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A la veille d’un 17 novembre hétéroclite, comment structurer la mobilisation populaire et en élargir les enjeux ?

vendredi 16 novembre 2018
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Une commerçante d’une zone périurbaine lance une pétition contre la hausse des carburants. Officiellement celle-ci est destiné au transfert progressif du diesel vers l’électrique ou encore l’installation des commerçants en zone périurbaine ou rurale, etc. Très vite, des routiers habitant aussi en zone périurbaine appellent au blocage des routes le 17 novembre. Puis dix jours plus tard, l’extrême droite dans toutes ses variantes du populisme identitaire embraye en soutien à cette initiative. Une fois de plus la gauche politique et syndicale surprise n’est pas à la hauteur des enjeux. Elle peine à agir à court terme car elle n’a pas su comprendre ce qui se passe dans le pays, ni comprendre les causes de ce qui se passe en Europe ou dans le monde.
Comme dans l’Italie de Matteo Renzi, le gouvernement Macron est engagé dans une spirale baissière de sa cote de popularité car les gens d’en bas sont de plus en plus mécontents, notamment les ouvriers et les employés qui sont massivement impliqués dans l’abstention lors des derniers scrutins électoraux . De plus, nous voyons poindre des colères en provenance des zones périurbaines et rurales, zones où les ouvriers et les employés sont de plus en plus nombreux notamment à cause du phénomène de « gentrification » des banlieues de la première couronne des grandes villes. D’autres colères s’agrègent, provenant de la partie de la petite bourgeoisie qui se sent glisser vers les déclassés de la mondialisation néolibérale.
Et pendant ce temps-là, les directions du mouvement syndical revendicatif n’ont pas pris la mesure de l’échec de leurs stratégies de mobilisation comme par exemple le désastre de la manifestation, pourtant totalement unitaire, du 22 mai 2018 qui fut la plus faible manifestation des fonctionnaires de toute l’histoire de France ! Quant à la « marée populaire » du 26 mai 2018, qui a pourtant vu converger positivement les forces syndicales, politiques et associatives, elle n’a pas été à la hauteur des enjeux et en tous cas notoirement insuffisante pour « renverser la table ».
Après la défaite des cheminots du printemps dernier, le mouvement syndical nous a proposé, de fin septembre à mi-novembre, les traditionnelles manifestations « saute-mouton » sans aucune préparation massive avec seulement quelques distributions de tracts et toujours sans campagne massive d’éducation populaire. Les directions syndicales se complaisent dans le soi disant « dialogue social » qui n’est qu’une chambre d’enregistrement des discours des gérants du Capital, le tout sans aucun résultat !
Quant au champ politique, nous avons le choix entre un entre-soi groupusculaire sans effet sur la réalité sociale, ou encore, pour le Parti communiste, une période de congrès sans que l’on puisse déceler un débouché politique capable de mobiliser les masses populaires. Notons cependant que le directeur de l’Humanité a pris une position plus claire à la télévision sur le 17 novembre Enfin, la France Insoumise qui a rencontre à l’annonce du mouvement du 17 novembre des difficultés pour avoir une réponse cohérente et mobilisatrice aux mobilisations en cours (dans un premier temps la FI félicite ceux qui seront dans le mouvement… et ceux qui n’y seront pas!) pour in fine prendre une position cohérente en soutien au mouvement du 17 novembre par voie de vidéos et de meetings.

Arrive alors le mouvement du 17 novembre

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été la mise en mouvement d’une politique de lutte des classes, pensée par le couple infernal Macron-de Rugy , à savoir que la « politique écologique » de transition énergétique doit être payée par les plus pauvres par le simple fait qu’ils sont les plus nombreux. Car bien évidemment il n’est toujours pas question de taxes sur les transports maritime ou aérien qui sont dévastateurs en matière de CO2 envoyé dans l’atmosphère. Que dire encore de la destruction programmée du fret ferroviaire et du transport des voyageurs par train, ou du refus de développer des services de transports pour tous, qui engendrent ipso facto une augmentation (surtout pour les zones rurales et périurbaines) de l’utilisation de la voiture individuelle pour aller travailler, accompagner les enfants à l’école, ou tout simplement pour se nourrir. Ajoutons à ce tableau de baisse du pouvoir d’achat la compression des salaires directs et socialisés, ainsi que l’augmentation des dépenses contraintes. Cette politique de régression va de pair avec les plans de destruction des services publics et de la Sécurité sociale. Tout cela a pour but de permettre à l’oligarchie capitaliste d’avoir toujours plus de liquidités pour spéculer dans la finance internationale aux fins d’augmenter des taux de profit qui n’arrivent plus à être suffisants dans l’économie réelle.

Pour structurer le mouvement populaire, créer des comités de lutte

Alors, comment faire pour  mobiliser le 17 novembre, puisque ce mouvement est légitime, sans se retrouver à la remorque des fascistes de tout poil en cas de prolongation du mouvement dans les semaines qui suivent ? La réponse est simple, appliquer la stratégie du double front contre Macron, le gérant du capital d’une part et les extrêmes droites d’autre part. C’est-à-dire qu’il faudrait que les travailleurs et leurs organisations développent la convergence des luttes et animent le mouvement à la base, lui donnant des objectifs unitaires et progressistes d’ensemble. D’une simple révolte dénonçant l’augmentation du prix du diesel, il faut tout faire pour passer à une lutte globale pour le pouvoir d’achat.
Par ailleurs, il faut proposer la création de comités de lutte de base sur ce thème, et les rendre permanents. Enfin, il faut proposer une coordination locale, puis régionale et enfin nationale. Ces assemblées de citoyens et de citoyennes doivent être composées de délégués élus et révocables. La structuration du mouvement populaire est la garantie de l’hégémonie du camp progressiste sur celui-ci. L’extrême droite n’a jamais dirigé dans l’histoire un seul mouvement de conseils populaires.
Les militants de gauche dans cette action nationale doivent être les plus efficaces, les plus respectueux et imaginatifs de ces assemblées populaires. Il faut « servir le peuple », en se détournant des pensées magiques (comme le revenu universel, etc.), des pensées surplombantes des petits gourous (une seule idée qui surplombe toutes les autres) et des pensées que la petite bourgeoisie de gauche veut imposer, contre leur gré, aux ouvriers et employés majoritaires dans le pays, comme le communautarisme par exemple.
Visiblement la direction de la CGT commet la même erreur qu’en Mai 68 en dénonçant a priori un mouvement qu’elles ne comprent pas et ne maîtrisent pas. La CGT dans un communiqué dénonce les « ressorts obscurs » de ces appels à l’action  « tapageurs », y décelant un « danger pour le monde du travail » et, au passage, défend notre « modèle social et républicain ». Quelle surprise est la nôtre: la CGT croirait elle encore que nous sommes dirigés en 2018  par le programme du CNR de la Libération ? Car nous ne sommes plus dans un « modèle social et républicain », nous sommes déjà dans un modèle néolibéral inégalitaire. Si la direction de la CGT dénonce à juste titre les « manœuvres » de l’extrême droite autour du 17 novembre, elle déclare qu’il faut « se mobiliser massivement dans les entreprises », et reproche aux appels pour le 17 novembre de n’avoir pas de « réelle ambition de bloquer l’économie ». Sans donner les modalités de ce mouvement qu’elle propose, elle en est réduite à une proclamation sans le moindre commencement d’action concrète, bref il s’agit de propagandisme pur et simple. En ce qui concerne Solidaires, pas un article sur la page d’accueil sur sa position stratégique sur le mouvement du 17 novembre. Devant ce vide stratégique, force est de constater que sa seule remarque est de dire qu’il faut une action syndicale contre l’extrême droite… Visiblement, aucune autocritique de la grève de la SNCF, où la CGT et Solidaires se sont ralliés à un non-blocage du pays, n’a été faite. La FSU est aux abonnés absents sur le 17 novembre. Les cheminots ont payé cher, au sens propre et figuré, ces journées « saute-mouton » désespérantes et perdantes. Même si Sud –Rail avait des positions différentes de la CGT, force est de constater qu’il n’a pas réussi à créer le moindre rapport de force.
Oui, il existe en France un vrai danger de prise de pouvoir par la droite radicale et l’extrême droite. Mais la seule manière de l’empêcher est de provoquer justement un mouvement de masse qui agit, lutte et gagne. Il faut enfin rompre avec les défaites à répétition qu’encaisse le mouvement social depuis la dernière mobilisation victorieuse en novembre 1995. Sans l’action populaire, rien n’est possible. Le 17 novembre peut être une opportunité qu’il faut tenter pour lancer un processus de prise de conscience de sa force par le peuple. C’est la seule manière de ne pas rejoindre politiquement les pays baltes, la Pologne, la Hongrie, l’Autriche, l’Italie, le Brésil, les USA..

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