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Trains de nuit : une captivité à l’ombre des Aurès

vendredi 20 mai 2011

Boualem Makouf, ancien membre des Combattants de la Libération, la branche armée du Parti communiste algérien, puis des réseaux du Front de libération nationale, suite aux accords en ce sens entre le PCA et le FLN des printemps –été 1956, vient de commettre aux éditions Bouchène, un livre, intitulé, Trains de nuit : une captivité à l’ombre des Aurès, et préfacé par l’historien, Mohammed Harbi.

Il ne s’agit pas à proprement parler d’une autobiographie, mais plutôt d’un témoignage sur les affres, subies pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie, par les combattants algériens, dans les geôles coloniales françaises, en particulier dans la tristement célèbre prison de Lambèse, située au cœur des Aurès, dans l’est algérien. L’auteur y a été incarcéré, de 1957 à 1961, avant d’être transféré en même temps que d’autres de ses frères de luttes, vers des prisons en métropole. Auparavant, l’intéressé avait passé une année environ (1956-1957) dans la prison de Barberousse, à Alger, alors autre haut des crimes d’État français en Algérie.

Démentir le révisionnisme des nostalgiques de l’Algérie française

Ce livre se veut également un démenti à la recrudescence en France du révisionnisme, ces dernières années, de la part des nostalgiques de l’ « Algérie française », concernant l’histoire de l’Algérie sous domination coloniale et à la loi scélérate de 2005 sur « les bienfaits de la colonisation ».

Pour les autorités coloniales françaises (Parti socialiste et Parti radical, et la droite, selon l’alternance au pouvoir), les prisons constituaient un maillon de premier plan de la machine de guerre visant à briser l’irrésistible aspiration du peuple algérien à mettre fin à la longue nuit coloniale.

Ainsi, les conventions internationales, en premier lieu les Accords de Genève, sur les prisonniers de guerre, y étaient-elles totalement ou en grande partie bafouées, parce que la France ne reconnaissait pas cette qualité aux résistants algériens. Elle avait, par une imposture juridique, qualifiaient d’ « opérations de maintien de l’ordre » la guerre à outrance qu’elle menait contre les Algériennes et les Algériens.

Boualem Makouf raconte par le menu comment les 2 500 prisonniers politiques ou de guerre étaient réduits par l’administration pénitentiaire de Lambèse à des matricules, afin d’effacer leur identité d’êtres humains. Ils constituaient les souffre-douleurs quotidiens des gardiens sadiques, dont les plus féroces étaient « pieds-noirs ». Parmi ces derniers, certains étaient d’extrême droite, et la plupart ne cachaient pas leur opposition farouche à l’ « Algérie algérienne ». Ils ne se privaient d’ailleurs pas de le faire savoir aux prisonniers : « Jamais, nous ne nous laisserons gouvernés par des bougnouls ».

Dès leurs arrivées à ce centre de détention, les prisonniers devaient affronter un premier calvaire, celui de la fouille au corps et de la douche. Ils étaient alors forcés de parcourir quelques dizaines de mètres au milieu de deux rangées de gardiens déchaînés, qui faisaient abattre sur eux une pluie de coups de barres de fer, de trousseaux de grosses clés, d’injures bassement racistes, les bousculer, les faisaient trébucher, etc.

Ils devaient se rendre ensuite, nus, dans une température glaciale, dans les douches toujours en courant où les gardiens, hilares, avaient pris soin de savonner le trajet. Ce qui provoquait des chutes nombreuses et douloureuses. Les gardiens faisaient aussi brusquement couler sur eux de l’eau bouillante ; ce qui entraînait de nombreuses brûlures, dont certaines graves.

Que ce soit pour « déjeuner » le matin et à midi, ou pour « dîner », les prisonniers devaient, sous les insultes et les coups d’une nuée de gardiens à l’affût, courir, toujours courir, puis saisir au vol l’une des gamelles disposées en pyramide.

De même qu’ils étaient confrontés à la faim et une sous-nutrition chronique, ainsi que les poux, qui pullulaient dans les cellules, et le manque d’hygiène. Les détenus, gravement malades, étaient laissés à dessein sans soins à l’infirmerie ou dans les cellules jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Il est également courant qu’un gardien provoque un détenu ou trouve n’importe quel prétexte, pour ensuite le passer à tabac et/ou l’envoyer au cachot pour une durée de un à quatre-vingt-dix jours. Dans ce terrible lieu, il est soumis à l’arbitraire et aux pires supplices par un détenu de droit commun, que les prisonniers avaient surnommé le « Sanglier », à cause aussi bien de sa force bestiale et sa face hideuse que pour sa grande cruauté (Voir aussi sa description dans, Lambèze, de Abdelhamid Benzine).

Une salle était également aménagée à l’abri des regards, pour les policiers, déguisés en gardiens, où ils torturaient les prisonniers, qu’ils soupçonnaient d’entretenir des contacts avec la résistance à l’extérieur.

L’unité, le bien le plus précieux des prisonniers algériens

Mais petit à petit, les détenus étaient parvenus à s’organiser, afin de résister à l’atteinte à leur dignité et à leur intégrité physique. Ils tenaient pour cela à leur bien le plus précieux face à la « broyeuse » pénitentiaire coloniale : leur unité.

Ils avaient commencé par avancer les plus petites revendications, puis une fois celles-ci obtenues, ils les utilisaient, comme points d’appui pour d’autres revendications, et ainsi de suite. Ces revendications étaient ponctuées occasionnellement de grèves de la faim.

Le sort commun des prisonniers engendra également entre eux fraternité et solidarité. À titre d’exemple, les achats à la cantine de la prison, ainsi que les rares mandats et colis qui parvenaient à certains codétenus étaient partagés équitablement entre tous les prisonniers. Ils se prodiguaient aussi, le plus souvent, sans cahiers et sans livres, des cours de français, de droit, de mathématiques, d’histoire, etc.

A ces luttes, les prisonniers de droit commun et les gardiens algériens de souches apportaient une aide précieuse. Certains adhérèrent aux réseaux de la résistance de la prison, d’autres parmi ces gardiens désertèrent vers les maquis.

Les événements politiques majeurs à l’extérieur jalonnant la guerre d’Algérie n’étaient pas sans effets sur l’état d’esprit des gardiens, et donc sur leurs conditions de prisonniers.

Ainsi, le complot, fomenté en sous-main par le général de Gaulle, le 13 mai 1958, qui lui avait permis de retourner au pouvoir, grâce à une alliance entre la grande majorité des gaullistes et « … tout ce que la France contient de fascistes, d’ex-collabos, de pétainistes, et d’anciens des guerres coloniales » ; le coup d’État militaire fasciste avorté, du 21 avril 1961, d’un « quarteron de généraux » factieux, qui projetaient de débarquer sur Paris, pour renverser le gouvernement de la république ; ou bien le terrorisme de la terre brûlée et le bain de sang de la fasciste Organisation de l’armée secrète, l’OAS, pour s’opposer à l’indépendance de l’Algérie, les négociations pour l’indépendance dans la ville d’Evian…

Livre : Trains de nuit : une captivité à l’ombre des Aurès, De Boualem Makoouf

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