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Covid-19 : quand les managers se cognent au réel Par Johann Chapoutot (historien) et Stéphane Velut (médecin et écrivain)

samedi 26 septembre 2020

Article initialement publié par AOC le 4 septembre 2020.

 

Ce qu’on ne sait pas des manageurs est qu’ils n’aiment ni la peinture ni l’Histoire. Du moins n’apprécient-ils pas qu’on y fasse allusion, que ce soit par humour ou par désir de transmettre un savoir – humour et savoir tous deux pourtant constitutifs de cet esprit critique qui fait le sel et les délices du genre humain. À moins que, se sentant récemment mis sur la sellette à la faveur d’une crise sanitaire qui aura eu au moins cette vertu, des manageurs pensent plus avec leur épiderme qu’ils ne répliquent avec leur cerveau et ne dérapent sans réfléchir. C’est fâcheux pour tout le monde, autant pour eux – que cela discrédite –, que pour cet attribut précieux qui distingue la France de la Corée du Nord : la liberté d’expression.

Ne les blâmons pas trop non plus : en attendant d’inventer un nouveau new management, les directions se défoulent, c’est de bonne guerre. Comprenons-les. Exercer un métier mis au ban depuis plusieurs mois au profit des emplois dont on ne peut pas se passer (infirmière, conducteur de métro, éboueur, boulanger,…), ça crispe, ça rend nerveux, ça donne envie de gifler dans le vide. C’est d’ailleurs ce que fit l’un des directeurs d’un hôpital public qui, suite à la publication dans le Canard Enchaîné le 27 mai dernier d’un magnifique organigramme orientant les patients mais parfaitement incompréhensible, ne put s’empêcher d’exprimer par courriel son « mépris » envers un chirurgien de ce même hôpital.

Pourquoi donc ce mépris ? Parce que ce praticien se risqua à comparer ce bijou d’art moderne, dans les colonnes du journal satirique, à un « Miró qui [aurait] rencontré la Harvard Business School ». Si cette vétille n’éclairait que sur l’ouverture d’esprit de certains manageurs – ouverture que le sens de l’humour mesure avec justesse –, elle serait sans intérêt.

Les mots de ce courriel plein d’aigreur ne sauraient dépasser le cap de l’insignifiance si ce praticien ne s’y voyait, plus loin, qualifié de « Houellebecq hospitalier ». Compliment dans la bouche d’un fougueux directeur, à l’évidence nenni. Mais symptôme éloquent, c’est sûr. Qu’on aime Houellebecq ou pas, la question n’est pas là. S’il est un écrivain vivant qui fore avec le plus d’audace nos vies contemporaines, c’est bien Michel Houellebecq, dont l’acuité souvent confine au désespoir. S’il est un écrivain que le réel travaille, c’est lui. Or c’est bien le réel de nos vies que dissout le discours pléthorique du nouveau management où les mots performance, efficience, excellence, gouvernance, leadership, engagement, projets, innovation, process, peuvent être intervertis sans en combler le creux.

En fait, ce que n’aime pas le manageur, c’est la littérature quand elle charrie et éclaire trop bien le réel de nos vies. Aussi comprend-on aisément qu’il n’aime pas plus l’Histoire. Un exemple édifiant le montrait récemment. Aux agents qui ne voient jamais le jour dans les rames du métro parisien, les oreilles assourdies toute l’année par le bruit des moteurs, des alarmes et des freins, il est bon de rappeler – tout nécessaires qu’ils sont – que lire certains ouvrages peut être répréhensible. Qu’un conducteur de RER ose afficher sur un panneau réservé à son syndicat les première et quatrième de couverture de Libres d’obéir – Le management, du nazisme à aujourd’hui (J. Chapoutot, Gallimard), et voilà notre agent assigné en référé ; avant que la RATP ne se rétracte, sans avoir au demeurant tiqué sur la page de titre épinglée à côté : celle du Discours de la servitude volontaire de La Boétie (1576).

Ce n’est pas un hasard si au fond le mépris du réel s’est heurté de plein fouet au réel d’une crise qui agit sur le monde et les hommes comme un révélateur, reléguant le dérisoire au profit de l’essentiel, le quota laitier au profit de la vache. Un réel qui pousserait le manager sur la pente d’un profond désarroi – pour le coup houellebecquien – s’il ne se démenait en frappant à tout-va, avant de se ressaisir au cours de réunions sans fin pour trouver justement un process efficace et reprendre les rênes. On savait en cela pouvoir compter sur eux. Tandis que les hommes sortaient du confinement – s’en donnant à cœur joie comme après une averse –, des textes de manageurs, des tableaux, des diagrammes revenant sur la crise et projetant les temps nouveaux se mirent à pousser comme des ronces.

Non content d’exprimer leur fierté d’avoir brillamment managé en ces temps difficiles, il fallait bien maintenant qu’ils profitent de cette ère post-Covid pour en somme manager au carré. Comment ? avec les mêmes outils. Le plus puissant s’appuie sur le principe de dilution appliqué avec autant de vigueur à l’oral qu’à l’écrit. À l’oral, c’est la concertation la plus large possible (Ségur de la Santé) où le nombre de voix convoquées fut si considérable, énonçant tant de voies discordantes que leur somme in fine s’annula au profit de celle qui avait été écrite dès le premier jour par le maître des lieux et du temps : une offre pécuniaire abritée sous enveloppe au centre de la table. Procédé éprouvé qui calme les convives en attendant l’été, où l’enveloppe est ouverte.

À l’écrit, l’exercice est plus sophistiqué. Il impose formation – pour ne pas dire formatage. À l’inverse des techniques de marketing direct faisant intrusion soudainement dans la sphère individuelle de l’interlocuteur pour lui faire avaler ce dont il n’a pas besoin, le nouveau management le noie sur la longueur. Le leader authentique asphyxie patiemment. L’adepte forcené du new public management noie directives et recommandations dans des textes interminables dont le subordonné ne se méfiera pas. Qu’il s’agisse de l’étude de 87 pages d’Hervé DUMEZ et Etienne MINVIELLE sur la Contribution des sciences de gestion dans le système hospitalier français dans la crise Covid-19 (CNRS-École Polytechnique, juin 2020), du rapport de la mission CLARIS de 156 pages (juin 2020), ou du relevé des Contributions communes des directions médico-administratives des CHRU au Ségur de la Santé de 103 pages (mai-juillet 2020), tous ont en commun cette forme indigeste.

Saupoudrés parmi des constats souvent pertinents côtoyant des formules vides de sens, d’innombrables propositions et de bonnes intentions à moindre frais, les mots management, manager, managérial y sont utilisés avec la même fréquence : 418 fois au total. Quand ce n’est pas l’occasion, particulièrement dans le dernier document – le plus inquiétant des trois – de distiller ça et là le bien-fondé de ces techniques de « gouvernance » qui auront fait leur preuve dans la gestion de la crise. Bref, ceux qui étaient au printemps accoudés au balcon du château, inaudibles, amers qu’aucune trompette n’ait claironné à vingt heures pour leurs soins, remontent en été au devant de la scène et se réapproprient habilement le travail de terrain à coup de phrases. Pour le coup on ne rit plus. Cela s’appelle la « reprise » : la main dont usèrent les soignants pour exercer leur art, il faut la leur reprendre. Il est temps de comprendre que si manager fut la clé du succès pendant, il faut manager au carré après : en témoigne l’usage itératif du terme gouvernance cité 162 fois dans les second et troisième documents.

Discours vides, mise en musique du néant. Ces gens tentent d’affirmer leur être et de justifier leur existence au moyen d’un jargon autoréférentiel – anglais d’aéroport (curieuse manie d’user d’une langue que l’on ne parle pas) et français mutilé à grands coups de suffixes qui miment l’intellect (-ance, -iel, -ing) sans faire illusion. Par bonheur – pour eux – le logiciel (ou progiciel, on ne sait plus) fait écran : la projection power point prend tous les lapins dans ses phares, et l’on cligne des yeux dans la salle obscure. Le réflexe se substitue à la réflexion, et l’hypnose fait son œuvre.

On assoupit la raison, on écoute pieusement le catéchisme des imbéciles, et l’on prend congé du réel pour épouser cette scolastique absurde des temps modernes. Bienvenu dans la caverne, welcome proactif dans le monde du mensonge, où « optimisation de l’offre publique de soins » signifie suppression de 400 lits, au moment même où le manager en chef, jeune cadre dynamique amateur de jet ski à Brégançon, mime la contrition sur un autre écran et admet, la larme à l’œil, que tout ne peut pas être soumis à la loi du marché et à la brutalité de ses valets, des gestionnaires qui, armés de leur excellent Excel, veillent sur les budgets et la santé – des fonds de pension.

Or, à l’hôpital, on ne ment pas – enfin, disons qu’il vaut mieux éviter de mentir car l’inexactitude peut tuer. Un chirurgien, par exemple, a un rapport assez janséniste au réel, et cultive le mot juste autant que le geste adéquat. C’est préférable. L’historien aussi. L’enjeu n’est pas aussi tragique et immédiat, ou immédiatement tragique, mais on peut venir lui demander des comptes, au nom de la dignité et de la mémoire, au nom de l’honnêteté et du droit. La vénérable définition de la vérité, l’adéquation du mot et de la chose, il la pratique par éthique et par obligation. 

Et puis le chirurgien et l’historien travaillent – pour soigner, pour sauver, pour enseigner, pour éclairer. On peut en dire autant de tous les universitaires, de tous les enseignants, de tous les médecins. Ils ont besoin de temps pour travailler, mais aussi de temps pour se cultiver, se régénérer, pour méditer et réfléchir. Pour se reposer, aussi. Pour vivre, tout simplement.

Alors ces enseignants et ces médecins ne comprennent pas tout ce qui s’impose et métastase depuis dix-quinze ans, depuis la T2A à l’hôpital, depuis la « LRU » Sarkozy-Pécresse à l’école et à l’Université – acronymes atroces enfantés par les abréviations matricielles du début des années 2000, la LOLF (merci la « gauche ») et la RGPP (bravo la droite). Les réunions, les bilans, les rapports à rendre, les tombereaux de mails qui n’ont d’autre arrière-plan que d’autres mails, ainsi que des process burlesques qui parviennent à rendre abscons et incompréhensible ce qui relève parfois de l’évidence. Et puis ces mots, invraisemblables et comiques à première vue, mais qui deviennent moins drôles lorsqu’ils disent la norme et prétendent le normal : ranking, benchmarking, impact factor… mais aussi, depuis peu, distantiel et présentiel (presque des classiques, désormais), ou « hybridation agile ». 

Ce sabir im-monde – en ce qu’il enlaidit le monde – obéit à quelques règles sémantiques simples : une semblance anglo-saxonne (emprunts massifs à un certain anglais, que les anglophones et les anglicistes répudient), des vocables généraux et creux élevés à la dignité du « concept » (« on est dans un concept de… », « dans une notion de… »), et des attelages de mots qui portent le néant au carré (« mutualisation hybride »), voire au cube (« ranking agile mutualisé »). Ces deux derniers exemples sont de notre cru, mais avouez qu’ils sont plus vrais que nature, tant la combinatoire est infinie : de toute manière, cet idiolecte ne veut rien dire. Il est aussi poétique et substantiel qu’un diaporama d’auto-école.

Généralement, on en reste au niveau de la sémantique, par la création de chimères linguistiques aussi vides que boursouflées. Les plus doués, les maîtres de l’illusion passent du sémantique au syntaxique, et parviennent à construire une sorte de discours avec tout ça. Là, c’est le « level » Président (de société ou de la République). Le premier d’entre eux, le jet skieur, parvient à envelopper tout ce néant dans du vent pseudo-hugolien et à en faire des allocutions télévisuelles sans fin. Ce sont les meilleurs des managers : ceux qui ont fait une khâgne, et qui en ont retenu le caput mortuum des études littéraires – la bavasserie, la rhétorique creuse, celle qui fait rater normale mais réussir l’ENA, celle qui fait les politiques sans consistance, les profs sans substance, les auteurs sans œuvre. 

Ce langage est un symptôme. Celui du managérialisme, qui a saisi le privé, puis, douloureusement, le public, depuis que l’on s’est mis en tête de faire de l’hôpital, de l’Université et de l’école un lieu de rentabilité, de performance et on en passe. La réflexion sur la notion de « service public » a été passée par pertes et profits, ainsi que celle, élémentaire au fond, sur la vocation, la raison d’être de ces lieux. Par une suite d’opérations intellectuelles et politiques complexes, les services publics ont été arraisonnés à des notions et à des fins qui leur étaient étrangères, et qui avaient été créées pour, en gros, obvier aux rendements décroissants, au déclin du taux de profit et à la pente descendante des gains de productivité constatée dans les économies occidentales depuis les années 1970.

Préserver le capital et sa dynamique impliquait de délocaliser, au sens géographique du terme, mais aussi au sens conceptuel : il fallait subvertir les lieux, faire des médecins et des profs des entrepreneurs, sources de profits ou, au pire, d’économies (donc de profits) pour une caste en sécession qui, de temps à autres, plaçait au sommet de l’État, ou de ce qu’il en restait, un fondé de pouvoir plus caricatural que les autres (Macron, pire que Sarkozy ou Hollande, par exemple). 

Ces gens-là donnent congé au réel. Ce qui ne veut pas dire que le réel ne se venge pas, bien au contraire. Les récents événements liés à la pandémie l’ont bien montré : des « économies » se comptent moins en « k E » qu’en morts. L’année 2019-2020 avait commencé par le suicide d’une directrice d’école. Elle s’est poursuivie par le procès des « managers » de France Télécom, jugés responsables de dizaines de suicides, et elle s’est achevée par la mort d’infirmières, d’aides soignantes et de médecins – des dizaines, là encore, envoyés « au front », « en première ligne » ou à la « guerre » sans protection. Le néant boursouflé du managérialisme peut faire sourire. In fine, ce sont des vies néantisées. Des vies tuées. Et des « économies » bien discutables : on économise quelques millions en détruisant les structures hospitalières, on lâche des centaines de milliards en coût social, économique et humain du « confinement ». 

Le managérialisme, cette scolastique budgétaire, est l’ultime avatar – du moins, on l’espère – de cette abstractionnite aigüe qui a saisi l’occident en quête de terres, de nutriments et de profits. Il a fallu compter pour produire, ignorer pour exploiter, et mathématiser à l’extrême pour dégager des taux de profit de 15 % quand « l’économie réelle » (il y en aurait donc une irréelle ?) ne croissait qu’à hauteur de 2-3 %. L’école et l’hôpital sont arraisonnés à cette logique. Les services publics sont la proie de sévices privés. Pour l’instant, comme l’écrit Sandra Lucbert, « personne ne sort les fusils ». Pour l’instant…

NDLR – Lire aussi le « tract » de Stéphane Velut Echec au Roi, disponible sur le site des éditions Gallimard :