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Laïcité : soutien à Elisabeth Badinter

mercredi 20 janvier 2016
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Co-animateur du Réseau Éducation Populaire (REP). Co-auteur de : Néolibéralisme et crise de la dette ; Contre les prédateurs de la santé ; Retraites, l'alternative cachée ; Laïcité: plus de liberté pour tous ; Penser la République sociale pour le 21e siècle ; Pour en finir avec le "trou de la Sécu", repenser la protection sociale du 21e siècle.

Une polémique insensée se développe autour de l’Observatoire de la laïcité voulu par François Hollande et dont les nominations des membres et du président ont été faites par Jean-Marc Ayrault, Premier ministre au printemps 2013. (Le Premier ministre installe en nommant lui-même tous les membres sans exception dans toutes ces officines – l’Observatoire de la laïcité comme les hauts conseils de la protection sociale et bien d’autres encore – en s’assurant une large majorité dévouée à sa politique.) Et Jean-Marc Ayrault a choisi Jean-Louis Bianco, un solférinien pur sucre pour présider le dit observatoire de la laïcité? C’est conforme à une Ve République fort peu républicaine d’ailleurs.
Ensuite, la polémique Valls-Bianco est surréaliste ; Jean-Louis Bianco déclare dans une lettre que l’Observatoire n’est pas placé sous la responsabilité du Premier ministre, ce qui est formellement juste mais politiquement faux puisque les nominations à cet Observatoire sont de la responsabilité exclusive du Premier ministre. Or,  ce qu’un premier ministre a fait, un premier ministre peut le défaire. Il est dans les attributions de Manuel Valls de pouvoir défaire ce qu’a fait son prédécesseur.
Il ne le fait pas et déclenche une polémique, pourquoi ? Il y a bien là une contradiction au sein du solférinisme. D’ailleurs, l’indépendance de cette structure relève plutôt de l’hypocrisie. Pour parler clair, toute structure dont tous les membres sont choisis et révocables par un seul homme ne mérite pas d’être considéré comme indépendant de cette personne ou de cette fonction.
Enfin et c’est le plus important, qu’est-ce que révèle ce conflit au sein de l’exécutif solférinien ? Que les contradictions du réel peuvent sauter à la figure de toute construction politicienne. Bien sûr que les attentats de l’année 2015 ont relancé le débat sur le « que faire » face à ces atrocités et à l’intérieur de ce « que faire », le débat sur la laïcité a repris force et vigueur. D’autant que la politique solférinienne est d’aller vers un nouveau concordat sans le dire et en faisant semblant de rester conforme à l’esprit de la loi de 1905. C’est d’ailleurs dans le cœur de la politique néolibérale de s’allier avec les communautarismes et les intégrismes pour qu’ils remplacent petit à petit, pour les plus pauvres, le démantèlement des services publics et de la protection sociale comme dans l’Ancien régime monarchique.

On connaît ainsi les relations d’affaire des néolibéraux avec les trois pays largement complices, d’une part du développement du djihadisme islamiste, que sont l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, et d’autre part des structures islamistes de type salafiste ou « Frères musulmans ».

On connaît par ailleurs le laxisme et la largesse des pouvoirs publics néolibéraux sur le financement public des écoles privées confessionnelles et des édifices du culte notamment des églises et cathédrales (la municipalité de Créteil a donné récemment une subvention de 1.000.000 euros pour la cathédrale de Créteil, le département du Val-de-Marne 400.000 euros alors que pour tous les autres dépenses sociales, c’est l’austérité !).

On connaît la politique de l’actuel gouvernement visant à renforcer les pratiques de type concordataires dans 5 départements, Bas-Rhin, Haut-Rhin, Moselle, Guyane et Mayotte. Et évoquant dangereusement sur tout le territoire des pistes de même type avec la perspective de formation des imams sous le contrôle de l’Etat.

On connaît la politique des « accommodements déraisonnables » avec les structures religieuses dans de nombreux pays néolibéraux au mépris de tous ceux qui veulent plus de liberté pour tous et pas seulement pour telle ou telle croyance. Alors que seule l’application du principe de la laïcité permet plus de liberté pour tous (croyants, athées agnostiques) alors que les communautarismes désagrègent le principe de l’universalité des droits par la suprématie des lois religieuses sur les lois universelles délibérés par la république.

Pour la France, la lecture de la récente étude “Trajectoires et origines ” 2016 de l’INED nous aide d’ailleurs, de ce point de vue, à remettre les pendules à l’heure1. On connaît aussi l’imposture de l’utilisation du concept d’islamophobie qui fustige en même temps les actes racistes anti-musulmans (qui doivent être vigoureusement combattus comme tous les autres racismes) et les critiques de la religion (qui sont des droits catégoriques dès lors que l’on accorde la liberté de conscience qui est la base du principe de laïcité).
Et c’est parce qu’Elisabeth Badinter a défendu cette idée que les dirigeants de l’officine solférinienne se sont permis des propos indécents. Devant cette imposture, nous nous devons de dire qu’Elisabeth Badinter a eu raison et que sa réaction est heureuse comme fut heureux le texte de la « bande des 5 » du Nouvel Obs dont elle faisait partie en novembre 1989, appuyant la campagne militante visant reprendre dans la loi les circulaires du Front Populaire qui avaient été rendues caduques suite à une sorte de cavalier législatif introduit par Lionel Jospin.
Rappelons que, durant plus d’un siècle, tout le monde fut d’accord avec la définition historique de la laïcité : il y avait ceux qui y étaient favorable et ceux qui y étaient hostiles, mais au moins tout le monde se comprenait. Depuis, avec l’émergence du mouvement réformateur néolibéral porteur du relativisme culturel (toutes les idées se valent !) comme arme idéologique de destruction massive des principes émancipateurs républicains, tout le monde se dit laïque de l’extrême droite à l’extrême gauche. Mais plusieurs dizaines de définitions toutes contradictoires les unes avec les autres se déploient dans le microcosme.
Et là, on a plus de mal à se comprendre. D’autant qu’aujourd’hui, la laïcité possède deux dérives. La première est l’ultra-laïcisme anti-laïque qui utilise le mot « laïcité » comme arme contre une seule religion, l’islam. Cette dérive fortement portée par l’extrême droite et par la droite de la droite néolibérale doit être combattu avec vigueur. La deuxième plutôt portée par une partie du PS solférinien (dont Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène dudit Observatoire de la laïcité mais aussi par des intellectuels de type Baubérot, mais aussi par la majorité de la gauche de la gauche) est une laïcité d’imposture (certains la qualifient plutôt de laïcité adjectivée), cache-sexe du communautarisme et des « accommodements déraisonnables » avec les structures religieuses au mépris de la nécessaire séparation entre d’une part la société civile (dont la rue) et d’autre part les sphères de l’autorité politique et de constitution des libertés (école, protection sociale et services publics).

Si nous parlons des traductions juridiques du principe de laïcité, elles consistent en grande partie dans le contenu de la loi du 9 décembre 1905 (sans les reculs postérieurs) et dans celui des trois circulaires du Front populaire de Jean Zay (1er juillet 1936, 31 décembre 1936 et 15 mars 1937) interdisant les signes politiques et religieux dans l’école. Les partisans de la deuxième dérive devraient justifier leurs critiques par rapport à la campagne laïque de Jean Jaurès et d’Aristide Briand et par rapport à la politique du Front populaire. On attend cela avec impatience. Mais comme la majorité de la gauche de la gauche n’est pas ouverte au débat argumenté sur ce sujet, on attendra encore.

  1. Il ressort de cette étude une double conclusion qui prend à revers les pratiques et les discours de la majorité de la gauche de la gauche :
    – L’adhésion des Français de la deuxième génération à la France est massive : 93 % sont d’accord avec des formules comme : « je me sens Français» ou «je me sens chez moi en France ». « Ce sentiment est largement partagé par les immigrés, même lorsqu’ils n’ont pas la nationalité française (47 % des immigrés étrangers disent se sentir Français.
    Même s’ils adhèrent massivement à leur nouveau pays, les personnes d’origines étrangère se heurtent souvent à un « déni de francité » par la société.
    Conclusion : pour éviter de sombrer dans la décomposition, il faut arrêter de faire chorus uniquement avec les 7 % restants qui sont les seuls dont s’occupe la majorité de la gauche de la gauche.
    Sur la question religieuse, l’étude de l’INED pointe que les athées et les agnostiques seraient 49 %, les « détachés » de la religion seraient selon l’étude 62 % et si on y ajoute les personnes à religiosité modérée, le pourcentage monte à 95 % ! « Figurant dans la liste des traits proposés pour se définir, la religion a rarement été choisie par les enquêtés : 7 % seulement y font référence. Témoignant de l’actualité de la religion dans leur vie, les immigrés et leurs descendants sont 21 % à la citer. La place de la religion comme trait identitaire atteint 28 % pour les immigrés du Maghreb et 26 % pour ceux de Turquie. » []
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