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“Pelo Malo (Cheveux rebelles)”, film de Mariana Rondón (2013). Le matriarchat de la précarité ?

vendredi 11 avril 2014
Par
Union des Familles Laïques, Réseau Education Populaire

Film de femme ? On dira plutôt le regard d’une femme, la réalisatrice vénézuélienne formée à Paris et à Cuba Mariana Rondón, qui est aussi plasticienne. A certains égards, on pourrait parler de film ethnographique comme on l’a fait de Wadjda, de la Saoudienne Haifaa Al Mansour (2012), qui porte aussi sur les rôles genrés dans une société donnée, illustrés au travers de la violence qu’ils exercent sur les enfants, ici un petit garçon, là une petite fille. Dans l’un et l’autre cas leurs rêves – ici les cheveux lisses d’un chanteur, là une bicyclette – renvoient à des rôles sexuels hors norme et les parents doivent gérer à leur façon un conflit dont ils sortiront vainqueurs. Dans les deux cas, les mères sont en première ligne et dans les deux cas, malgré des comportements différents, ce sont elles qui appliquent la norme sociale, quoi qu’elles en aient. Notons aussi qu’il s’agit d’enfants prépubères, ils jouent avec les rôles sexuels, ils n’affirment pas (encore ?) d’identité sexuelle autre mais les adultes, eux, sont inquiets.
Cela est particulièrement net dans le cas de Pelo Malo, où Marta, qui élève seule Junior et son petit frère, est tellement obsédée par l’idée que son aîné puisse devenir homosexuel qu’elle consulte un médecin pour lui faire part de ses craintes. Percevant bien que la mère tente de faire de ce garçon l’homme de la famille, le praticien lui répond sagement que l’enfant a besoin d’un référent masculin. Mais Marta, tout au long du film restera bloquée dans cette attitude qui la conduit à refuser à Junior la tendresse qu’elle prodigue au plus jeune, à envisager de le confier à sa belle-mère (contre rétribution)… Quand elle aura dit à l’enfant « je ne t’aime pas », il ne restera à ce dernier qu’à passer lui-même la tondeuse dans ses cheveux. Le film se termine sur un plan de rentrée des classes où les petits écoliers en uniforme chantent en choeur : Junior a les cheveux courts mais la bouche fermée. Fin-fermeture beaucoup plus dramatique que celle de Wadjda où un certain compromis a pu se réaliser entre mère et fille, entre femmes et hommes, laissant espérer des temps meilleurs dans une société islamique qui évolue lentement.
Mariana Rondón, elle, ne nous laisse rien espérer. Le film n’a pas les apparences d’une critique politique. Nous voyons Caracas comme une ruche surpeuplée, la vie dans des barres construites comme des Cités radieuses des années 60, mais nul misérabilisme malgré les difficultés d’existence qu’illustre bien la recherche de travail de Marta. Un clin d’oeil à Hugo Chavez avec une scène étonnante de dévotion populaire où l’on voit les gens dans la rue sacrifier leur …chevelure pour obtenir la guérison du chef d’Etat malade.
Mais la critique sociale est radicale. La réalisatrice l’indique elle-même : elle questionne l’image de la masculinité dans une société qu’elle qualifie de matriarcale. Rien à voir avec le matriarchat supposé et mythifié de certaines tendances du féminisme, mais un matriarchat du pauvre, un pouvoir sur le quotidien, celui des femmes seules des couches populaires paupérisées où l’éducation des enfants reproduit l’oppression. « Les hommes, dit M. Rondón, ont déserté la maison, ne s’occupent pas des enfants… C’est une société très machiste, très dure, et la situation s’est durcie. Le Venezuela est un des pays d’Amérique latine où il y a le moins d’égalité sur ces questions d’identité sexuelle. »  La caméra s’attarde sur le visage de Marta, murée dans la dureté, incapable de verbaliser les situations. Deux scènes de sexe opposées complètent ce portrait de femme : celle du plaisir, avec un jeune voisin qu’elle invite ; celle de l’obligation, avec le patron qui peut lui rendre le poste qu’elle a perdu (elle est vigile, autre élément paradoxal de sa propre identité, transformée par l’uniforme, là aussi).
Un film dur, donc, au scénario minimal, tourné avec des non professionnels dans un lieu où l’équipe a cherché à se faire oublier, sans volonté apparente d’expliquer ou de dénoncer. Le regard fort d’une femme.

Par
Union des Familles Laïques, Réseau Education Populaire

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