Société

Réfugiés. « Ces jeunes incroyables sont vraiment des héros »

mercredi 2 janvier 2019

Interview : de Latifa Madani dans l’Humanité Dimanche (« HD ») du 12 janvier 2017 

Des 547 jours passés à accueillir des mineurs isolés étrangers (MIE), Rozenn Le Berre a tiré un récit où résonne la parole d’enfants qui ont tout risqué et dont le sort peut virer au drame : le 6 janvier, Denke Sissoko, Malien de 16 ans, s’est suicidé à Châlons-en-Champagne. Elle rend aussi hommage à la solitude et l’abnégation des travailleurs sociaux. C’est à eux qu’elle dédie son livre. « de rêves et de papiers ». éditions la découverte
ROZENN LE BERRE
Après des études à Sciences-Po Toulouse, Rozenn Le Berre s’oriente vers le travail social. Elle s’implique dans diverses associations comme le Réseau Universités sans frontières. Elle est également intervenue en 2016, dans le camp de Calais, auprès de Médecins du monde. Elle prépare aujourd’hui avec une compagnie lilloise une pièce de théâtre adaptée de son livre et tirée de son expérience, avec une comédienne seule en scène. Le sujet principal étant l’accueil en France des mineurs étrangers, mais aussi, en contrechamp, « de l’autre côté du bureau », la condition du travailleur social.

HD. Vous avez travaillé dix-huit mois dans un centre d’accueil de mineurs isolés étrangers. Pourquoi avez-vous arrêté ?
Rozenn Le Berre. Un jour, j’annonce à un jeune homme qu’il n’est pas pris en charge, il tombe à genoux à mes pieds, il pleure, il me supplie de faire quelque chose pour lui et ça ne me touche pas… Là, je me suis fait peur. Peu après, j’ai revu ce jeune, un Bangladais, j’étais à une terrasse de café, il vendait des roses. Et là, par contre, ça m’a touchée. Je me rendais compte à quel point la décision négative du département l’avait fait basculer. Ça m’a bouleversée.

HD. Vous écrivez : « Si on s’habitue au désespoir, il faut quitter ce travail. »
R. Le B. Je pense qu’il ne faut pas être trop blindé pour faire ce travail. Il faut aussi être capable de sensibilité. Ce n’est pas facile : pas assez, on travaille mal ; trop, on travaille mal aussi. Nous sommes un peu une éponge, on recueille leurs histoires, il faut prendre de la distance pour pas que cela nous affecte trop. Lorsque j’ai travaillé sur le livre, puis sur la pièce, avec le recul, je me suis dit : « Mais comment j’ai fait finalement pour tenir ? » Tant qu’on est dedans, on tient. Il le faut. Les jeunes que nous accueillons sont dans une telle précarité. Eux, ils jouent un bout de leur vie ; nous, c’est juste une matinée de travail. Notre rôle, c’est de batailler pour eux. Alors, forcément, ça épuise et on met de côté nos revendications. Ce qui n’est pas forcément une bonne chose, parce que, de l’autre côté du miroir, il y a aussi la précarité du travailleur social.

HD. C’est la raison pour laquelle vous dédiez votre livre aux travailleurs sociaux ?
R. Le B. Leurs conditions de travail se sont considérablement dégradées : coupes budgétaires, transferts de missions vers le privé… Les associations sont mises en concurrence au point où certaines font du « discount ». Faire du low cost dans le social, ça mène à des situations qui font que, par exemple, à un certain moment, à Calais, la plateforme qui travaille sur les demandes d’asile n’avait pas d’interprète !
En raison du manque de moyens, il nous arrive de dire aux gens qu’on ne peut rien pour eux. Or, à l’origine, le métier de travailleur social, c’est surtout ne pas dire cela, mais accompagner, trouver des solutions. Mais les outils sont de plus en plus rares. C’est grave. Ainsi, dans certains services, les travailleurs sociaux se retrouvent seuls durant les entretiens avec le mineur isolé, alors qu’ils devraient être deux. Car nous participons à une décision qui va déterminer son avenir.

Budgets tronqués, appels au privé: «les associations sont mises en concurrence et font du low cost».

En plus, nous sommes dans une sorte de position schizophrénique. D’un côté, on nous demande d’accompagner les gens ; de l’autre, on nous demande de faire la police. C’est nous qui sommes au bureau d’accueil qui leur expliquons leurs droits. Le premier visage que les jeunes voient en arrivant, c’est le nôtre. Notre manière de recevoir, ce sera pour eux, pour toujours, la manière dont la France les a reçus. Quand j’ai mis les pieds dans ce travail, je n’avais pas mesuré tout ce que cela allait impliquer. J’avais anticipé que ce serait lourd, mais je n’avais pas imaginé ce côté paradoxal, entre accompagnement et rejet. Il y a une partie d’accompagnement des mineurs, oui, mais il y a le revers de la médaille : annoncer le rejet du dossier. Un refus signifie que le jeune doit quitter sa chambre et, là, c’est terrible. Faire l’état des lieux de sortie avec lui. C’est éprouvant.

HD. Vous avez dû partir, mais, en même temps, vous expliquez que cela va beaucoup vous manquer. Que regrettez-vous le plus ?
R. Le B. Ce qui va me manquer, ce sont les jeunes, tout simplement. Des jeunes incroyables qui sont vraiment des héros. Ils sont arrivés jusqu’ici avec une force hallucinante, que j’ai rarement vue. Des jeunes qui jamais ne se sont énervés, malgré les difficultés. Ils sont d’un respect admirable et ils bataillent. J’ai appris énormément. Cette fibre sociale me manque. Dans un contexte très tendu pour les jeunes et pour nous ­ absence de pauses, heures supplémentaires non récupérées, risques psychosociaux ­, il y a ces petits moments d’humanité, sans prétention, qui vont me manquer. Et qui me manquent. Une discussion, une blague, un sourire, un thé ou un café partagé. De belles petites choses au quotidien. Mais de leur dire qu’ils vont dormir dehors… ça, ça ne va pas me manquer !

HD. selon vous, que devraient faire les pouvoirs publics à l’égard des mineurs isolés étrangers ou prétendus mineurs ? Que pensez vous de l’évaluation sur leur âge ?
R. Le B. À partir du moment où il n’y a aucun critère fiable et objectif permettant d’établir l’âge de quelqu’un, il faut arrêter de le faire. On est sur du subjectif, de toute façon, donc du non-fiable. Je pense qu’il faudrait arrêter ces évaluations. Si des majeurs se présentent comme mineurs, c’est bien qu’ils n’ont aucune autre solution. Ce n’est marrant pour personne de réduire son âge de dix ans parfois ! Ce n’est drôle pour personne d’être en foyer quand on a vingt-cinq ans et de reprendre sa scolarité avec des collégiens de quatorze ans. Mais c’est le choix le moins pire. S’il y avait des solutions plus adaptées pour les adultes, les gens ne joueraient pas à se faire passer pour des mineurs. Le problème, c’est qu’en France il n’y a pas vraiment de solutions. Soit on les condamne à rester sans papiers, soit on les contraint, à mentir sur leur âge. On est un enfant à protéger avant d’être un étranger à expulser. Il devrait y avoir des solutions plus adaptées. Cela implique de repenser complètement les politiques d’accueil et de revoir notre politique migratoire… Ce n’est pas gagné !

 « De rêves et de papiers ». éditions la découverte, 180 pages, 16 euros.

EXTRAITS…
“Je implore toi s’il vous plaît dormir couloir.” Ces mots, Mirjet ne me les dit pas. Il les écrit en albanais sur l’ordinateur et c’est Google Traduction qui me les dit. C’est plutôt marrant d’habitude, les traductions déformées par le logiciel. Là, ce n’est pas drôle du tout. Mirjet dit avoir dix-sept ans, mais tant qu’il n’est pas reconnu mineur isolé étranger, je ne peux pas lui trouver un hébergement.»

«Tous les rapports que j’ai rédigés depuis les dix-huit derniers mois. Tous ces noms et, en un clic, la boîte à histoires qui s’ouvre. Ce n’est pas qu’un document Word 97. Derrière chaque petit onglet, une histoire avec du vrai espoir et de la vraie souffrance. Avec des mensonges aussi, mais on s’en fiche. La vérité est parfois bien plus douloureuse que le mensonge qu’on leur a conseillé de raconter. Derrière chaque petit onglet, surtout, une décision finale. Oui ou non. Mineur ou majeur. L’école ou la rue. L’espoir de régularisation ou le risque d’expulsion. Pour chacun de ces noms, pour chacun de ces jeunes ou moins jeunes, j’ai contribué à orienter la décision. Pas toute seule, certes. Mais un bout de leur destin a un moment tenu entre mes mains. C’est effrayant, quand on voit l’étendue de la liste. Alors je décide d’arrêter. (…) De quitter ces jeunes qui m’ont transmis malgré eux des bribes de ce qu’ils sont. Et qui, probablement sans le savoir, ont façonné des bribes de ce que je suis. »


Des enfants à protéger, pas à expulser

Ils seraient entre 6 000 et 8 000 mineurs isolés étrangers (MIE) sur le territoire français. Des jeunes de moins de 18 ans, sans parents, ni représentants légaux, qui ont droit, selon la loi française et les conventions internationales, à la protection sans condition, ni de nationalité, ni de régularité de séjour : prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance, non-éloignement forcé du territoire, scolarisation et accès au séjour à la majorité. Mais, en pratique, les choses ne se passent pas comme ça. Un mineur isolé qui arrive à entrer en France, souvent au bout d’un périple dangereux et épuisant, est d’abord suspecté de mentir sur son âge, sa situation familiale… S’instaure alors une « présomption de majorité constante », déplorent les travailleurs sociaux, et commence, pour le jeune, un nouveau parcours du combattant. Le jeune est orienté vers un service d’accueil rattaché au département pour d’abord le mettre à l’abri, s’occuper de soins éventuels et constituer son « dossier administratif ». Il s’agit d’évaluer sa situation et de vérifier son âge : le sésame pour bénéficier des droits.

Un rendez-vous lui est fixé, pour un entretien d’évaluation, en théorie dans les cinq jours suivant son accueil ; en pratique, dans beaucoup plus longtemps. Les éducateurs (rices) recueillent ses déclarations et informations sur son identité, son âge présumé, sa famille, les raisons de son départ, son parcours, ses projets… Un rapport est alors adressé aux services départementaux, qui statueront sur son sort.

DANS LA RUE
En pratique, raconte Rozenn Le Berre, la majorité des jeunes sont à la rue pendant la période d’évaluation car les services sont saturés. S’il n’est pas reconnu mineur, le jeune peut contester la décision devant le juge des enfants et peut même aller en appel. Mais c’est rare. Trop compliqué, reconnaissent les associations. Si bien qu’ils seront traités en tant que sanspapiers et seront livrés aux réseaux d’exploitation de toute sorte. S’il est reconnu mineur, il doit alors être pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Placé en foyer et scolarisé. En principe. Car le dispositif de protection, dénonce le Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), n’est pas toujours appliqué aux étrangers. Des départements leur mettent des bâtons dans les roues, comme celui des Alpes-Maritimes. À Calais, après le démantèlement du camp en octobre, sur les 1 900 mineurs isolés pris en charge, seuls 500 ont été acceptés par la Grande-Bretagne. Les 1 400 restants ne sont pas tous dans les centres d’accueil. Où sont-ils ?

Il faut changer de paradigme sur la question des MIE (mineurs étrangers isolés), estime le Gisti : « Au lieu d’être perçus comme un flux migratoire à juguler, il serait temps de les considérer comme des personnes en situation de grande vulnérabilité, qu’il faudrait protéger. »


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