Combat social

La lutte des travailleurs sans-papiers de Chronopost Une victoire à consolider et des enseignements pour tout le salariat

dimanche 17 janvier 2021
Par
Militant syndical

À l’heure où le mouvement social tente de se déconfiner, les travailleurs sans-papiers ont donné le tempo tant dans la lutte des « Chrono1 » que dans les manifestations tenues à Paris parfois malgré les interdictions (30 mai 2020). Qu’une partie du Précariat s’organise et gagne grâce à sa combativité et à un fort soutien interprofessionnel peut redonner des pistes pour les équipes militantes…

 

Remplacer des fonctionnaires par des intérimaires sans-papiers : les patrons l’ont rêvé, La Poste le fait !

C’est le véritable système d’exploitation mis en place par La Poste-Chronopost qui est à l’origine de cette mobilisation.

L’Agence Chronopost d’Alfortville (94) emploie ces salariés via la sous-traitance en cascade : elle sous-traite à la société Derichebourg leur embauche et même leur encadrement dans les locaux de l’agence Chronopost. Derichebourg passe par Mission Intérim pour procéder au recrutement de ces travailleurs. Ce dispositif permet évidemment de diluer la responsabilité, y compris juridique, de La Poste et de préserver l’image qu’elle aime promouvoir « d’entreprise citoyenne » (sic !). Cette sous-traitance en cascade permet aussi de faire oublier que c’est quand même l’État, propriétaire de La Poste, qui exploite ces sans-papiers en tant qu’État-patron et les pourchasse et les expulse en tant qu’État-gendarme !

La Poste-Chronopost sait que ces travailleurs sont sans-papiers puisqu’elle ne leur attribue pas le badge d’entrée dans l’agence d’Alfortville dont les autres salariés du site sont porteurs. Elle les emploie aussi systématiquement sur des durées de mission qui ne leur permettent pas d’entrer dans les critères de régularisation posés par la circulaire Valls en vigueur. La Poste-Chronopost, contrairement à d’autres employeurs, refuse de remettre aux travailleurs sans-papiers qu’elle emploie les documents CERFA (certificats de travail) et certificats de concordance (certificats établissant le lien entre l’alias et l’identité du travailleur) qui permettraient leur régularisation.

Forte de la situation hyper-précaire de ces salariés, constamment sous la menace d’expulsion du territoire, La Poste-Chronopost les exploite sans vergogne pour maximiser ses profits dans le domaine très concurrentiel du colis (l’un des deux secteurs stratégiques de développement, avec la banque, selon les patrons de La Poste) : temps partiel imposé pour des salaires de misère (600 euros mensuels en moyenne), embauche à 3 ou 4 heures du matin, ignorance totale de leurs droits élémentaires (pas de paiement des heures sup., pas de droit aux pauses réglementaires, pas de droit à l’arrêt maladie sous peine d’être viré sans formalités etc.).

Faute de transports en commun à cet horaire, il n’est pas rare que les travailleurs sans-papiers arrivent par le dernier bus à 1 heure du matin et attendent l’embauche à la grille…

On comprend davantage l’intérêt pour les patrons de perpétuer ce système en rappelant que l’activité des sans-papiers à Chronopost (déchargement des camions, tri des colis) était autrefois confiée à des postières et postiers titulaires, et la plupart fonctionnaires, dans des centres de tri que La Poste a fermés brutalement et sans ménagement pour ces personnels. Remplacer des fonctionnaires par des intérimaires sans-papiers : les patrons l’ont rêvé, La Poste le fait !

C’est contre ce système que les travailleurs sans-papiers occupant le site de Chronopost se sont battus.

 

La réponse des patrons

Ils ne « connaissaient » pas les sans-papiers. Les cadres de l’agence Chronopost avaient beau saluer les « Chronopost » qui campaient, les « ressources humaines » de Chronopost, de Derichebourg, de Mission Intérim ne connaissaient aucun des salariés… Pourtant les camarades avaient été photographiés sur les chantiers du site avec des chasubles Chronopost. Les camarades avaient des fiches de paye qui donnaient le lieu de la mission.

Chronopost ne peut pas jouer les victimes, car non seulement elle est responsable en tant que donneuse d’ordre, mais en plus les cadres savent très bien, qui a des papiers ou qui n’en a pas. Et quand le boulot ne respecte pas la charge de travail, les temps de pauses ou le besoin d’aller voir un médecin, c’est bien aux sans-papiers qu’ils refilent le boulot. Car les autres salariés refusent légitimement ces conditions de travail.

 

La réponse de l’État

Dès le premier jour un responsable du CTSPV (Collectif des Travailleurs Sans Papiers de Vitry2) et un journaliste ont été interpellés et mis en GAV, avec l’intervention de la police sur le piquet de grève. Cela a contribué à populariser la lutte. Mais le maintien du piquet et de sa cohésion n’étaient pas gagné d’avance.

Il aura fallu de longues semaines de lutte, pour que des rencontres aient lieu avec le préfet, avec l’aide des élu.es.

De haute lutte, la création d’un guichet unique a été obtenue avec des dépôts collectifs des dossiers. Dans les faits c’est une victoire collective pour qui sait combien ces régularisations sont difficiles.

Par contre, aucune pression de la part de l’État et de ses services (Préfecture, Ministère du Travail) n’a été exercée sur les employeurs pour fournir les documents nécessaires. Rappelons que l’État est l’actionnaire majoritaire de La Poste dont Chronopost est une filiale privée !

 

L’organisation de la lutte pour durer

Le 11 juin 2019 au petit matin, les salariés sans-papiers grévistes de Chronopost, accompagnés de soutiens, envahissaient le parking de l’agence d’Alfortville. Pendant deux semaines, ces travailleurs sans-papiers ont occupé jour et nuit et sans le moindre abri ce parking, sous l’œil de la police, harcelés par les chefaillons, vigiles et maîtres-chiens aux ordres de La Poste.

Dès le 11 juin l’occupation s’établissait aussi devant les portes de l’agence Chronopost d’Alfortville, à l’extérieur de celle-ci, sous des tentes, avec plus d’une centaine de travailleurs sans-papiers d’autres entreprises venus soutenir leurs camarades installés sur le parking.

Après 15 jours d’occupation, Chronopost obtenait l’évacuation du parking par une ordonnance du TGI de Créteil, mais le juge déboutait les patrons de leur demande d’expulsion du camp établi devant le site de l’agence. En conséquence les travailleurs sans-papiers de Chronopost occupant le parking rejoignaient le piquet devant l’agence : celui-ci pouvait s’installer dans la durée avec le soutien du CTSPV, de SUD-PTT et de l’Union syndicale Solidaires (tant au niveau départemental que national).

Le président PCF du Conseil départemental du Val de Marne, le député PS de la circonscription, le maire PS d’Alfortville ainsi que la députée FI et les sénatrices PCF et Générations, des partis (en plus des partis cités au travers de leurs élus ; PRCF, LO, NPA, UCL…) et d’associations locales ont apporté leur soutien à une occupation qui allait durer plus de 7 mois.

Un sacré défi à relever que de faire vivre pendant 220 jours cette occupation : des tentes pour seuls abris, de jour comme de nuit, sans eau courante, dans la canicule en été puis, à mesure qu’approchait l’hiver, dans le froid, la pluie et la boue.

C’est grâce au courage et à la force des camarades sans-papiers – affrontant le risque permanent d’expulsion du territoire, la haine et la morgue patronales, les conditions éprouvantes de l’occupation – qu’un grand mouvement de solidarité, organisé par SUD-PTT, Solidaires et le CTSPV s’est déclaré, secondé par des habitants et associations du quartier et des environs. Il a été ainsi possible d’approvisionner quotidiennement le camp en eau, nourriture, produits d’hygiène, tentes, bâches et charbon contre le froid. Cet effort logistique, cette organisation matérielle de la lutte et cette présence tous les jours sur le piquet d’Alfortville de soutiens ont mobilisé au premier chef les syndicalistes de Solidaires 94.

Ce soutien militant très exigeant, au vu des forces de Solidaires dans le Val-de-Marne, a accompagné l’auto-organisation permanente de leur lutte par les sans-papiers qui géraient la vie quotidienne d’un camp regroupant souvent 150 à 200 personnes, organisant – dans le cadre du CTSPV – les autres travailleurs sans-papiers venus les rejoindre et déposant leurs dossiers, prenaient en AG les décisions sur la conduite de leur lutte, désignaient leurs porte-paroles, organisaient le service d’ordre et l’animation des manifestations etc.

L’occupation du site, regroupant en permanence ces travailleurs dans un cadre collectif, bien que menée dans des conditions physiques difficiles pour ces camarades, a joué un rôle déterminant pour la cohésion du groupe et l’organisation de nombreuses actions tout au long de ces 31 semaines :

– manifs devant la direction de La Poste à Créteil, aux sièges nationaux respectifs de Chronopost, de la Banque Postale et du Groupe La Poste à Paris ;

– envahissement de Mission Intérim à Corbeil-Essonnes, manifs au siège national de Derichebourg à Paris ainsi que sur des entreprises (hors Chronopost-Derichebourg-Mission Intérim) employant des travailleurs sans-papiers venus soutenir leurs camarades de Chronopost sur le piquet d’Alfortville ;

– manifestations à Alfortville et Créteil, rassemblements devant l’inspection du travail à Créteil, le Ministère du travail à Paris, la préfecture à Créteil ;

– Co-organisation d’un meeting à la Bourse du travail à Paris, dans le cadre de la Marche des Solidarités, regroupant plusieurs centaines de travailleurs sans-papiers d’Île-de-France ; soutien régulier aux femmes de ménage en lutte à l’Hôtel Ibis Batignolles ; présence à la Fête de l’Huma, à la marche « Justice pour Adama » à Beaumont sur Oise et aux manifs/AG contre la casse des retraites (les travailleurs sans-papiers sont d’abord des travailleurs) à Créteil, Ivry-sur-Seine, Paris…

La régularisation comme étape de la lutte

7 mois de mobilisation ont permis d’imposer à la préfecture la régularisation des 273 « Chronopost » et le dépôt collectif pour examen de 129 dossiers de travailleurs « hors Chronopost ». Les discussions avec la Préfecture ont été interrompues par le confinement. Elles ont repris en mai, mais sur des bases moins favorables que celles des engagements pris en janvier.

À ce jour 46 (sur 129) régularisations « hors Chronopost » ont été obtenues. C’est un autre acquis historique de cette lutte : que des travailleurs hors de l’entreprise ciblée soient aussi régularisés. C’est la conception solidaire de la lutte qui a permis ces régularisations. Pour autant, nous entrons dans la phase de renouvellement des premières cartes de séjour. Il faudra rester mobilisés pour que les engagements du préfet soient tenus.

 

Une leçon de lutte, de vie et d’auto-organisation

La grève appartient aux grévistes

Les militantes et militants qui ont soutenu pendant plus de 7 mois les camarades travailleurs sans-papiers du piquet de grève d’Alfortville, même les plus expérimenté-e-s et notamment celles et ceux de Solidaires 94, ont énormément appris à leur contact. Peu de luttes menées ces dernières décennies auront autant marqué nos existences et c’est à eux que nous le devons.

Sur le plan humain aussi c’est une immense chance d’avoir rencontré les camarades sans-papiers du piquet d’Alfortville, qui ont révélé des ressources de courage, d’intelligence, de générosité et de cohésion impressionnantes dont il existe peu d’exemples et qui leur ont permis de se révolter, de s’organiser, de tenir et de gagner.

Aujourd’hui encore, après la régularisation des « Chrono » et la levée du camp d’Alfortville, ces travailleurs conservent intactes leur capacité à se mobiliser, leur vigilance et leur unité pour le suivi des dossiers des salariés sans-papiers « hors Chronopost » qui ont été déposés en préfecture en janvier 2020.

Alors que les patrons, dont les profits se fondent sur leur exploitation sauvage et leur maintien dans la situation de sans-papiers, voulaient les rendre invisibles et muets à jamais, ces travailleurs ont affirmé de façon exemplaire leur droit à la parole et à une existence digne.

Les travailleurs sans-papiers ont géré leur lutte et son expression. Les journalistes qui passaient sur le camp et qui avaient tendance à s’adresser aux soutiens, étaient systématiquement dirigés vers les délégués. Dans les initiatives publiques où cette lutte a été popularisée, ce sont toujours des délégués grévistes de Chronopost qui prenaient la parole en premier. Les soutiens ont exprimé leurs points de vue quand ils étaient sollicités, en veillant toujours à ne pas se substituer aux grévistes à qui la décision a toujours appartenu.

 

La solidarité ce sont d’abord des actes au quotidien

Le premier soutien a été les sans-papiers eux-mêmes : il y a 27 « Chronopost » en grève. Il y a des moments où le CTSPV a rassemblé plus de 200 sans-papiers sur le campement. C’est une spécificité de cette lutte qui ne se réduisait pas aux sans-papiers de l’entreprise considérée. C’est sans doute la raison de la victoire face à une entreprise publique contrôlée par l’État qui a refusé jusqu’au bout de reconnaître l’emploi de sans-papiers et d’accorder la moindre attestation de concordance ni le moindre CERFA/promesse d’embauche.
Au-delà le soutien a reposé concrètement (syndicalement, financièrement et logistiquement) sur les réseaux SUD-SOLIDAIRES (du 94 et au plan national). La lutte n’aurait pas tenu sans le soutien financier important des syndicats et de la fédération SUD PTT et de différents syndicats et fédérations de Solidaires et de Solidaires national.
Sur le plan syndical, la FSU 94 a signé les textes de soutiens et d’appels, ainsi des UL CGT (Alfortville). Le syndicat CGT du ministère du Travail de Créteil a été présent dans cette lutte. On ne peut que regretter que l’UD CGT 94, pourtant sollicitée dès la préparation de l’action, n’ait pas donné une suite favorable. On pourrait aussi constater que des sections syndicales géographiquement proches, relevant du syndicalisme de lutte et de transformation sociale, n’aient jamais manifesté le moindre soutien. Sans doute un exemple qui illustre le recul d’une culture interprofessionnelle de certains courants syndicaux qui pourtant s’en réclament.
Des associations comme la LDH, RESF et des associations locales (parfois religieuses mais sans récupération), ont soutenu.
Notons que si les élus du PS/PCF/LFI /Générations ont fait leur boulot, on ne peut pas en dire autant de leurs réseaux militants de proximité. On regrettera la faible participation des militants qui lient le combat laïque et le combat social. Pourtant, il n’est pas inutile de rappeler que l’antiracisme et l’anticolonialisme de classe se construisent dans ce type de luttes. « Hier colonisés ; aujourd’hui sans-papiers, demain régularisés »4… et que si l’on veut que les communautaristes ne mettent pas la main sur ces luttes, la meilleure réponse est d’y être présents afin de participer à leur autonomie.
On peut se réjouir de toute une série d’actes de solidarité de salariés et citoyens qui passaient donner de la nourriture, des vêtements etc.

 

La lutte continue

Il reste 83 demandes de régularisations non satisfaites, pour lesquelles la lutte continue. Tant de façon « spécifique » qu’avec l’ensemble du mouvement des sans-papiers et la participation des régularisés, de l’ensemble des forces du CTSPV (qui s’est considérablement développé) et des soutiens (SUD PTT et SOLIDAIRES) :
• Manif le 3 juillet, 700 travailleurs sans-papiers (et leurs soutiens) ont défilé du site de Chronopost à la préfecture de Créteil.
• Manif de 400 sans-papiers, le 8 août au Marché International de Rungis.
• Cortèges importants aux manifs parisiennes : 30 mai, 20 juin, 24 août (St Bernard)…
Avec la carte de séjour, les camarades peuvent cotiser en leur nom à la Sécurité Sociale, et ne plus être à la merci d’un contrôle policier. Ils peuvent faire des allers-retours « au pays », pour retrouver leurs proches…
Peut-être faut-il relever ce qui a fonctionné dans cette lutte pour penser un autre monde :
• Une lutte auto-organisée et préparée pour tenir dans la durée.
• Un réseau militant de soutien présent quotidiennement pendant 7 mois. Présence pour calmer les ardeurs répressives, mais aussi pour assurer le ravitaillement et le matériel. Mais aussi jamais de substitution… Sans oublier des dizaines de gestes spontanés de salariés passant déposer des fruits, des boissons etc.
• Un arc politique très large (PS/PCF/LFI/PRCF/NPA/LO/UCL…) qui lui aussi a permis de calmer les ardeurs répressives. Mais qui a aussi joué un rôle complémentaire dans les échanges avec le préfet (sans substitution avec les représentants de la lutte). Sans oublier, l’apport matériel conséquent (WC chimiques, ramassage des ordures etc.)
• Un soutien syndical très fort de SUD PTT et SOLIDAIRES.
Une belle victoire de travailleurs avec lesquels il convient de construire leur syndicalisation… tant au sein des entreprises qu’au travers des marches de sans-papiers5 qui ont sillonné le pays du 19 septembre au 17 octobre avec une manifestation nationale à Paris le 17 octobre. Manifestation qui a réuni 15 000 participants.
Ce sont les luttes des travailleurs sans papiers ancrées dans les entreprises qui remettent en avant un antiracisme de classe. Antiracisme de classe qui, s’il doit intégrer toutes les luttes contre tous les racismes et discriminations, est aux antipodes des fragmentations que proposent certains.
On ne peut que se réjouir de voir que l’acte 4 des sans-papiers (appel pour le 18 décembre) appelle les sans-papiers à rejoindre les syndicats, et les syndicats à porter haut la lutte pour la régularisation des sans-papiers. Mais si l’on ne veut pas se payer de mots, il faudra être réellement présents, professionnellement et inter-professionnellement, quand les camarades sans-papiers démarrent une lutte d’entreprise.

 

(Cet article puise très très largement dans celui paru dans Les Utopiques6 n°15 ; il est complété de réflexions qui n’engagent que moi).

 
 

1 « Chrono » abréviation pour nommer les travailleurs sans-papiers bossant ou ayant bossé pour Chronopost.

2 Nom historique : ce collectif est aujourd’hui implanté dans les départements de la petite couronne.

3 Donc de tous les « Chrono ».

4 Slogan dans les manifs des sans-papiers.

5 https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites

https://www.facebook.com/marche17mars/events/?ref=page_internal

6 Revue de l’Union Syndicale Solidaires. https://www.lesutopiques.org/category/numero-15/

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