Economie

Chiffres du chômage, controverses et manipulations

lundi 31 octobre 2016
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Le chômage et les controverses relatives à l’évaluation de son ampleur et la véracité des données fournis sont des phénomènes planétaires. Les débats et polémiques ainsi engendrées présupposent qu’il existe un chiffre objectif du nombre de chômeurs, que le découpage statistique entre chômeurs, population active occupée et population inactive est facilement définissable et, surtout, que les hommes et femmes politiques jouent un rôle déterminant dans sa gestion et sa réduction. Au contraire, les économistes expliquent aujourd’hui que « l’essentiel du phénomène tient dans l’hétérogénéité de son contenu, dans l’indétermination de ses frontières, dans la diversité des statuts des chômeurs et de l’impact qu’exerce le passage par le chômage sur leur destin individuel. » Pourtant, d’aucuns s’accordent que son évaluation est cruciale pour l’analyse de la politique macroéconomique.
Dans ces conditions, que penser des annonces des différents gouvernements ? En septembre 2016, les Etats-Unis disent avoir un taux de chômage de 5 %, l’Allemagne 6.1 %, la Grande-Bretagne 4.9 %. Les chiffres français du mois dernier ne sont pas encore disponibles mais nous savons qu’en août, ils repassés au-dessus de la barre des 10 % (10.3 %), juste en-deçà de la moyenne de l’Europe à 28 (10.1 %). Selon l’agence Eurostat, les deux pays les moins affectés de l’Union Européenne (U.E.) en juillet étaient la République Tchèque (3.7 %) et l’Allemagne (4.2 %) alors que les deux pays les plus touchés étaient la Grèce (23.4 %) et l’Espagne (19.5 %).1
Jusque-là, rien de bien nouveau. Ce sont les chiffres récités ad nauseam dans la presse, souvent sans aucune explication. Ces articles donnent cependant deux fausses impressions : ils laissent supposer que, premièrement, les chiffres fournis par les différents pays sont directement comparables et que, deuxièmement, les statistiques sont fiables et objectives. Il ne s’agit généralement pas d’un problème de fiabilité mais plutôt de l’imperfection des instruments de mesure et de la multiplication des définitions et des indicateurs, ce qui constitue inévitablement « une source de tentation pour le pouvoir politique. »2

Un chômage français

Les français les mieux informés savent bien que les statistiques nationales peuvent être manipulées ou, pour être plus précis, utilisées de manière malhonnête ou mystificatrice. L’économiste Jacques Sapir rappelle par exemple que les données hexagonales ne sont pas celles du « chômage » mais celles des « demandeurs d’emploi », c’est-à-dire la ‘’catégorie A’’ qui recense le nombre de « demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, sans emploi. » Manquent ainsi à l’appel les travailleurs à activité réduite plus ou moins longue ainsi que ceux non tenus de rechercher activement un emploi (en raison d’un stage, d’une formation, d’une maladie, d’un contrat aidé, etc.). Ainsi, si cette catégorie A peut en effet servir de référence, on ne peut que regretter qu’elle ne soit pas plus inclusive.
Au mois d’août 2016, la France métropolitaine comptait 3 556 000 de demandeurs d’emploi catégorie A (10.3 % de la population active), soit – 0.3 % sur un an. Si l’on tenait compte des quatre autres catégories, toutes en croissance sur un an, le chiffre monte à 6 182 300, soit 18.25 % de la population. Déjà beaucoup plus élevé que le chiffre officiel, il faudrait au minimum rajouter les chômeurs des DOM-TOM (environ 330 000) et une partie des 1,4 millions de sans-droits (jeunes de moins de 25 ans, auto-entrepreneurs, etc.), ce qui nous amènerait à un taux de chômage supérieur a 20 %. Enfin, on pourrait aussi se questionner sur le statut d’un grand nombre de précaires tels que les bénéficiaires du Revenu de solidarité active (RSA), de la prime d’activité ou de l’Allocation adulte handicapé (AAH) non-inscrits à Pôle Emploi, les bénéficiaires de certaines allocations si elles dépassent un certain seuil (pensions alimentaires, pensions de réversion, etc.), etc. Un article d’Agoravox cite un chiffre supérieur à 11 millions, soit 32-33 % de la population active. Ce dernier taux est clairement trop élevé et confond population inactive, précaire et inoccupée. Cependant, il incite à réfléchir sur la question primordiale des rapports qui existent entre taux de chômage et taux d’inactivité ou entre travail et précarité.
En réalité, le débat politique se concentre sur la catégorie A, quitte à faire passer un certain nombre de chômeurs dans les autres catégories pour faire diminuer la première. C’est ce que l’on appelle le « chômage camouflé ». Aujourd’hui, les stages, formations et contrats aidés sont au plus haut et, malgré cela, le nombre de chômeurs catégorie A n’a pas diminué de manière significative et a même augmente fortement en août. Espérons que la prévision de l’Insee à 9.5 % d’ici la fin de l’année s’avère vraie. Mais, dans tous les cas, cela ne sera qu’une victoire à la Pyrrhus dans la mesure où, toute catégorie confondue, le nombre de demandeurs d’emploi a augmenté quasiment trimestre par trimestre depuis 2008. La soi-disant baisse de la catégorie A ces derniers mois n’a en fait que générer une stagnation des chiffres globaux.
Le but du présent article n’est pas de dresser un panorama complet du chômage en France mais de comprendre certains aspects des stratégies de communication sur l’emploi utilisées par les pays de l’OCDE. Dans le cas français, on pourra juste retenir que le taux de chômage en France peut légitimement être considéré comme dans une fourchette de 20 % à 25 %, soit plus du double du chiffre officiel.

L’économie américaine repart-elle vraiment ?

La quasi-totalité des medias semble s’accorder sur un fait : l’économie américaine est repartie ! Un des indicateurs souvent cités est le chiffre du chômage qui, d’un point haut à quasiment 10 % en 2009 est retombé à 4.9 % en 2016. Comme en France, il faut regarder de plus près les méthodes de catégorisation des demandeurs d’emploi. Les chiffres ci-dessus ne comptent que les citoyens américains classés U3, c’est-à-dire les individus ayant activement recherché un emploi durant les quatre dernières semaines avant l’enquête gouvernementale. Le taux de chômage U3 est défini de manière relativement étroite et ne prend en compte ni les demandeurs d’emploi découragés, ni les travailleurs à temps partiels qui n’arrivent pas à trouver d’emploi à plein temps. C’est pourquoi le bureau américain des statistiques utilise aussi la catégorie U6, plus large, et qui, stable depuis la mi-2015, s’élevait le mois dernier à 9.7 %.
Cependant, cet indicateur a ses propres limites. D’abord, il n’intègre pas les découragés longue durée. Le site Shadowstats, géré par un consultant en économie publique, estime que si ces derniers étaient recensés, le taux de chômage américain serait depuis 2010 aux alentours de 23 %. C’est d’ailleurs un chiffre parfois cité par Donald Trump pendant sa campagne présidentielle.3
La raison principale est qu’aux Etats-Unis, l’assurance chômage est distribuée pendant une période de temps bien plus courte qu’en Europe : en général, 26 semaines (6 mois). Deux états seulement, le Montana (28 semaines) et le Massachusetts (30 semaines) se montrent plus généreux. Plusieurs états du sud-est, comme la Floride, la Géorgie ou la Caroline du Nord, limitent l’allocation à environ 3 mois. Ainsi, nombreux sont ceux qui, après l’expiration de leurs droits, ne se présentent plus mensuellement au bureau pour l’emploi local et se trouvent radiés de ses listes.
Plusieurs organisations et agences gouvernementales ont commencé à étudier le problème. L’Institut de Politique Economique estime qu’il existe 1 à 2 millions de « travailleurs manquants » (missing workers), non comptabilisés dans les études officielles. Jim Clifton, le PDG de la société de conseil et de sondages Gallup, a aussi créé le buzz en publiant en février 2015, sur le site de son entreprise, un article intitulé « Le Grand Mensonge : 5.6 % de chômage ». Critiqué dans différents médias, il a d’ailleurs réitéré le mois dernier : « J’ai beaucoup lu que l’économie se « redressait ». Cela a même fait la une du New York Times et du Financial Times la semaine dernière. Je ne crois pas que cela soit vrai. » Il cite comme preuves le taux d’employés à plein-temps de 48 %, stable depuis 2010 et le plus bas depuis 1983 ; la diminution par presque 50 % sur 20 ans du nombre d’entreprises inscrites en bourse, de 7 300 à 3 700 ; le taux de création d’entreprises (ndla : au plus bas depuis 40 ans). Clifton déplore que les Etats-Unis soient en train de perdre leur classe moyenne en négligeant ces « Américains invisibles ». Selon un sondage de Gallup, seulement 51 % des personnes interrogées estiment faire partie de la classe moyenne, soit 12 % de moins qu’en 2009.4
Autres chiffres intéressants : le taux de participation au marché du travail est en déclin continu depuis 2000 (67.3 %) et se trouve aujourd’hui proche de 63 %. Ces 4.3 % se traduisent par une différence de plus de 16 millions de personnes si l’on prend compte de la croissance de la population. De même, la population active entre 25 et 54 ans est à peu près au même niveau aujourd’hui qu’en 2000 malgré une croissance de la population de 40 millions de personnes. De nombreux analystes, malheureusement peu relayés par les médias, lient cette baisse de l’emploi à un déclin de l’activité économique, visible dans les données de la consommation de pétrole depuis 2009, de l’indice Cass du volume de fret en Amérique du Nord ou des revenus par action des entreprises du S&P 500. Ce dernier, si sont pris en compte l’inflation et les rachats d’actions, n’est pas même à 80 % de son niveau de 2000 !
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le repositionnement des banques centrales qui, après avoir soutenu indirectement la valeur des grandes entreprises, par exemple grâce à des prêts, se demandent si elles ne vont pas imiter le modèle japonais et prendre le contrôle du marché en achetant directement les actions des entreprises cotées.

Et l’Europe alors ?

La France n’est pas non plus un cas isolé en Europe, ni en terme de méthode, ni en terme de niveau de chômage. Les pays d’Europe du Sud – Espagne, Portugal, Italie, Grèce – sont, il est reconnu, dans une situation peu enviable. D’autres économies, par exemple, la Belgique, le Danemark, la Finlande, la Hollande – connaissent une conjoncture économique similaire à celle de la France. Les données économiques réelles contrastent fortement avec l’image retranscrite par les médias et la plupart des politiques.
Nous allons cependant nous concentrer ici sur la première puissance de la région, présentée par certains comme un miracle économique et par beaucoup d’autres comme un modèle à suivre. Il s’agit bien sûr de l’Allemagne. Selon les chiffres de son agence pour l’emploi, le taux de chômage de septembre pointe à 6.1 %. En 2005, plus de 12 % de la population était au chômage. Suite à des reformes controversées, le gouvernement de Gerhard Schröder aurait pour ainsi dire métamorphosé l’« homme malade de l’Europe » en parangon de l’efficacité économique.
Cependant, si l’Allemagne est sans commune mesure la première puissance industrielle européenne, sa situation n’en est pas moins proche de ses voisins. Quand on regarde les réformes du droit du travail et de la sécurité sociale dans le détail, on comprend mieux pourquoi le taux de chômage de la nouvelle Allemagne est si bas. Par exemple, dans un pays où l’âge de la retraite est fixé à 65 ans, toute personne au chômage de plus de 58 ans est automatiquement radié.5 C’est aussi le cas des personnes recevant une formation, qui sont tombées malades ou qui se sont enregistrées dans une agence de recrutement privée. Ces catégories constitueraient environ 2 % de la population active.
Mais il y a pire. Les « mini-jobs », pseudo-emplois ne rapportant au maximum que €450 par mois, se sont multipliés et constituent aujourd’hui environ 15 % de la population active. Dans le même temps, le nombre de contrats à horaire décalé et contrats zéro heure a fortement augmenté. En 2015, 24 % des emplois étaient payés moins de 9,5 € de l’heure. Plus récemment, l’opinion publique s’alarmait des chiffres croissant de la pauvreté infantile et de la paupérisation des 20 % les moins riches. Enfin, on ne peut manquer de parler d’une variable essentielle, la démographie. L’Allemagne est en effet dotée de la population la plus âgée d’Europe, d’un taux de natalité faible et d’un nombre de retraités croissant. Une certaine diminution du chômage est ainsi quasi automatique.
Dans un tel contexte, que penser alors des 4.9 millions de bénéficiaires des prestations chômage ? Si l’on prend ce chiffre pour argent comptant, il représente 11.3 % de la population active, soit près de deux fois le taux officiel. Si l’on rajoute l’allocation anti-précarité Hartz IV, ce nombre grimpe à 6.91 millions, soit 15.9 % de la population active.
Ironiquement, c’est un gouvernement de centre-gauche qui a libéralisé le marché du travail et c’est le gouvernement plus conservateur de Merkel qui a augmenté les allocations chômage de base et (ré)institué en janvier 2016 un salaire horaire minimum de 8.5 €. Celui-ci reste tout de même inférieur à son équivalent français, belge ou hollandais.
Ainsi, le modèle allemand ne résiste pas à l’analyse et l’on comprend que les pays voisins n’ont pas cherché à émuler ce « nouveau modèle rhénan ». Il est impossible d’évaluer précisément le taux de chômage allemand mais il est sûr que l’on est loin des 6.1 % annoncés. Comme le conclue un article du magazine allemand « Focus », si le taux de chômage officiel est bas, le nombre de personnes tributaires des aides étatiques est 2.5 fois plus élevé qu’en 1991, période économiquement catastrophique marquée par les séquelles de la réunification.6

A bout de souffle

Ingrid Liebeskind Sauthier, professeur d’histoire économique et sociale à l’université de Genève a beaucoup travaillé sur la définition et l’histoire du chômage. Dans un article de 2009, elle note que le Bureau International du Travail (BIT) a indiqué que « le taux de chômage est perçu tant comme un indicateur de paix sociale que comme un indicateur de résultats économiques ou de bon fonctionnement du marché de l’emploi. » On comprend mieux la « tentation » et les efforts des gouvernements successifs à présenter des chiffres peu élevés ou sous-évalués. La chercheuse souligne aussi qu’avec la nouvelle définition du BIT de 1982, s’amorcent la multiplication des indicateurs et la déconstruction du concept traditionnel de chômage issu des combats sociaux de la fin du XIXe. En 1982, les Etats se voient invités à ne plus comptabiliser les « découragés ».7 Depuis lors, chaque pays s’évertue à développer un système plus à même de montrer son efficacité économique malgré les conséquences souvent néfastes de la déréglementation et de certaines formes d’organisation du travail.
Ce dont a besoin la France, et à plus forte raison l’Union Européenne, ce sont d’indicateurs fiables et comparables d’un pays à l’autre. Au lieu de cela, nous en sommes aujourd’hui à comparer des chiffres vidées de leur sens et de leur vertu politique, qui pour des visées électoralistes et de légitimation d’un système à bout de souffle, sont étalés ici et là au détriment d’une lutte organisée contre les inégalités et la pauvreté.

  1. « Euro area unemployment at 10.1 % », Eurostat 186/2016, 30 Septembre 2016. []
  2. Jacques Freyssinet, Le chômage, Paris, Éditions La Découverte, 2004. []
  3. Jim Williams, Alternate Unemployment Charts, www.shadowstats.com, 7 octobre 2016. []
  4. Jim Clifton, « The Big Lie : Unemployment at 5.6 % », www.gallup.com, 3 février 2015 ; Jim Clifton, « The Invisible American », www.gallup.com, 20 septembre 2016. []
  5. « Der Arbeitsmarkt im September 2016: Einsetzende Herbstbelebung reduziert Arbeitslosigkeit », Bundesargentur für Arbeit, 29 Septembre 2016. []
  6. « So viele Arbeitslose gibt es wirklich in Deutschland », Focus, 2 Juin 2016. []
  7. Ingrid Liebeskind Sauthier, « Histoire de la définition du chômage », Courrier des Statistiques, n° 127, mai-août 2009. []
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