Energie

Un point sur le débat actuel sur la « transition » énergétique

vendredi 18 janvier 2013
Par
A.I.T.E.C.

Quand on qualifie de « transition » l’évolution du bouquet énergétique, cela veut dire que l’on ne va pas faire une action de rupture révolutionnaire, mais qu’on entend muter celui-ci sur le long terme, de façon progressive: on doit intégrer des éléments nouveaux (en particulier ceux résultant de la recherche), mais en tenant compte du fait qu’ il faut procéder avec prudence, en tenant compte aussi du passé. Un grand débat de six mois, précédant des Etats Généraux de l’environnement (mai 2013) vient de s’ouvrir en France. Des rencontres l’ont précédé1 , résumées ici d’après les missions de service public devant être rendues par l’énergie : sécurité d’alimentation, réduction des coûts et des atteintes à la nature, pratiques démocratiques.

 Pour les énergies assurant la sécurité d’approvisionnement

L’énergie étant désormais parmi les services indispensables pour toute activité humaine, il faut en être assuré : c’est un flux qui doit être continu pour satisfaire les besoins, dont on ignore souvent l’évolution même conjoncturelle, dépendant du climat (pour le chauffage, pour l’hydraulicité) et du niveau d’activité (périodes pleines ou creuses). Il faudra donc lui prévoir des capacités de stockage pour pallier ces aléas, mais celles-ci sont faibles (surtout pour l’électricité); on a cherché à résoudre cette difficulté en mutualisant les flux par la multiplication des réseaux de transport et de distribution ou en demandant aux utilisateurs des « effacements » de leur consommation. Un autre obstacle, encore plus grave, nuit à cette continuité des flux: le risque de rupture d’approvisionnement, pour des raisons géopolitiques, tel qu’on l’a connu pour le pétrole en 1974. C’est pourquoi il faut diversifier tant les énergies que les sources d’énergie, afin de diviser ce risque. De plus, il faut anticiper quelles sont les réserves énergétiques dont on dispose pour l’avenir plus ou moins lointain.

Face à ces contraintes, quelle stratégie choisir ? Bien entendu, lorsqu’existent des capacités locales, il faut les exploiter, mais elles ne doivent pas être épuisées (cf. les Anglais avec leur gaz naturel), ce qui ne se produirait pas avec des énergies renouvelables. Sinon, il faut traiter avec de multiples producteurs, surtout pour le pétrole et le gaz (le charbon étant géographiquement mieux réparti). Le gaz était (avant la découverte des gaz de schistes) l’énergie la plus mal partagée quant à ses réserves (les ¾ au Qatar et en Iran et en Russie, le reste étant en Mer du Nord et en Afrique). Pour le pétrole, on prévoit une réduction des réserves dans un avenir proche (selon certains) ou plus lointain (selon d’autres, anticipant la découverte de réserves nouvelles). Le nucléaire (comme toute électricité) présente l’inconvénient d’être peu stockable (mais il est stable) et les réserves minérales en sont limitées, mais la 4e génération (prévue pour 2025 ?) devrait en faire « une énergie renouvelable » (puisque l’uranium y serait recyclé). Enfin les énergies nouvelles, dépendant des caprices du temps, sont intermittentes et instables. Face à ces inconnues, on est obligé de parier sur l’avenir: la 4° génération nucléaire sera-t-elle prête à temps, et avec les qualités qu’on lui attribue? Les gaz de schistes seront-ils exploitables par d’autres techniques? A quel rythme les réserves de pétrole s’épuisent-elles ? Découvrira-t-on le procédé pour stocker l’électricité? Peut-être, la pile à combustible, à base d’hydrogène, pour le véhicule électrique ? Peut-être, le stockage du CO2 qui purifierait le charbon ? Bien entendu, le moyen le plus sûr de satisfaire les besoins futurs d’énergie est aussi d’en limiter la demande Mais pour atteindre ce but, la rénovation d’un million de logements anciens prévue par an en France avec la construction de 500 000 logements neufs seront- elles assurées financièrement, l’Etat garantissant des règles fixes ? De même, pour la recharge de batteries pour des voitures tout-électriques (jusqu’alors à rayon d’action très limité)?

Pour les énergies aux coûts les plus bas

Economiquement, les tarifs sont censés se calquer sur les coûts. En France, ils ont augmenté de 15 % en un an pour le gaz et l’électricité (hausse répartie en 4 phases, pour être moins visible) ? Le prix du pétrole suit les aléas du marché. Au total, la concurrence, qui devait faire baisser les prix, les a fait croître, car l’énergie devient un produit rare (ou considéré comme tel), et en régime de rareté, la concurrence fait augmenter les prix, la demande dépassant l’offre. De plus, les réseaux doivent être rénovés et modernisés et l’appareil de production d’électricité, de toute façon, devra être remplacé bientôt. Certains se réjouissent de ces hausses car, d’après eux, c’est le meilleur moyen de faire baisser les consommations; d’autres les regrettent, car elles contribuent à la paupérisation des ménages en difficulté2 , en même temps qu’elles défavorisent l’industrie française sur le marché mondial3 .C’est pourquoi il paraît plus raisonnable de viser plutôt les coûts les moins élevés. Or à ce sujet, les uns estiment que le nucléaire est le plus économique, les autres soutiennent que les énergies renouvelables deviendront, dans un proche avenir, compétitives et qu’au contraire, constatant le coût croissant de la 3e génération du nucléaire, ils pensent que celui-ci ne fera qu’augmenter. Le débat devra trancher sur ce point, après enquêtes contradictoires.

Pour les énergies les plus respectueuses de la nature

On a longtemps cru que la nature était infiniment généreuse et qu’elle disposait d’une capacité à se renouveler automatiquement. Mais on a appris qu’il n’en était rien et qu’elle pouvait subir des dégâts irréversibles, surtout du fait d’une activité humaine non contrôlée. Ce sont en particulier les émanations d’oxyde de carbone (CO2), qui peuvent détériorer le climat, en accentuant la sécheresse et la chaleur ou en précipitant les pluies; on en a déjà vu les effets sur la calotte glacière et les typhons démesurés (dont ont été récemment victimes l’Amérique et l’Asie). Pour prévenir ces fléaux, dont sont responsables les énergies utilisées pour le chauffage (ou la climatisation) des locaux, les transports et l’industrie, on a proposé certaines mesures restrictives de ces énergies et de ces activités, lors de plusieurs conférences internationales. Mais aucune décision n’a été prise, sauf une marchandisation du CO2, qui devait se plier à la loi de l’offre et de la demande. Or, d’une part, cette mesure minimum a été refusée par les Etats-Unis et la Chine (les plus grands pollueurs mondiaux), et d’autre part, le prix de carbone n’a cessé de baisser du fait de la crise économique, au point que le commerce du CO2 s’éteint progressivement pour ceux qui l’avaient choisi. Ce système d’échanges pourrait être remplacé avantageusement par la perception d’un impôt sur le CO2 (à l’imitation des pays scandinaves). Mais la plupart des pays le refusent encore.

Alors, reste à choisir les filières énergétiques les moins nocives au climat, ce qui est détectable plus facilement. Le charbon est le plus condamnable; vient ensuite le pétrole, puis les gaz (naturel et de schistes), puis la biomasse, enfin les énergies renouvelables et le nucléaire. Mais ce dernier présente le défaut d’émettre des matières radioactives, si on ne le maîtrise pas parfaitement, ce qui le disqualifie aux yeux de certaines populations. De même, pour les gaz de schistes, redoutés (surtout) à cause de leur procédé actuel d’exploitation et qui émettent quand même du CO2. Certains pensent que le seul moyen de résoudre tout ce problème est instaurer une décroissance économique, mais celle- ci créerait plus de misère pour les populations et ne porterait-elle pas atteinte aux libertés par sa stricte réglementation ?

Pour des choix les plus démocratiques et les plus acceptables par les populations

Le choix pour une stratégie énergétique, étant donné qu’il concerne toute la population, doit s’exercer le plus démocratiquement possible: il faut établir des règles préalables, admises par tous. Le gouvernement a proposé le schéma d’organisation suivant: une commission nationale, assistée d’un groupe d’experts, d’un comité de citoyens, et animée par un groupe de pilotage (composé de 6 personnalités). La 1e partie du débat est déjà consacrée à la pédagogie, la 2e phase à la participation du grand public et la 3e synthétisera et conclura. On espère que les élus locaux, en particulier au niveau régional (où on créera une conférence dans chaque région) joueront un rôle très actif dans cette 2e période. Un accord général semble s’être dégagé de ce schéma, bien que quelques difficultés apparaissent quant au choix des personnes et des ONG. Il est évident que lorsqu’on abordera les problèmes de fond, les divergences vont se multiplier. Il y a d’abord la part qui sera réservée aux énergies locales: les équipements individuels ou groupés localement (protection thermique de bâtiments, géothermie, photovoltaïque, biomasse, réseaux locaux de chaleur) pourront-ils s’imposer face à ceux gérés de façon centralisée ? C’est le moyen de faire participer, dans leur territoire, les citoyens à la construction du bilan énergétique, en les rendant à la fois producteurs et consommateurs. Mais l’effet de masse pousse souvent à centraliser les ressources. Ainsi, l’éolien, qui à l’origine était une énergie locale, est regroupé en off shore. De même, avec le projet Désertec, on desservirait l’Europe avec du solaire venant du Sahara. A contrario, les énergies centralisées contribuent aussi à la participation des citoyens par la nouvelle gestion des réseaux intelligents: les frontières s’assouplissent, sans disparaître. Mais là où le dialogue risque d’être plus violent, c’est lorsque ceux qui, revendiquant la priorité pour la sureté d’alimentation (actuellement mal préservée par les énergies nouvelles), se heurteront à ceux estimant que la défense de la nature est la priorité absolue, ne soufrant pas le moindre risque, c’est-à-dire partisans du nucléaire face à ceux des énergies renouvelables. Non pas que l’excès de CO2 soit en jeu, puisque les deux énergies n’en créent pas, mais c’est le risque radioactif (très peu probable, mais grave dans ses conséquences), du nucléaire actuel qui concentre les craintes. L’avenir tranchera: les énergies nouvelles, s’il y a baisse des coûts, remède à leur intermittence et isolation des bâtiments, ne seront-elles pas l’axe central du bilan? Pour le nucléaire, la 4e génération se réalisera-t-elle à temps ? Pour le gaz de schistes, trouvera-t-on une technique non utilisatrice d’eau et de produits chimiques ? La pile à combustible ?  Le stockage du CO2 ? Quelle sera (ou non) l’« acceptabilité » des populations à ces énergies, nécessaire au bon déroulement démocratique ? Dans le doute, il s’agit d’adopter le bon curseur. La volonté de réduire le nucléaire de 75 à 50 % dans le bilan électrique, en commençant par fermer la centrale nucléaire la plus ancienne de France, semble ressortir de cette politique : on ne sacrifie rien, mais on équilibre mieux. De même, pour les gaz de schistes, « il ne faut pas confondre exploration et exploitation » : l’exploration peut être admise (?), si elle n’entraîne pas une exploitation, interdite dans les conditions actuelles.

Ce débat initié en novembre dernier sera utile, si ses animateurs savent donner confiance et s’ils jouent « un rôle pacificateur ». Dans le court terme, on pourra évaluer l‘évolution des coûts de chaque énergie, si l’on met toutes les données actuelles sur la table, sans a priori, et des décisions fermes pourront être prise, suite à cette confrontation. Mais pour le long terme (à partir de 2025), on pourra construire des scénarios certes éclairants, mais, pour choisir entre ceux-ci, étant donné le nombre d’inconnues à lever, on sera amenés à prendre probablement la voie moyenne, ne voulant fermer aucune issue. Sera-ce cela la transition ?

  1. Colloque Ethic (24/05/12), Rencontres Parlementaires (10/10/12), Colloque Adapes (12/10/12),Colloque Iris (26/10/12), Débat 4D (12/11/12), Conférence Parlementaire (06/12/12), Forum Paris Dauphine (11/12/12), et débats mensuels organisés par Enerpresse). []
  2. Noter que 600 000 coupures d’électricité ou de gaz ont été opérées en 2012 et que pour des ménages en difficulté, les dépenses d’énergie comptent jusqu’à 15% de leurs revenus, alors que pour un ménage aisé, elles ne comptent que pour 4 à 5 % : une façon de plus d’accroitre les inégalités. []
  3. En moyenne, l’énergie compte pour 4 % dans la fabrication des produits industriels, mais sur certains produits, elle compte pour 15 % , voire 25 % (aluminium par exemple). []
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A.I.T.E.C.

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