Chronique d'Evariste

Notre impératif catégorique : gérer, en même temps, le court et le long terme

dimanche 6 mai 2012
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Dégager Nicolas Sarkozy, le peuple français vient d’y parvenir. Nous ne pouvons que nous réjouir de ce choix souverain tant la souffrance des citoyens, et en particulier des salariés ainsi que de leurs familles, a été forte dans la période de ce règne monarchique.
Mais nous ne pouvons pas rester l’arme au pied. Une nouvelle bataille nous attend dès le lundi 7 mai au matin. Une bataille complexe qui ne se simplifie pas hâtivement.
Après ce dégagement tant souhaité, nous devons travailler aux conditions nécessaires et suffisantes de la transformation sociale et politique sans laquelle tout enthousiasme finit dans la déception voire la fatalité. Et pour cela, il nous faut démarrer en même temps la politique de temps court et celle du temps long. Faire l’un sans l’autre reviendrait à croire qu’il suffit de boire sans manger ou de manger sans boire pour assurer l’avenir.

Impératifs de temps court

Bien que nous menions une critique radicale de la Ve République en tant que monarchie élective (qui d’ailleurs a très bien servi la contre-révolution néolibérale depuis la fin des années 70 pour le monde et depuis le tournant libéral de 1983 pour la France), notre bataille de fin de printemps doit s’effectuer dans le cadre de ce carcan. Il n’est un secret pour personne qu’un président de la République ne peut rien faire de nouveau dans ce cadre s’il n’a pas une majorité franche au Parlement et principalement à l’Assemblée nationale.
Il faut donc une majorité de députés de gauche au soir du 17 juin. Ne pas y travailler rendrait inconséquent le renvoi à ses chères études du monarque sortant. Mais nous savons aussi que la solution aux problèmes de notre temps réside dans la capacité du peuple et de ses élus à engager les ruptures nécessaires avec le modèle politique néolibéral. Plus il y aura de députés Front de Gauche à l’Assemblée nationale, plus grande sera la capacité du législatif de porter les ruptures nécessaires à l’ordre établi.
Décrétons donc la mobilisation générale pour le vote Front de Gauche le 10 juin, date du premier tour des législatives, et continuer le travail le 17 juin autour du candidat de gauche le mieux placé au soir du premier tour. Rien ne doit nous départir de cette ligne. Laisser les rancœurs aux vestiaires, car on n’avance dans l’histoire comme dans la vie qu’en mettant un pied devant l’autre. Toute volonté de vouloir atteindre le bout du chemin sans marcher sur le chemin lui-même est contre-productive et fait à court terme le jeu de nos ennemis et adversaires.
Au sein du mouvement ouvrier, nous avons trop souffert de ceux qui ont souhaité aller directement à la dernière marche du podium sans les monter une à une avec détermination.
Doit-on rajouter qu’il serait incompréhensible qu’un responsable du Front de Gauche participe à un gouvernement désigné sur des bases qui présentent des divergences programmatiques aussi importantes ?

Plusieurs impératifs de temps long

D’abord, utilisons nos connaissances du mouvement social et politique français. Est-ce que la semaine de 40 heures et les quinze jours de congés payés étaient présents dans la campagne électorale du Front populaire en 1936 ? La réponse est non ! Est-ce que l’augmentation du SMIC de 30 % et les droits syndicaux étaient présents dans les débats électoraux de 1967 ? La réponse est non ! Et pourtant l’articulation de la victoire politique de juin 1936 et de la grève générale a permis un acquis non prévu et qui n’existe toujours pas dans de nombreux pays du monde. Dans le deuxième cas, la plus grande grève de l’histoire de France a permis une avancée qui a surpris jusqu’aux élus les plus radicaux.
1/ S’il n’y a pas une mobilisation sociale autour du mouvement syndical dès la rentrée, aucune avancée ne se fera, car les promesses déjà très insuffisantes n’engagent que ceux qui y croient. La victoire électorale n’est qu’un passage nécessaire, mais jamais suffisant. Il n’y a jamais d’avancée que dans l’unité et la mobilisation autour du mouvement syndical. Le mouvement social des retraites de 2010 autour de l’Intersyndicale unie a montré la voie. Reportez-vous à notre analyse de l’époque qui montrait que, bien que le but du mouvement social n’ait pas été obtenu, ce mouvement qui n’a pas été vaincu, qui a été soutenu par plus de 60 % des Français, n’est pas pour rien dans la victoire du 6 mai 2012. C’est dans la lutte continuée que se construisent les victoires. Aux salariés, aux travailleurs, de s’appuyer sur cette dernière mobilisation pour cette fois-ci sortir vainqueurs et voir les revendications salariales et populaires satisfaites. La mobilisation exceptionnelle du 1er mai 2012 doit nous conduire vers une mobilisation encore plus forte autour du mouvement syndical dès la rentrée.
2/ Les quatre points du dernier édito de ReSPUBLICA restent pertinents : la nécessaire continuation de la pénétration des idées du Front de Gauche dans les couches populaires — ouvriers et employés —, la question de la forme parti, la question des alliances et le nécessaire développement de l’éducation populaire tourné vers l’action.
Ce faisant, nous devons nous poser la question du comment sortir du cycle « enthousiasme politique, déception, défaitisme » qui caractérise la pensée de gauche depuis quelques décennies. N’y a-t-il pas nécessité de travailler à un réalisme révolutionnaire comme antidote ?
Drôle d’époque. Les acteurs sociaux et politiques passent très vite de l’état d’enthousiasme à celui de la déception. Les gauches mitterrandienne et jospinienne avaient déjà alimenté dans toute la gauche le passage entre ces deux états. Le gouvernement Jospin a même alimenté en plus le défaitisme de gauche. Une cure de réalisme a donc été nécessaire. La recrudescence des luttes sociales a largement aidé à cette cure. La gauche social-libérale et la gauche de gauche ont donc vécu une relance. Mais si cette relance de la gauche de gauche ne s’accompagne pas d’un nouveau travail culturel pour une transformation sociale et politique ou dit autrement, si cela ne s’accompagne pas d’un développement sans précédent de l’éducation populaire tournée vers l’action, le cycle « enthousiasme, déception, défaitisme » peut revenir d’actualité.1
3/ Nous avons déjà suffisamment dit dans ces colonnes qu’il serait souhaitable de rompre avec l’idée de surplombance qui pousse des responsables et des militants à faire croire au peuple qu’une seule idée peut régler tous les problèmes de la planète et se suffit à elle-même pour entraîner les peuples vers le paradis. C’est à un ensemble globalisé de politiques qu’il faut s’atteler et donc à la proposition d’un nouveau modèle politique alternatif sans lequel toute volonté de sortir de la crise n’est qu’une simple déclaration d’intention sans suite. C’est bien à une révolution citoyenne vers une République sociale que nous sommes conviés et non à une bataille de slogans autour d’une seule proposition qui se suffirait à elle-même pour entraîner toutes les autres.
Si le non au traité de Lisbonne, le mouvement des retraites ou la percée du Front de Gauche ont eu lieu, c’est bien parce que leur lien avec la globalisation des combats a été acté. C’est la condition pour que les couches populaires — ouvriers et employés — engagent leurs mobilisations. Rappelons que ces couches sociales (que d’aucuns appellent déjà la nouvelle classe ouvrière et populaire) représentent 53 % de la population qui travaille ou qui a déjà travaillé. Ou dit autrement, la surplombance n’intéresse elle qu’une partie des couches moyennes (couches moyennes qui ne représentent que 24 % pour les intermédiaires et 15 % pour les supérieurs d’après les études de l’INSEE).
Avec des idées erronées ou avec une idée surplombante, ou avec le refus de considérer la dialectique du temps court et du temps long, ou en s’appuyant sur des couches sociales en voie de disparition, on obtient Éva Joly, Dupont-Aignan, Poutou, Cheminade et Artaud.
À gauche, deux dynamiques globalisantes ont eu lieu, celle du “mieux que la droite dans le même modèle politique” (François Hollande) et celle de la rupture vers la République sociale (Jean-Luc Mélenchon).

Comment passer de la densité des meetings à la densité militante pour aller vers la densité électorale?

Cette campagne a montré la capacité de mobilisation des meetings et rassemblements du Front de Gauche. À cet égard, le Front de Gauche est le n°1 avec Jean-Luc Mélenchon. Mais cette densité en meetings et rassemblements n’a pas pour corolaire une densité militante de même niveau et le ratio entre la densité électorale rapportée à la densité des meetings et rassemblements est plus faible que pour les autres grandes organisations. C’est d’ailleurs la faiblesse de ce dernier ratio qui a conduit les militants du Front de Gauche à une légère déception, peu justifiée. Réunir plus de monde dans les meetings et rassemblements que tous les candidats ayant obtenu plus de voix a surpris les militants du Front de Gauche eux-mêmes.
Pour que le ratio de la densité militante rapportée à la densité des meetings et rassemblements soit fort, il aurait fallu permettre l’adhésion directe au Front de Gauche. À la demande d’adhésions directes au Front de Gauche formulée dans de nombreuses réunions publiques du Front de Gauche, les propos balbutiants des dirigeants locaux du PCF et du Parti de gauche proposant d’intégrer une des organisations du cartel ont peu convaincu. Certains le feront, mais la plupart n’adhéreront pas.
Pour que le ratio de la densité électorale rapporté à la densité des meetings et rassemblements soit à la hauteur des grandes organisations, il faut d’abord comprendre que c’est plus dur pour le Front de Gauche, car il faut expliquer les ruptures nécessaires aux citoyens et aux salariés et cela ne se fait pas par les médias. L’utilisation quasi exclusive des médias par les trois premiers du scrutin du premier tour est compréhensible, car les deux premiers ne souhaitent pas de rupture et la troisième s’appuie sur les instincts primaires sans argumentation raisonnée.
Pour ceux qui souhaitent une rupture, cela ne peut se faire que par une éducation populaire de proximité au minimum dans tous les cantons, dans toutes les grandes entreprises sans exception. Même la réunion de type « Tupperware » peut avoir son utilité, mais il faut des militants de terrain formés. Tant que le Front de Gauche n’aura pas compris la nécessité d’engager la formation interne de qualité et l’éducation populaire de proximité, ce ratio restera faible. Voilà la réponse aux militants qui se posent la question juste suivante: comment après une campagne exemplaire de Jean-Luc Mélenchon, peut-on faire pour être la première force de gauche ? Eh bien oui, il faut vaincre la timidité et la peur des militants de développer des thèses politiques au sein du peuple. Mais pour cela, il faut engager une mutation en termes d’éducation populaire et de formation.

Il ne vous reste qu’à en discuter entre vous, avec ou sans nous.
À bientôt si vous le voulez bien !

  1. Pour ceux que cela intéresse, contacter le Réseau Education Populaire par son site www.reseaueducationpopulaire.info []
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