Chronique d'Evariste

Sortie de la crise ou crise dans la sortie du capitalisme ?

samedi 18 mai 2013
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Ou : Pour passer de la « gauche de la gauche » à la « gauche de gauche »1

Nous avons eu droit à l’intensification des politiques néolibérales depuis plus de 30 ans en Europe, suivant une séquence de poupées russes : « baisse du profit en Europe dans l’économie réelle », « déformation du partage de la valeur ajoutée », « désindustrialisation de toutes les économies européennes consécutive à la chute de la R&D », « fuite en avant des capitalistes dans la financiarisation de l’économie et la spéculation financière internationale », « cadeaux fiscaux aux couches riches et aux couches moyennes supérieures », « éclatement des bulles financières », « remplacement des dettes privées par de la dette publique », « crise de la dette publique », « spirale des politiques d’austérité ». Devant ce déferlement du mal-vivre consécutif aux politiques néolibérales de l’oligarchie, les résistances et les formes de l’éducation populaire se développent. Mais la question du « que faire ? » taraude les responsables et les militants des organisations politiques, syndicales ou associatives.
Alors se développent dans la « gauche de la gauche », toutes les impasses des prééminences surplombantes, ces simplifications théoriques et idéologiques produisant des idées simples et uniques censées nous ouvrir d’un coup de baguette magique, le chemin du nirvana.
Il en est ainsi pour les deux types de réponse simplificatrices dominantes aujourd’hui dans la « gauche de la gauche ». Comme le disent Michel Husson et ses amis dans une note récente : « Le dilemme semble donc être entre une sortie risquée de la zone euro et une hypothétique harmonisation européenne qui devrait émerger des luttes sociales. Il s’agit à notre avis d’une fausse opposition : il est au contraire décisif d’élaborer une stratégie politique viable de confrontation immédiate. » Mais, si ces deux branches de l’alternative ne forment bien qu’une « fausse opposition », ce sont deux vraies impasses.

1/ Impasse de la réponse du type « Sortons de l’euro et de l’union européenne unilatéralement à froid ». Dans ce type de réponse, il y a à la fois une sous-estimation des conséquences de cette idée simpliste qui consiste à revenir aux conditions d’avant l’intégration monétaire et une sous-estimation du rapport des forces nécessaire à sa mise en pratique. L’oubli de la crise réelle qui les a mises à mal permet de proposer cette voie en ne parlant que des bienfaits attendus. Cette impasse est défendue dans de nombreux petits groupes souvent organisés autour d’un économiste de proue et de façon minoritaire dans le Front de gauche, le mouvement altermondialiste ou dans l’extrême gauche organisée. L’invocation de l’Islande et de l’Équateur sert alors de modèle alors que toutes choses sont inégales par ailleurs.
2/ Impasse de la réponse du type « Europe sociale ». Il s’agit dans ce type de réponse de croire que le mouvement social peut par sa seule mobilisation populaire renverser le système européen actuel, en ne proposant que des mesures techniques, quoique nécessaires, mais insuffisantes. Du type « supprimer l’article 123 du traité de Lisbonne pour monétiser la dette publique ». Cette impasse est fréquemment défendue dans une partie du Front de gauche, du mouvement altermondialiste, de l’extrême gauche organisée et minoritairement dans le mouvement syndical revendicatif. Une variante de cette impasse est celle de la fédéralisation de l’Union européenne et d’une relance monokeynésienne européenne. Cette dernière variante est fréquemment défendue dans l’aile gauche du PS, et minoritairement dans le mouvement altermondialiste et dans le Front de gauche ainsi que dans le mouvement syndical revendicatif, celui qui n’est pas dans la politique d’accompagnement de l’ordolibéralisme, à savoir la CGT, la FSU et Solidaires pour les syndicats non catégoriels.>
Ces deux types de réponses, qui visent finalement toutes deux à restaurer la capacité d’intervention conjoncturelle de l’État des Trente glorieuses, sont des impasses, parce qu’elles n’ont pas encore pris la mesure de l’échec de la politique mitterrandienne des années 1981-82 à l’intérieur de la mondialisation néolibérale. Cet échec est interprété comme principalement dû à la contrainte extérieure (rappelons-nous de l’épisode des magnétoscopes à Poitiers !), alors qu’il était en réalité la conséquence de la crise économique réelle qui touchait le monde capitaliste dans son ensemble. Le fait de reprendre cette même politique sur un ensemble européen coordonné et solidaire n’aura pas davantage les vertus que lui attribuent ses thuriféraires.

Parmi les propositions conscientes des limites que nous venons d’indiquer, et qui tentent de les dépasser, on notera celle de la Commission économie du Parti de gauche (que Respublica a publiée et que le Parti de gauche lui-même n’a pas reprise !) ou celle d’un groupe d’économistes européens autour de Michel Husson qui soumettent actuellement leur texte à la signature. Dans ce dernier texte, on voit poindre un début de critique des impasses précitées. Mais il se fonde sur une analyse insuffisante de la crise, simplement attribuée à une mauvais contrôle de l’excroissance financière, et reste, de ce fait, dans le schéma global précédemment dénoncé.
Quoi qu’il en soit, toutes ces tentatives intellectuelles ont en commun de faire l’impasse sur l’explicitation stratégique du chemin à parcourir à partir de l’état de la lutte des classes aujourd’hui jusqu’à l’état qu’elle devrait prendre pour avoir une chance de pouvoir proposer telle ou telle mesure. La simple croyance que les effroyables politiques d’austérité vont suffire à déplacer le rapport des forces en faveur des couches populaires ouvriers et employés (alors que ces dernières n’ont mis, au premier tour de la présidentielle, qu’en 5e choix celui du Front de gauche !) et des couches moyennes intermédiaires au niveau souhaité nous paraît relever de la profession de foi.
Contrairement au mythe toujours vivant, le New Deal de Roosevelt n’a pas réussi à sortir les États-Unis de la crise des années 30 (comme le rappelait déjà notre dernier éditorial), c’est bien la Deuxième guerre mondiale, avec ses effroyables conséquences, qui y est parvenue. Aujourd’hui, le niveau des armements ne permet plus une troisième guerre du même type, mais des guerres sociales, dont on voit poindre les prémices au sein des pays concurrents, pourraient en tenir lieu. Tout simplement parce que ceux qui sont « aux manettes » ne se laisseront pas déposséder de leurs pouvoirs et de leurs intérêts sur la base d’un débat intellectuel. Sauf à croire qu’ils s’accrochent parce qu’ils sont bêtes et s’entêtent dans l’erreur parce qu’ils ne comprennent pas les idées géniales des intellectuels avancés et de leurs fan-clubs militants dévots.
Nous considérons que nous sommes à la fin d’un pli historique, que la zone euro n’est pas viable, et nous pensons donc que la ligne de plus grande pente nous entraîne vers l’éclatement de la zone euro à chaud. Les conséquences pourront être effroyables ici et là, et il faut s’y préparer, par une éducation populaire de masse des responsables, militants et citoyens, pour agir dès maintenant, certes, dans la confrontation immédiate, mais aussi dans la perspective de « l’après-éclatement à chaud de la zone euro ».
A moins qu’une prise de conscience globale nous fasse passer rapidement d’une « gauche de la gauche » à une « gauche de gauche » à la hauteur des enjeux : globaliser les combats sans prééminence surplombante, produire un modèle culturel, social et politique vraiment alternatif2, articuler les deux jambes des résistances et de l’éducation populaire de masse, engager une stratégie de l’évolution révolutionnaire.  Mais ce n’est pas le chemin principal que prend aujourd’hui la “gauche de la gauche”. Alors, on ouvre le débat3 ?

  1. Nous reprenons ici la définition de la « gauche de gauche » de Pierre Bourdieu. C’est bien parce que des élus de gauche ont trahi leur engagement à partir de la fin des années 70 (en France à partir du tournant néolibéral de 1983), que nous devons parler de « gauche de gauche », mais il ne s’agit pas pour autant de nous complaire dans une « gauche de la gauche » définitivement minoritaire et extrémisée. Le Front de gauche devrait avoir comme objectif de construire une « gauche de gauche » appuyée majoritairement par les couches populaires ouvriers et employés et par les couches moyennes intermédiaires. []
  2. Il ne suffit pas d’avoir un catalogue pour programme, de dire « l’humain d’abord » et vouloir une révolution ou une 6e république. Pour construire un nouveau modèle culturel, social et politique, il faut en préciser le contenu en termes de globalisation des principes constitutifs, des ruptures nécessaires, des exigences indispensables et produire une stratégie de l’évolution révolutionnaire définissant pour chaque sujet les politiques de temps court et celles de temps long. []
  3. Les conférenciers de Respublica et du Réseau Éducation Populaire sont à votre disposition. []
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