Le véritable défi avec la pauvreté, c’est qu’elle ne découle pas d’une cause unique, mais d’un réseau de facteurs interconnectés qui se renforcent mutuellement. La pauvreté n’est pas seulement un manque d’argent, c’est une restriction multidimensionnelle des choix et des opportunités. On la définit principalement de deux manières :
1) La pauvreté monétaire (relative) : est considérée comme pauvre une personne dont le niveau de vie est inférieur à 60 % du niveau de vie moyen médian de la population.
2) La pauvreté matérielle et sociale : elle mesure l’incapacité financière à couvrir un panier de dépenses considérées comme nécessaires pour vivre dignement en société (par exemple, ne pas pouvoir chauffer son logement, ne pas pouvoir s’acheter de vêtements et de la nourriture saine, ne pas pouvoir faire face à une dépense imprévue).
En outre, la pauvreté se décline de plusieurs façons : monétaire, sanitaire, scolaire, culturelle, etc. Mais toutes ces déclinaisons vont dans le même sens, toujours vers plus d’inégalités de toutes natures, toujours plus de ségrégation (spatiale, scolaire, culturelle, sanitaire, etc.).
Prenons un exemple : la pauvreté monétaire. Aujourd’hui, notre pays, le septième du monde en PIB nominal, vient de se voir décerner un nouveau record avec 15,4 % de pauvres, soit près de 10 millions de personnes. Mais on pourrait prendre d’autres types de pauvreté et d’inégalités de toutes natures, voire de ségrégations diverses. J’ai par ailleurs, dans d’autres conférences, traité d’autres éclairages liés à la pauvreté concernant les reculs des principes de la République sociale, comme ceux de la liberté, de l’égalité, de la solidarité, de la démocratie, de la Sécurité sociale et des services publics qu’elle finance, etc.
Si l’on voulait suivre notre stratégie et éliminer les causes toutes ensemble, voici les principaux chantiers
L’école avec l’instruction et l’éducation pour la formation du citoyen et la formation qualifiante pour l’intégration professionnelle
Il s’agit là du premier moteur de la reproduction intergénérationnelle de la pauvreté. Pendant longtemps, les données du Ministère n’étaient pas connues. Ce n’est plus le cas. De nombreuses études(1)Quelle République pour quelle école ? Partie 1 – ReSPUBLICA et Quelle République pour quelle école ? Partie 2 – ReSPUBLICA. ont alors pu montrer le scandale de l’évolution des Indices de position sociale (IPS) selon l’établissement et son lieu de résidence. D’autres ont pu montrer le recul de l’école française.
Par exemple, l’évaluation PISA réalisée sur 15 000 élèves de troisième en collège dans les 50 pays les plus développés place aujourd’hui la France en 22e position sur le niveau en mathématiques, 22e sur le niveau en sciences et en 30e position pour la compréhension de la lecture !
La solution : prendre conscience de l’effondrement des salaires enseignants, de l’insuffisance des formations enseignantes, rendre l’école la plus inclusive possible, la plus qualitative pour tous, en mettant l’accent sur l’alphabétisation, la compréhension des textes lus et les compétences numériques adaptées à l’époque moderne.
L’intégration professionnelle et la lutte contre la précarité passent par une réindustrialisation et par un développement du haut de gamme industriel
Travailler ne suffit plus à sortir tout le monde de la pauvreté (c’est le phénomène des « travailleurs pauvres »). Quand un pays naguère développé, comme la France, recule sur l’industrialisation (qui pèse moitié moins qu’il y a 40 ans) et sur la majorité des haut de gamme industriels, avec un effort de moins en moins important dans la recherche fondamentale et dans la recherche-développement, on diminue fortement la valeur ajoutée nécessaire pour assurer un développement harmonieux du pays et de ses habitants. D’où la croissance délétère de la concurrence « de tous contre tous ».
Et dans tous les pays du monde qui se développent, c’est le haut de gamme industriel qui tire le reste de l’industrie et l’augmentation des postes de travail nécessaires et qui peut permettre la diminution des inégalités sociales avec un projet social et économique. Ce n’est jamais un autre secteur.
Les inégalités grandissantes d’accès aux mobilités, aux soins de santé et aux services publics financés par la Sécurité sociale sont un cancer pour la cohésion sociale
La maladie est l’un des déclencheurs les plus rapides de la pauvreté. Le recul massif de la sphère de constitution des libertés constituée par l’école, les services publics et la Sécurité sociale est le vecteur qui amplifie les inégalités sociales, et donc la pauvreté, directement ou indirectement.
L’instabilité politique et les conflits grandissants nuisent à la priorisation collective d’un avenir meilleur.
Les guerres et la corruption détruisent les infrastructures, forcent les populations au déplacement massif, annihilant des décennies de progrès économique et social en quelques mois. Le dérèglement climatique et la dégradation écologique favoriseront l’augmentation du nombre de réfugiés climatiques et écologiques. Les populations les plus pauvres dépendent souvent directement de l’agriculture de subsistance. Les sécheresses, les inondations et l’épuisement des sols les frappent de plein fouet.
La solution : financer la transition écologique, aider les communautés vulnérables à s’adapter aux chocs climatiques et promouvoir enfin une agriculture saine et durable.
Le piège de l’approche séquentielle
Le point important à comprendre est l’inefficacité des méthodes « colibris » et des méthodes « l’une après l’autre ». En fait, ces causes sont systémiques. Par exemple, il est difficile pour un enfant de bien s’instruire (cause 1) s’il souffre de malnutrition par manque de revenus familiaux (cause 2) ou s’il est malade (cause 3).
Pour éliminer efficacement ces causes, il faut mener ces combats de front en créant des filets de Sécurité sociale solides, de la naissance à la mort. Il faut également cibler ceux qui sont le plus touchés par la pauvreté, à savoir :
- les familles monoparentales, qui sont principalement des femmes seules avec enfants. Elles cumulent temps partiel subi, charge mentale et frais de garde élevés (près d’une sur trois vit sous le seuil de pauvreté).
- Les jeunes de 18 à 25 ans : exclus du RSA socle, beaucoup de jeunes et étudiants basculent dans la précarité pour se loger et sont contraints de travailler (52 % des étudiants sont en emploi).
- Les travailleurs pauvres (contrats courts, intérim, ubérisation).
- Les retraités modestes (notamment les femmes ayant eu des carrières hachées ou d’anciens agriculteurs ou artisans touchant le minimum vieillesse).
Le non-recours aux droits touche, par exemple, plus de 30 % des personnes éligibles au RSA.
Voici comment ces chantiers (non-recours aux droits et ciblages des plus touchés) s’articulent et se renforcent mutuellement dans la réalité
Chantier 1 : la Solidarité à la Source (L’efficacité administrative)
L’objectif ici est de réparer une faille du système : l’argent est voté, le budget existe, mais il n’arrive pas dans la poche de ceux qui en ont besoin, par simple complexité bureaucratique. On peut utiliser les données du Dispositif de Déclaration Sociale Nominative (DSN), qui permet déjà le prélèvement à la source de l’impôt, pour calculer automatiquement le RSA ou la Prime d’activité.
Chantier 2 : le Bouclier « Jeunes et Familles Monoparentales » (l’urgence sociale). Ici, on s’attaque aux deux plus grands vecteurs de la pauvreté d’aujourd’hui et de demain en France
- Pour les parents solos (à 82 % des femmes) : instaurer un service public de la petite enfance avec une garantie de place en crèche collective ou familiale, indexée sur les revenus (gratuité pour les plus modestes). Il faut suivre l’exemple de Mamdani, maire de New York. Si l’on résout le problème de la garde d’enfants, on permet immédiatement le retour à l’emploi à plein temps.
- Pour les 18-25 ans : créer un filet de sécurité financier (une extension des bourses) pour qu’aucun jeune n’ait à choisir entre étudier et se nourrir, ou n’accepte des emplois sous-payés et destructeurs par pure nécessité de survie.
Mener ces deux politiques de front demande un investissement financier initial important. Cependant, le coût économique et social de l’inaction (santé dégradée, décrochage scolaire, exclusion du marché du travail) coûte, au final, beaucoup plus cher à la collectivité.
Abandonner les fausses bonnes idées
Dans un avis de 38 pages rendu public le 27 mai 2026, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale invite le gouvernement à retirer son projet de loi d’allocation de solidarité unifiée. Les néolibéraux sont toujours avides d’aller vers une allocation unique de base en organisant la fusion des prestations pour solde de tout compte, suivant les propositions de Milton Friedman dans Capitalisme et liberté en 1962 !
Inflation et dépenses contraintes : gagner plus ne permet pas de vivre mieux
Lorsqu’elles existent, les augmentations de salaire ne suffisent plus à améliorer le niveau de vie : en effet, elles sont rattrapées, voire dépassées par l’inflation et la hausse des dépenses dites contraintes. Depuis 1959, la part des dépenses dites « pré-engagées » (loyer ou crédit immobilier, assurances, télécommunications, cantine) dans le revenu des ménages a plus que doublé, passant de 13,4 % à 30,4 % en 2024, dont 22,8 % pour le seul logement ! On peut se rappeler, par exemple, que les 183 euros du Ségur de la santé ont quasiment disparu avec l’inflation des années suivantes(2)https://www.insee.fr/fr/statistiques/8612564..
Par ailleurs, le niveau de vie des 10 % les plus aisés a crû de 40 % sur la même période, soit quatorze fois plus que celui des 10 % du bas. En termes relatifs, les classes moyennes décrochent.
Conclusion provisoire
Bien évidemment, toutes ces causes systémiques de la pauvreté sont directement liées aux phases du capitalisme lui-même. Après la diminution de la pauvreté durant les trente glorieuses pour la reconstruction et l’augmentation due à la phase de la mondialisation libre-échangiste, on assiste actuellement à l’accélération du National Capitalisme Autoritaire (NaCA) avec la poussée des extrêmes droites dopée par les politiques austéritaires des extrêmes centres et l’incapacité du système à générer son profit sans le ruissellement de bas en haut de l’échelle sociale : ainsi, 211 milliards d’aides ont été octroyés sans contreparties par l’État aux entreprises, selon le calcul de la Commission économique du Sénat. Il s’agirait même de 270 milliards d’euros selon les deux journalistes auteurs du livre Le grand détournement !
Notes de bas de page
