Cinéma

De quoi le cinéma Le Méliès à Montreuil est-il le signe ?

jeudi 25 avril 2013

Après 46 jours de grève contre les sanctions/mutations, le non renouvellement du contrat de sa programmatrice et le licenciement de son directeur artistique, Stéphane Goudet, l’équipe du cinéma municipal a dû reprendre le travail, contrainte et forcée. La mobilisation d’une très large partie du public et de très nombreux cinéastes n’est pas parvenue à faire revenir Dominique Voynet à la raison, Madame le maire préférant demeurer dans une posture d’autorité aussi ridicule que mortifère, après la campagne de diffamation sans précédent qu’elle a menée contre l’équipe du Méliès : « détournements de fonds », « enrichissement personnel », « caisse noire », « drogue pour réalisateurs invités »… avec enquête administrative « à charge » (sans témoin, ni contradiction réelle), dont 2 enquêteurs sur 4 (directeurs généraux adjoints des services) avaient été missionnés en 2012 comme directeurs par intérim du cinéma (donc juges et parties !)… Et pour clore ce mauvais feuilleton : lettre de licenciement (sans préavis, ni indemnité) omettant les « détournements de fonds » pour ne plus retenir prudemment qu’une « non dénonciation d’une irrégularité comptable » et « manquement au devoir de réserve » ; en somme le seul vrai tort de Stéphane Goudet et de son équipe aura été de défendre leur honneur en répliquant aux mensonges éhontés colportés par la municipalité… Et clou du feuilleton : intervention policière, samedi 18 mars, pour vider manu militari les 80 spectateurs qui avaient décidé, pour la Fête du cinéma, d’occuper la salle en guise de protestation. Triste symbole d’un lieu de culture contraint de fonctionner sous la protection de vigiles.
Comment en est-on arrivé là et que révèle ce gâchis monumental ? Nous, cinéastes, avons été complètement impliqués dans le soutien à l’équipe du Méliès pour témoigner de notre reconnaissance au travail réalisé, depuis des années, par cette salle fleuron des salles classées Art & Essai, Recherche et Jeune public en banlieues. Nous avons constamment tenté des médiations et, durant le conflit, nous n’avons cessé d’interpeller la maire et les autorités de tutelle.

Ce qui vient de se passer à Montreuil doit être replacé dans un contexte national : comment ne pas voir combien les salles indépendantes – les seules diffusant la diversité du cinéma – sont menacées par la concentration de l’exploitation distribution qui construit sans cesse à leurs portes des « multiplexes », leur faisant une concurrence impitoyable et leur retirant les films Art & Essai « porteurs »qui jusqu’ici leur assuraient une gestion équilibrée et leur permettaient de programmer – à côté – les 400 autres films aux sorties plus modestes : citons les menaces contre les Studios de Tours (salle historique fêtant récemment ses 50 ans) soutenus par une pétition de 12 000 spectateurs ; le Sémaphore de Nîmes… comme jadis le CNP Odéon, joyau de l’Art & Essai lyonnais, vendu en 2009 à un fonds de pension américain par un « patron voyou » qui déménagea sièges et projecteurs durant la fermeture d’août et licencia son directeur pour « manquement au devoir de réserve » !… Sans omettre le combat du public qui soutint en 2008 l’extension du Méliès de Grenoble auquel la commission d’aide sélective à la rénovation de salles refusa son soutien parce que ce projet – passant de 96 à 524 places – risquait sans doute de faire « concurrence déloyale » à Europalace totalisant 82 % des entrées grenobloises !
L’abus de position dominante des 3 grands circuits d’exploitation aboutit à ce qu’une grande majorité de films (premiers films, documentaires, films d’auteurs peu médiatisés) sont ghettoïsés dans une marginalité qui leur interdit de fait de rencontrer leur public. Et étrangle leurs producteurs.
Ce qui s’est joué à Montreuil c’est la sanction d’une équipe qui avait osé dès 2006 résister (« avec arrogance » dira Voynet !) au recours d’UGC/MK2 pour « concurrence déloyale » contre le projet d’extension du Méliès de 3 à 6 écrans.
Aujourd’hui, avec la généralisation de la projection numérique, on assiste à une inflation ahurissante des écrans occupés par les mêmes blockbusters français ou hollywoodiens : certaines semaines 5 films occupent – à eux seuls – 4 000 écrans sur les 5 200 existants ! Les autres films embouteillent les salles indépendantes qui résistent, avec un vrai effet entonnoir qui aboutit à un turn over assassin. Les films sont retirés de l’affiche avant même que le bouche à oreille n’ait eu le temps de s’installer et le public de les voir.
C’est toute l’économie du cinéma qui est menacée : et, à travers elle, la sauvegarde de la diversité et le renouvellement de la création indispensables à la vitalité du cinéma français. Qu’advient-il du droit du public à voir les films de son choix (et pas seulement ceux promotionnés par la grande industrie) ? Jean-Luc Godard, dans l’une de ses formules célèbres, disait : « La marge et le centre sont liés. La page ne tient que parce qu’elle a une marge. » Or aujourd’hui la marge est en voie d’asphyxie économique.
Les pouvoirs publics disposent pourtant d’une vraie « boîte à outils » pour corriger ce déséquilibre : 860 millions d’euros environ collectés annuellement dans le compte de soutien (cinéma et audiovisuel) par la TSA (taxe prélevée sur le ticket des spectateurs et sur le chiffre d’affaire des chaines de télévision). Il faut aujourd’hui repenser les règles qui président à sa redistribution gérée par le Centre National du Cinéma : depuis 15 ans, elles favorisent les films de plus de 7 millions d’euros et la construction des multiplexespar un avantage exorbitant accordé à la fin des années 80 : la « mise en communauté d’intérêt du soutien automatique » à l’exploitation, c’est-à-dire le droit pour les circuits de cumuler – à l’échelle de leurs centaines de salles en France – les sommes leur permettant de financer la construction des multiplexes pour éliminer, ville par ville, les concurrents qui les gênent.
Dès juin 1989 le rapport du contrôleur d’Etat, Dominique Brault (président de la Commission de la programmation), concluait qu’il fallait « cesser d’encourager la concentration par les modalités de mobilisation des droits à soutien… En permettant de reporter d’une salle à l’autre d’un même groupe les droits à soutiens capitalisés, on favorise l’investissement des exploitants qui sont déjà les plus concentrés(…) Le double effet de la concentration et de l’iniquité de ce système purement prétorien justifie qu’il soit réformé pour ne plus accentuer le déséquilibre des forces sur le marché cinématographique,sans compromettre pour autant son soutien à la modernisation du réseau ». Les pouvoirs publics n’y donnèrent pas suite et Dominique Brault a dû démissionner de la Commission qu’il présidait.

Aujourd’hui il est temps de réformer le compte de soutien cinéma dans la perspective d’une redistribution conditionnée (pour toutes les aides) par des obligations publiques favorisant diversité et création, avec une augmentation des soutiens sélectifs aux salles et aux distributeurs indépendants qui exposent réellement la diversité des œuvres.
La question posée aux pouvoirs publics est de savoir si une politique culturelle peut se contenter de n’offrir aux spectateurs que des films « porteurs» promotionnés par la grande industrie ? En période de crise des dettes publiques, Régions et Collectivités Territoriales auraient tort de croire avoir trouvé là comment faire des économies substantielles : se désinvestir des salles publiques pour les laisser programmer par « le privé qui ferait aussi bien le boulot » ?!
Cette politique des « blockbusters pour tous », est la négation même de l’idée de culture. C’est ce que Mac Donald est à la gastronomie : la tyrannie du gras, du mou, du tiède, du sucré… Nous posons la question : est-ce que la culture, est-ce que l’art, sont des marchandises comme les autres ? Non ! Ce sont des « biens publics » nécessaires à notre vie à tous, pour le plaisir de la création, pour l’intelligence de soi et du monde, pour la cohésion sociale, l’éducation de nos enfants, pour l’exercice de la démocratie… Rappelons les mots de Jean Vilar parlant de son action pour le théâtre populaire : « Il faut avoir le courage de présenter au spectateur ce qu’il ne sait pas qu’il désire ».

Par : Solveig Anspach – Dominique Cabrera – Robert Guédiguian – Dominik Moll – Gérard Mordillat – Chantal Richard – Bertrand Tavernier – Jean-Pierre Thorn (cinéastes)

Pour s’informer et soutenir le Méliès, le site de l’association Renc’Art au Méliès

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