Mégabassines : l’agro-industrie au-dessus des lois
Selon l’agro-industrie la « souveraineté alimentaire » d’un pays ne consiste pas dans sa faculté de nourrir ses habitants, mais dans le fait de pouvoir commercer avec qui on veut, c’est-à-dire exporter pour faire du profit.
L’enquête se centre tour à tour sur quatre catégories d’« assoiffeurs » : d’abord « Les intouchables », à savoir les agriculteurs irrigants, adeptes du modèle agro-industriel dont le champion le plus célèbre est la FNSEA. Selon ce modèle, l’agriculture n’a pas pour but de nourrir le plus sainement possible les habitants, mais est une activité économique comme une autre, régie par le profit et visant pour une grande part l’exportation. Une de ses cultures emblématiques en termes de rentabilité est le maïs, qui requiert d’être arrosé même en période de pénurie. D’où les projets de mégabassines, dont les luttes récentes ont permis de dénoncer les motivations profondes et les effets délétères, par-delà les argumentations qui se veulent de bon sens : ces réserves d’eau seront destinées aux plus gros exploitants pratiquant l’agriculture productiviste, dont les techniques ont détruit les milieux naturels (haies, zones humides, etc.) qui freinaient le ruissellement de l’eau et favorisaient son infiltration dans les sols, et qui sont donc responsables des pénuries qui en résultent. Cela au détriment de l’agriculture paysanne, peu gourmande en eau, et dont le but est d’assurer la subsistance de la population. Car, par un de ces retournements de sens dont les puissants sont devenus coutumiers, selon l’agro-industrie la « souveraineté alimentaire » d’un pays ne consiste pas dans sa faculté de nourrir ses habitants, mais dans le fait de pouvoir commercer avec qui on veut, c’est-à-dire exporter pour faire du profit.
En dépit des proclamations officielles en faveur de la « démocratie de l’eau », la collusion est étroite entre la FNSEA et Irrigants de France et les instances de décision officielles, du ministère de l’agriculture au gouvernement lui-même : c’est ce qu’a montré l’adoption de la loi Duplomb malgré une révolte sans précédent de l’opinion publique. Pour résumer, selon le mot des auteurs, « l’agriculture [industrielle] est placée au-dessus des lois ».
L’eau en bouteille ou la fabrique d’une marchandise
Un historique montre comment l’eau, eau minérale d’abord, puis eau de source, « est devenue une marchandise » alors qu’à l’origine c’est une matière première gratuite. Les auteurs retracent l’essor de l’industrie de l’embouteillage, stimulée par l’invention des bouteilles en plastique et appuyée sur une propagande qui, par un « verrouillage idéologique », la présente comme pure et naturelle tandis que l’eau du robinet se trouve dénigrée. D’abord, les volumes d’eau prélevés par les embouteilleurs amènent à une raréfaction des sources, avec les conséquences qui s’ensuivent pour les usagers de l’eau potable, mais aussi pour la biodiversité et l’équilibre écologique : cet accaparement est illustré par le cas de Volvic, propriété de Danone, puis par celui de Nestlé, propriétaire de Vittel, Perrier, Contrex et Hépar.
Les manquements des États en matière d’approvisionnement public en eau permettent de présenter comme une solution l’idée d’une eau entièrement soumise à un marché industriel et à un « capitalisme du désastre ».
Tout cela est rendu possible par la complaisance des pouvoirs publics, sur lequel l’industrie de l’eau exerce son « emprise », selon un mécanisme analysé à partir du scandale des eaux contaminées de Nestlé, surgi en 2024. Non seulement le groupe bénéficie du poids qu’il exerce sur les institutions d’État, mais aussi de l’indulgence des collectivités locales, soucieuses de ne pas déplaire à une industrie « qui emploie du monde »(1) cela alors qu’en fait l’essor de l’industrie de l’embouteillage n’empêche pas la réduction progressive des emplois. Par comparaison, à l’échelle de la planète, « assurer l’accès universel à l’eau potable ne coûterait… que la moitié de ce que le monde paie pour l’eau en bouteille ». Mais l’argent n’irait pas dans les mêmes poches : les manquements des États en matière d’approvisionnement public en eau permettent de présenter comme une solution l’idée d’une eau entièrement soumise à un marché industriel et à un « capitalisme du désastre ».
Numérique et mines : les nouveaux assoiffés
Dans la troisième partie, « Les outsiders », on voit apparaître sur le marché de nouveaux « assoiffés » qui concourent à la confiscation de l’eau. Ce sont d’abord les data centers, gourmands en énergie, mais aussi en eau pour leur refroidissement, une eau qui doit être de qualité potable. Les prélèvements finissent bien entendu par se faire à l’encontre des besoins de la population. Ces consommations exorbitantes se font en toute opacité, les entreprises renâclant à fournir les chiffres et se contentant d’opérations de greenwashing, en faisant miroiter de nouveaux procédés de refroidissement qui nécessitent à leur tour… de l’eau : c’est une « transition » écologique « technosolutionniste », attitude qui prétend trouver à tout problème une solution technique qui évite de mettre en question l’activité marchande.
Car la « transition », telle que pensée par l’Union européenne sous l’effet des lobbies de la tech, doit accorder une place essentielle au numérique. Or le numérique induit au contraire la « surconsommation ». Et il n’existe pas sans les métaux, la production minière, ses pollutions, et bien sûr porte avec lui une « soif inextinguible » avec l’accaparement de l’eau qui en résulte, au détriment des populations. À cet égard, la « relocalisation » d’industries minières en France, dont le gouvernement d’Emmanuel Macron fait grand bruit, ne contribue que très partiellement, et donc illusoirement, à sa « souveraineté numérique », mais entre seulement dans le développement des extractions écocides à l’échelle de la planète. Tout cela porté par les pouvoirs publics au nom d’un « intérêt national majeur », le même argument qui dans l’agriculture sert à légitimer les mégabassines. En regard de quoi les procédures de débat public sont simplifiées et réduites à l’impuissance. Cette complicité entre les pouvoirs publics et une tech qui veut aller vite en dérégulant est favorisée par la porosité entre le monde des ministères et celui de l’activité capitaliste, le personnel passant de l’un à l’autre, à l’image d’Emmanuel Macron lui-même : c’est dans le fond un mouvement de privatisation au mépris du bien public, que résume sa formule « la start up nation »(2) Sur tout cela, voir Maroun Eddé, La Destruction de l’État, Bouquins Essai, 2023, et notre recension : https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/recension-de-la-destruction-de-letat-de-maroun-edde/7436302.
Les pompiers pyromanes du traitement de l’eau
Quand la ressource naturelle en eau est raréfiée, le fantasme techno-solutionniste est d’en « produire », par désalinisation, retraitement ou filtration, mais ces technologies ont un coût financier et énergétique.
C’est là qu’entrent en scène les industriels du traitement de l’eau, les « pompiers pyromanes » qui font l’objet de la quatrième partie. Quand la ressource naturelle en eau est raréfiée, le fantasme techno-solutionniste est d’en « produire », par désalinisation, retraitement ou filtration, mais ces technologies ont un coût financier et énergétique, et au prix de nouvelles atteintes à l’environnement. Non seulement ces procédés sont énergivores, mais ils n’éliminent pas les pollutions, qui une fois concentrées sont rejetées… en aval.
Enfin, les auteurs soulignent le fait que la production des membranes de filtration est elle-même dommageable pour l’environnement. Cela les amène à pointer le colosse industriel autrefois connu sous le nom de Du Pont de Nemours, grand pollueur de l’Oise, actif dans le lobbying contre la réglementation des PFAS, et dont les usines de fabrication de ces membranes, « destinées à filtrer les PFAS émettent, elles aussi, des PFAS ». À cela les auteurs opposent la politique de la régie publique Eau de Paris, qui consiste à mettre en œuvre des procédés de dépollution mieux proportionnés aux nécessités tout en empêchant l’installation d’industries écocides. Cette politique a mené à une remunicipalisation de l’eau de la ville, autrefois distribuée par Veolia et Suez. Car les groupes privés, soutenus par le Sedif, préfèrent des investissements coûteux générateurs de chiffre d’affaire. Ils analysent sa stratégie de « transition » écologique, de « croissance “verte” » qui exclut l’idée d’un partage économe de la ressource, stratégie dans laquelle les méfaits d’un développement industriel échappant à tout contrôle public seront prétendument compensés par l’industrie elle-même, bref « où le recours aux technologies permet de ne pas envisager de choix de société ». Veolia n’est pas seule : avec l’appui du gouvernement français, des groupes fédérateurs internationaux comme Water Europe ou Business Europe font la promotion de cette doctrine qui vise à marchandiser intégralement l’eau et à épargner les industries en saccageant les milieux naturels.
De toute cette étude les auteurs concluent qu’il n’y a pas de « guerre de l’eau », comme on l’annonce souvent, mais une « guerre contre l’eau »(3) p. 249. L’expression fait écho à la formule « guerre contre le vivant », devenue proverbiale pour qualifier les activités industrielles du capitalisme productiviste. L’expression a entre autres été employée par les étudiants « bifurqueurs » d’AgroParisTech en 2022 (https://lareleveetlapeste.fr/ces-jeunes-diplomes-dagroparistech-appellent-a-deserter-pour-ne-pas-servir-lagroindustrie/). Voir aussi Jeanne Mermet, Désertons, Éditions Wildproject, Les Liens qui libèrent, 2025 (https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/respublica-lu-et-a-lire/recension-du-livre-desertons/7439452). en tant que ressource commune à tous, au nom du modèle productiviste hérité du XIXe siècle. À l’inverse, ils rappellent les alternatives esquissées par des groupes de chercheurs et d’expérimentateurs, dont la démarche n’est pas moins scientifique et technique, et qui montrent comment préserver la ressource en visant une autre forme de rentabilité : l’exemple le plus connu est l’agriculture paysanne. Les pouvoirs publics, eux, appuient activement les « assoiffeurs » au nom d’un « intérêt général majeur » très éloigné de l’intérêt commun réel. On peut prévoir que les affrontements de Sainte-Soline continueront tant que des alternatives ne seront pas mises en œuvre.
La première, c’est que l’ouvrage, chemin faisant, montre la supériorité des services publics en matière de rentabilité, de respect de l’environnement et de respect de l’intérêt général.
Des industries néfastes à l’environnement et à l’intérêt public, et qui créent des inégalités nouvelles entre les citoyens et les territoires, peuvent se développer en toute impunité dès lors elles promettent de faire venir des emplois ou au contraire brandissent la menace de leur disparition(4)Rares sont les collectivités locales qui s’y opposent, même si des élus élèvent des objections : voir le projet d’implantation de Safran à Rennes : https://www.air-journal.fr/2025-04-19-pourquoi-les-ecologistes-sen-prennent-a-safran-a-rennes-5262353.html..
Notes de bas de page
| ↑1 | cela alors qu’en fait l’essor de l’industrie de l’embouteillage n’empêche pas la réduction progressive des emplois. |
|---|---|
| ↑2 | Sur tout cela, voir Maroun Eddé, La Destruction de l’État, Bouquins Essai, 2023, et notre recension : https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/recension-de-la-destruction-de-letat-de-maroun-edde/7436302. |
| ↑3 | p. 249. L’expression fait écho à la formule « guerre contre le vivant », devenue proverbiale pour qualifier les activités industrielles du capitalisme productiviste. L’expression a entre autres été employée par les étudiants « bifurqueurs » d’AgroParisTech en 2022 (https://lareleveetlapeste.fr/ces-jeunes-diplomes-dagroparistech-appellent-a-deserter-pour-ne-pas-servir-lagroindustrie/). Voir aussi Jeanne Mermet, Désertons, Éditions Wildproject, Les Liens qui libèrent, 2025 (https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/respublica-lu-et-a-lire/recension-du-livre-desertons/7439452). |
| ↑4 | Rares sont les collectivités locales qui s’y opposent, même si des élus élèvent des objections : voir le projet d’implantation de Safran à Rennes : https://www.air-journal.fr/2025-04-19-pourquoi-les-ecologistes-sen-prennent-a-safran-a-rennes-5262353.html. |
