République

Les symboles de la Nation entre détournement et mépris Redonner vie aux symboles en leur restituant leur force révolutionnaire

dimanche 10 mai 2015
Par
Historien, professeur émérite à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne

Article publié dans le dossier « Nation, une voie vers l’émancipation ? », La Revue du projet, n° 46, avril 2015.
Reproduit avec l’aimable autorisation de La Revue du projet.
Couv. revue du projet

L’idéologie nationale a besoin de symboles : repères, expressions figurées d’une communion autour de valeurs, en l’occurrence celle de la Nation, à partir d’objets comme le drapeau (mais aussi la cocarde, l’arbre de la liberté, le bonnet phrygien), des monuments, ou simplement des mots, slogans inscrits sur les façades (Liberté, Égalité, Fraternité), ou des statues et représentations figurées des plus modestes estampes aux grandes compositions, mais elle convoque aussi la musique, héritage d’une créativité festive dont témoignent le Chant du départ, Veillons au salut de l’Empire à sa façon et bien sûr La Marseillaise. Sur cet arsenal de symboles veille la figure de Marianne comme représentation de la nation, la République, la liberté… tout à la fois ou tour à tour, et pourquoi pas la France.

L’héritage de la Révolution française

On dira pour faire court que c’est là l’héritage pour l’essentiel de la Révolution française, point origine dont on se dispensera de rappeler les modalités : le drapeau, un compromis entre le blanc de la monarchie, le bleu et le rouge des couleurs de la bourgeoisie parisienne, comme officialisé au champ de mars lors de la fête de la Fédération (14 juillet 1790), recevant le baptême du sang à Valmy. L’aventure de La Marseillaise née à Strasbourg comme Chant de marche de l’armée du Rhin mais remontant de Montpellier à Paris à l’été 1792 en passant par Marseille qui lui donne son nom s’impose, elle aussi, lors des journées révolutionnaires comme cri de liberté autant que d’un patriotisme sans frontières. En ces années, presque obscurément dans un coin du Midi, s’esquisse le personnage de Marianne, figure de la France dont les travaux magistraux de Maurice Agulhon nous ont relaté l’ascension modeste puis irrésistible sur un siècle.

C’est que les symboles dont la création est d’illustrer ou de susciter et promouvoir du consensus, stimulant la continuité et l’affermissement, ont en fait une vie plus agitée si l’on peut dire, sujets à engouements mais aussi proscription momentanée ou durable, captation voire détournement, compromis bourgeois, et finalement aussi déclin, contestation et oubli : les symboles meurent aussi comme j’ai tenté de la décrire (dans 1789, L’héritage et la mémoire).

Ironiquement on pourrait se demander si cette « fragilité » n’est point la conséquence d’un péché original, cette rupture révolutionnaire avec son partage laïque qui différencie nos symboles des héritages anglo-saxons under God  avec la main sur le cœur comme le président Bush (ou Obama) qui font psalmodier aux Anglais un God save the king , reflet d’un long héritage, respectueux d’une monarchie embaumée (jusqu’à la béatification spontanée de Diana).

De l’anathème à la dérision

L’aventure française dans laquelle, malgré quelques concessions et quelques tentations que je suis loin de méconnaître, dès le début « il n’est pas de sauveur suprême », est beaucoup plus accidentée, exposée à des attaques qui vont de l’anathème à la dérision.

Voyez le parcours du drapeau tel que nous l’avons laissé au 14 juillet 1790, le tricolore s’impose dans le pays comme dans les champs de bataille révolutionnaire, il fait école ainsi dans l’Italie et les républiques sœurs, et Napoléon l’adopte et le promène à travers l’Europe. La Restauration a rétabli le drapeau blanc de la monarchie, mais en 1830, le rusé Lafayette, en drapant Louis-Philippe dans les plis du drapeau tricolore ose prétendre : « Voilà la meilleure des républiques ». Du moins le tricolore est ici durablement en place, et explose dans l’Europe des printemps de 1848. Le Second Empire ne se prive pas de s’abriter sous l’emblème des victoires napoléoniennes, et la Troisième République, après une lutte épique contre les partisans de la monarchie, place le drapeau tricolore au cœur de son dispositif symbolique patriotique, autant que républicain. Victoire incontestable encore que controversée. C’est alors que le drapeau rouge, longtemps honni (par Lamartine notamment) comme celui de la loi martiale, est réapproprié par le mouvement révolutionnaire international : dans cette rivalité de fond qui en France n’ébrèche pas encore en profondeur la coloration « tricolore » de l’avant-guerre 1914, il y a une similitude de destin avec celui de La Marseillaise.

Celle-ci a eu un parcours encore plus semé d’embûches. Dès la période directoriale, sous la Révolution, elle a affronté les campagnes hostiles, l’anathème adverse porté par le  Réveil du peuple, ou simplement l’encanaillement d’un refrain trop populaire (« Le jour de la gloire est arrivé »). Napoléon qui ne l’aime pas a osé l’imposture d’utiliser en jouant sur les mots l’hymne révolutionnaire Veillons au salut de l’Empire. Interdite sous la Restauration, réintroduite par la monarchie de Juillet par le même subterfuge que le drapeau tricolore, mais reprenant toutefois après 1830 toute sa signification proprement révolutionnaire à travers l’Europe, son triomphe en 1848 est stoppé par le coup d’État de Louis Napoléon. C’est la Troisième République qui non sans efforts préliminaires assure son statut d’hymne national, celui dont Berlioz avait assuré l’orchestration et dont l’éclat s’impose aux nations, comme les couplets sont populaires par la pédagogie républicaine. Mais dans le mouvement comme dans les partis ouvriers les études qui ont été menées sur les années 1880 au temps des premières grèves et de la naissance de la Seconde Internationale illustrent comment les ouvriers sont réticents à cet hymne bourgeois, fidèles parfois à la Carmagnole, ils trouvent un nouveau point de ralliement dans L’Internationale d’Eugène Pottier.

Je m’en voudrais de ne pas adjoindre à ce survol emblématique de deux des symboles de la Nation (et de la République), ne serait-ce qu’en hommage mérité à la mémoire de Maurice Agulhon, un aperçu sur les aventures de Marianne, sujet d’une trilogie dans laquelle il décrit les débuts d’abord modestes de cette créature personnifiant la liberté, le peuple, la patrie et finalement la France avec un accent différent suivant les époques. C’est à la Liberté guidant le peuple que l’on songe à partir du tableau célèbre de Delacroix sur les barricades de 1830. Mais la Marianne proprement dite s’affirme à partir de 1848, clandestine mais diffusée par l’image et à travers le pays. La Troisième République a assuré son officialisation quand se diffuse spectaculairement dans les mairies et les bâtiments officiels le buste de cette allégorie, que l’on retrouve aussi statufiée sur les places. Non sans ambiguïté certes, car il y a deux Marianne au moins : celle des républicains modérés, notables bourgeois conservateurs, Cérès couronnée de blé, symbole de prospérité et de sagesse. L’autre Marianne, celle des barricades, porte le bonnet phrygien et a le sein nu, elle se mêle à la foule qu’elle guide. Internationaliste autant que patriote, révolutionnaire autant que républicaine, cette autre Marianne porte un message qui n’est point celui des mâles qu’on essaie de lui opposer ailleurs comme Germania. Elle peut être porte-parole des révolutions à venir.

Une rupture dans l’histoire des symboles

Nous voici au tournant majeur de la fin du XIXsiècle, suivi de ce que mes étudiants de 1968 appelaient « la grande boucherie impérialiste ». Les symboles vont prendre un rude coup. Coup de chauffe pour les nations dressées les unes contre les autres à l’âge des affrontements impérialistes. Au temps des défilés, des propagandes échauffées par les mouvements militaristes, les bannières flottent, les hymnes nationaux sont à l’honneur, malgré les efforts de la propagande internationaliste dont Jaurès est le héros et la victime. C’est en 1915 que l’on transfère aux Invalides la dépouille de Rouget de Lisle. L’Union sacrée provoque momentanément une forme de consensus sur les symboles de la nation, malgré les voix discordantes. On ne peut contester les images qui reflètent l’ampleur de l’engagement initial dans les classes populaires comme dans la bourgeoisie, témoignage d’un patriotisme plutôt que d’un nationalisme assumé par une partie des classes dirigeantes, nourri de l’illusion d’une victoire dans une guerre brève. Il n’est pas de notre propos de reprendre le récit ni les étapes tant de la montée progressive de la contestation au sommet dans le mouvement socialiste (conférences de Kienthal, Zimmerwald…) ou plus largement pacifiste, que du refus à la base de ces mutins dont le nombre et le sort ont été si longtemps occultés par l’historiographie officielle : ce serait un chapitre qui est actuellement en pleine redécouverte. Il reste essentiel de marquer la rupture que représente l’issue du conflit dans notre histoire des symboles. En apparence les couleurs nationales sont plus que jamais à l’honneur dans les festivités qui entourant la victoire, au temps de la Chambre bleu horizon. Mais dans la nouvelle génération qui recueille dans les années 1920 les chroniques du massacre (Barbusse, auteur du Feu, et d’autres) un refus collectif se fait entendre, contestant l’appareil et les expressions de l’idéologie nationale. Politisé à la lumière du message apporté par une nouvelle révolution, bolchevique, ou en voie de politisation, on en trouve l’expression spectaculaire dans le poème d’Aragon « Hourra l’Oural », dénonciation virulente de La Marseillaise, chant de guerre et de mort « dans la merde des tranchées », hymne honni, auquel in fine le poète substitue L’Internationale. Dans quelle mesure ce discours est-il l’écho d’un pacifisme assumé par les organisations révolutionnaires qui prennent corps. Nous avons encore fredonné en cachette dans ma génération le couplet « interdit » de L’Internationale :

« S’ils s’obstinent ces cannibales à faire de nous des héros
Ils sauront bientôt que nos balles sont pour nos propres généraux ».

Les fanfares guerrières qui continuent à rythmer la vie et le quotidien du soldat comme les défilés se doublent de leur version dérisoire, en écho à la marche de la garde impériale à Marengo qui accompagne le souvenir de Camerone pour la Légion, le bidasse chante « C’est un soldat d’Afrique, qui tenait la faction, il m’a mis dans la main un gros bâton tout rond ». Et les civils s’ils participent avec zèle aux commémorations qui exhibent les mutilés de la guerre agrémentent in petto le refrain de paroles nouvelles : « C’est pour les vieux cons, c’est pour les vieux culs, c’est pour les vieux qu’ont perdu la vie ».

Cette fibre dérisoire n’était point une nouveauté, elle s’était exercée au XIXe siècle contre les symboles de l’Ancien Régime et de l’aristocratie, ainsi chez Beranger et d’autres, de même que sous l’Ancien Régime les hymnes religieux, avaient souvent une version profane insolente ou grivoise. Mais dans l’après-guerre des mouvements pacifistes, elle a duré autant que le service militaire dirait-on, moins connue que les attaques frontales de l’extrême droite réactionnaire puis fascisante contre la symbolique républicaine, virulente depuis l’Affaire Dreyfus et les combats de la laïcité au tournant du siècle.

La réconciliation des symboles

Il n’est pas excessif de parler d’un tournant majeur dans les années trente, celles du Front populaire et de la mobilisation contre la montée des périls fascistes. Ce qu’on pourrait désigner pour faire simple comme la réconciliation des symboles s’opère autour d’une relecture de la Révolution française, référence majeure. Révolution bourgeoise pour l’extrême gauche représentée par le Parti communiste d’alors, éclipsée par la révolution bolchevique, même si dans ses débuts celle-ci en avait repris quelques thèmes. Les faits sont connus : dès 1934 un discours de Maurice Thorez au stade Buffalo célèbre la réconciliation historique du drapeau rouge et du tricolore, de La Marseillaise et de L’Internationale. En revendiquant l’héritage comme partie intégrante de la mémoire du mouvement ouvrier pour stimuler l’effort patriotique en lutte contre le fascisme, les communistes inaugurent le mouvement de toute la gauche au sein du Front populaire autour des valeurs à la fois patriotiques et démocratiques héritées de la Grande Révolution. Saurait-on ici parler de détournement, ou au contraire de revivification ? Même si ce compromis n’est pas sans équivoque il a prouvé sa vitalité dans la mobilisation des années trente, dont restent des témoignages comme le film La Marseillaise de Jean Renoir.

Les mouvements de la Résistance, point simplement communistes, entre 1940 et 1944, se sont référés dans leurs appellations comme dans leur rhétorique au souvenir de l’élan national de l’an II, premier combat exemplaire des forces de la liberté contre l’oppression. Éluard ou Aragon évoquent la rencontre, devant le peloton d’exécution de La Marseillaise et de L’Internationale.

Tant et si bien qu’au lendemain de la Libération, dans une République restaurée, sous la caution du général de Gaulle, un consensus semble s’imposer, chacun gardant ses arrière-pensées. Il n’a pas résisté aux changements profonds de la seconde partie du XXe siècle, prolongé jusqu’à nos jours, en passant par la Guerre froide, et plus encore les épisodes de la décolonisation, jusqu’aux grandes ruptures de la fin du siècle à aujourd’hui avec l’implosion du système socialiste, et les révolutions d’aujourd’hui. Au fil de ces étapes, c’est non seulement la nation dans sa réalité comme dans son concept qui ont été mis à l’épreuve, mais l’appareil symbolique qui l’accompagnait.

Main basse sur les symboles

En survol global, le bilan de ce grand demi-siècle est celui d’un déclin continu et prononcé. Mais il a ses épisodes de rupture et de contestation, comme aussi de captation voire de main basse sur les symboles. Le gaullisme a ambitionné un temps de rassembler autour de la personne de son chef, symbole vivant, sous les plis du drapeau et au chant de La Marseillaise, une unité que les réalités ont très vite fait voler en éclats. Le choc des guerres coloniales et singulièrement de la guerre d’Algérie par le nombre de jeunes qu’elle a impliqué dans une aventure qui n’était pas la leur a certainement été profond. Il s’est en tout cas accompagné d’une des premières opérations « main basse » sur les symboles quand l’extrême droite appuyée dans l’OAS par une partie des cadres de l’armée a prétendu s’emparer de La Marseillaise comme des trois couleurs… transmettant cette prétention abusive au Front National jusqu’à nos jours, même si le chœur verdien de Nabucco a pu être essayé un temps, comme moins révolutionnaire que La Marseillaise… À défaut de faire main basse, on a pu assister au lendemain de l’ère gaullienne à une tentative pour « civiliser » l’hymne national, lorsque le président Giscard d’Estaing se mettant en tête de corriger les brutalités de l’orchestration par Berlioz lui imprima le rythme « oratorio » qui fit sourire avant que le président Mitterrand ne lui restitue son rythme antérieur, après 1981. Au-delà de l’anecdote, voilà qui confirme qu’en haut lieu, il est mal porté de toucher aux symboles : après de Gaulle, de droite comme de gauche, les gouvernements et leurs ministres se sont attachés avec une réelle continuité à promouvoir dans l’enseignement les valeurs de la Nation – celles de l’identité à droite, de la République à gauche, pour simplifier.

Et le chant de La Marseillaise tient une place emblématique dans cet enseignement civique. Il y a dans cette politique des séquences particulières : nous les retrouverons. En contrepoint, place aux mouvements de contestation venus d’en bas. Dans la jeunesse, interpellée par les guerres de la décolonisation, ils ont été muselés lors de la guerre d’Algérie, malgré les manifestations initiales, par le carcan de l’institution militaire. Mais, en différé, 1968 a pu apparaître comme une libération de la parole qui, tout en se référant à un certain modèle de la Révolution ne ménageait guère les symboles de la société bourgeoise.

Si l’on s’astreint à un survol global jusqu’à aujourd’hui, il est évident qu’en France le déclin et la déperdition de sens des symboles fondateurs de la nation s’imposent. J’ai évoqué dans 1789. L’héritage et la mémoire le destin de deux d’entre eux, la figure de Marianne et La Marseillaise. Le premier à partir des pages de Maurice Agulhon, les trois tomes sur la figure personnifiée de la Nation ou la République qui s’achève dans les dernières décennies sur le tarissement d’une figuration qui s’est engagée dans la « starisation » quand Marianne a pris les traits de Brigitte Bardot, Catherine Deneuve puis Laetitia Casta. La décennie des années 1980 à 1990, invitation à un renouveau des images de l’héritage révolutionnaire, a certes été propice à une multiplication momentanée des figurations mais a facilité une érotisation parfois poussée de ces icônes vidées de leur contenu civique. Il en va de même pour La Marseillaise, à laquelle j’ai consacré des études (dans Les lieux de mémoire) qui conduisent au constat du déclin avéré de l’hymne national dans la culture familiale. L’application avec laquelle les différents ministres, depuis Chevènement le premier, jusqu’à Jack Lang qui m’a sollicité à plusieurs reprises pour écrire sur le thème, et jusqu’à leurs successeurs de droite ou de gauche (Ségolène Royal) ont réitéré l’obligation d’enseigner La Marseillaise bute sur des difficultés évidentes qui s’imposent à tout cet héritage.

On invoquera Maurice Agulhon pour expliquer l’indifférence, la banalisation de notre regard vis-à-vis de valeurs que l’on peut considérer comme des acquis même s’il s’en faut : l’inscription « Liberté, Égalité, Fraternité » sur nos édifices n’attire plus le regard dans un paysage mural où les tags se substituent à la devise. La nation a sans doute paradoxalement perdu de son contenu référentiel avec la suppression du service militaire. Inversement, l’émergence des régions à partir des revendications identitaires – occitane, corse ou bretonne – a pu contribuer à l’effacement de la conscience nationale, cependant que le sentiment d’une appartenance « européenne » reste peu affirmé, et souvent récusé… et que l’altermondialisme, relais de l’internationalisme prolétarien, a du mal à se remettre des dégâts des décennies passées. Toutefois, au risque de la contradiction, on doit reconnaître que cet effacement de l’appartenance patriotique coexiste avec le renforcement croissant d’un nationalisme dans une partie de la population, réflexe identitaire exacerbé par la crise générale. C’est en Allemagne, mais l’exemple est à méditer, qu’en 1990 le slogan potentiellement révolutionnaire « Wir sind das Volk » [Nous sommes le peuple] s’est transformé en « Wir sind ein Volk » [Nous sommes un peuple], fermant toute perspective subversive.

Éveiller une mémoire perdue

Il y a donc plus que de l’indifférence liée à l’oubli ou à l’ignorance de notre passé d’une histoire qu’il conviendrait d’enseigner en termes appropriés aux nouvelles générations, éveillant une mémoire perdue. S’il a suffi à un imposteur astucieux d’imiter une voix officielle pour que les footballeurs de l’équipe de France entonnent La Marseillaise, avec la main sur le cœur comme le président Bush, il reste que La Marseillaise a été, en plusieurs occasions, sifflée dans les stades et que les plus récents événements de janvier 2015 ont suscité dans les classes des manifestations non méprisables d’un rejet du discours républicain par des jeunes qui se sentent de l’autre côté de la barricade. Ce sont les valeurs de la République tout autant que celles de la Nation qui sont en cause.

Où trouver aujourd’hui la juste voie pour affronter les problèmes de l’appartenance et des héritages tels qu’ils s’inscrivent dans nos mots et dans nos rites ?

Suffirait-il d’une pédagogie adaptée et d’un toilettage en matière d’aggiornamento de nos couplets vieillis, historiquement datés prétend-on ? Dans mes batailles pour La Marseillaise, combien de fois n’ai-je pas eu à affronter l’argument du « sang impur » dont l’abbé Pierre comme Danielle Mitterrand et d’autres bonnes âmes voulaient expurger l’hymne national, jusqu’à ce que d’autres (Badinter) s’appuyant sur la caution de Victor Hugo arbitrent en faveur du respect du texte. S’il a vieilli dans ses mots, dans certaines références datées, il n’a pas vieilli dans son message qui est celui d’une nation en armes pour défendre la liberté, la sienne et celle des autres, ce qui lui a valu d’être repris en tous lieux, d’hier à aujourd’hui. Redonner vie aux symboles en leur restituant leur force révolutionnaire n’implique pas, il s’en faut, de respecter une orthodoxie mortifère. Les symboles sont faits pour être brocardés, preuve de vitalité. Détournements, accaparements, dérision… les symboles résistent tant qu’ils nous parlent, ou que nous savons les faire parler.

 
Par
Historien, professeur émérite à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne

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