Refuser l’instrumentalisation de la médecine du travail 1/2

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Le récit des travailleurs est de plus en plus invisibilisé par le récit « néomanagérial » hors-sol, volontairement abstrait et qui a abandonné tout sens commun. Retrouver un langage commun à tous les hommes, cher au psychologue du travail italien Ivar Oddone, digne héritier d’Antonio Gramsci, est à la base de toute science, c’est un défi indispensable afin de mieux comprendre le contenu du travail, son organisation, son sens, ses contraintes et ses dangers. Le rôle des médecins du travail est de certifier et reconnaître les atteintes à la santé et la sécurité au travail (qui explosent depuis plusieurs décennies), les sortir de l’invisibilisation dans laquelle les politiques les ont camouflées, ne serait-ce que par fidélité aux principes émancipateurs qui ont construit la médecine du travail à la Libération, au sein du programme des Jours heureux du Conseil national de la Résistance (ce programme des Jours heureux impose aux employeurs l’obligation d’organiser une surveillance médicale pour leurs salariés (loi du 11 octobre 1946)). Cet article en deux parties se propose à partir de la pratique médicale, de décrypter le langage politique officiel dans le champ de la médecine du travail, pour mieux définir ce qu’elle ne devrait pas être et ce qu’elle devrait être.

Premier avertissement ou défendre sans relâche son identité professionnelle

J’ai été vingt-deux ans médecin généraliste et gériatre, j’ai les diplômes et j’ai pratiqué en tant que tel. Je n’ai pas été spécialiste en médecine générale, je n’étais pas et ne suis toujours pas jaloux des autres spécialités médicales.

En pratique, je suis aujourd’hui médecin du travail, même si je n’ai pas encore le diplôme, mais je fais le même boulot qu’un médecin du travail. Je ne suis pas spécialiste en santé au travail, même si certains veulent singer les autres spécialités médicales. Je ne suis pas non plus médecin de prévention, comme écrit avec mes nom et prénom sur le petit chevalet de carton lors de la première réunion de formation spécialisée en matière de santé, sécurité et conditions de travail (F3SCT) à laquelle j’ai assistée : j’ai rayé médecin de prévention et j’ai écrit sur le petit chevalet de carton médecin du travail.

En théorie, je suis collaborateur médecin selon le Code du travail, car en troisième année de formation du diplôme inter-universitaire de pratiques médicales en santé au travail, qui en compte quatre, bref une formation de médecine du travail. Je n’aime pas le terme dépolitisant de collaborateur, un des mots préférés des directeurs et directrices des ressources humaines (DRH) pour désigner les travailleurs de leurs entreprises. Le mot collaborateur efface deux réalités, celle de la vente de la force de travail du travailleur à son patron contre salaire et celle de la mémoire de la conflictualité pourtant indispensable à toute démocratie. À collaborateur qui est une sorte de mensonge langagier, je choisis le mot salarié plus proche du réel, car il désigne la subordination de celui-ci à son patron inscrite dans le contrat de travail. Mieux qu’agent (de la fonction publique, où les fonctionnaires n’ont pas de contrat de travail), je choisis le mot travailleur car il a trait au travail, marqueur profond de l’identité professionnelle et humaine(1)Christophe Dejours, Travail vivant, 2 volumes, Sexualité et travail, Travail et émancipation, Ed. Payot, 2013..

Je ne suis pas non plus médecin collaborateur. Beaucoup m’affublent de cette expression, ambiguë, sans avoir conscience qu’elle désigne historiquement les médecins qui ont collaboré avec le régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci crée le 7 octobre 1940 un conseil supérieur de l’Ordre dont les membres sont, non pas élus, mais nommés par le ministre. Beaucoup d’entre eux collaborent avec le régime nazi.

Sur le terrain de mon identité professionnelle et de mon identité tout court, je n’ai pas d’humour. On ne badine ni avec la mémoire, ni avec la dignité, ni avec la mémoire et la dignité de n’importe quel travailleur.

Je ne serai jamais le médecin fantasmé par ceux qui veulent me modeler en niant la réalité humaine : ni médecin du capital dans l’intérêt de la santé économique des entreprises, ni médecin de sélection de la main-d’œuvre dans l’intérêt supérieur de la « race », des humains « sains de corps et d’esprit » ou des « plus aptes » au travail (cf infra : encadré sur la notion d’aptitude au travail). Pour le dire autrement, mon moi ne cherchera jamais à échapper à l’emprise de la réalité, car comme l’écrivait Pier Paolo Pasolini : « il n’y a qu’une seule chose de sacrée, c’est la réalité ».

La loi du 2 août 2021 pour renforcer la prévention en santé au travail(2)Source : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043884445, crée les Services de prévention et de santé au travail (SPST), des services inter-entreprises. Cette dénomination exclut les mots médecine du travail, ce qui est significatif de notre époque amnésique qui badine, elle, avec la mémoire et la dignité humaines. De fait, ce coup de gomme parfaitement orchestré participe de l’effacement de l’histoire, de l’apport des médecins du travail, théoriciens, praticiens, enseignants, chercheurs. Les mots médecine et médecins du travail disparaissent ainsi progressivement de notre mémoire collective. « Déstockage » avant disparition définitive ? Scénario possible.

Médecine du travail et maladies professionnelles : bref rappel historique

Née véritablement dans les années 1920, au sortir du cataclysme de la Première Guerre mondiale, sous l’influence de l’hygiénisme industriel et en pleine période de taylorisme (organisation scientifique du travail), mais aussi sous la pression des syndicats d’ouvriers, de quelques médecins, dont René Barthe (1893-1957), et de la montée en puissance des idées socialistes, la nouvelle médecine du travail s’impose largement partout dans le pays.

Elle s’était lentement construite au cours des siècles précédents sur les études médicales, les récits et les luttes des travailleurs alimentant un corpus scientifique basé sur une clinique médicale du travail faisant le lien, par un faisceau d’indices individuels et collectifs, entre le travail, ses contraintes, c’est-à-dire les obstacles à surmonter pour faire le travail, ses expositions, son environnement direct et la santé des travailleurs, plus précisément leur astreinte c’est-à-dire leur réponse physiologique aux contraintes du travail ; et quand ils n’y arrivaient pas ou plus, les décompensations pathologiques qui en résultaient, quand ce n’était pas très souvent une mort prématurée par accident du travail ou maladie professionnelle. Citons quelques exemples :

– Au XVIe siècle, Paracelse, médecin-chirurgien suisse écrit un traité fondateur : Le mal des montagnes et autres maladies des mineurs.

– En 1701, Bernardino Ramazzini, médecin de Padoue (Italie) publie son traité Des maladies des artisans ; celui qui est considéré comme l’un des premiers préventeurs, étudie plus de cinquante-deux professions et met en évidence la relation entre le travail et l’homme : « les arts (métiers) sont une source de maux pour ceux qui les exercent et les malheureux artisans trouvant les maladies les plus graves où ils espéraient puiser le soutien de leur vie et celle de leur famille, meurent en détestant leur ingrate profession… » Au précepte d’Hippocrate « quand vous serez auprès d’un malade, il faut lui demander ce qu’il sent, quelle en est la cause, depuis combien de jours, s’il a le ventre relâché, quels sont les aliments dont il a fait usage », Ramazzini ajoute cette question « quel est le métier du malade ? »(3)Laure Léonie, «Histoire de la prévention des risques professionnels », revue Regards, n° 51, 2017..

– À la fin du XVIIIe siècle, Percival Pott, chirurgien britannique, identifie la suie comme étant la cause du cancer du scrotum des petits ramoneurs de Londres. C’est en 1810 que Napoléon Ier crée les premiers médecins du travail, mais uniquement pour les mineurs et ouvriers des carrières.

– En 1895, en France, une grève éclate dans les entreprises d’État de fabriques d’allumettes. Pour cause, beaucoup d’ouvrières allumettières souffrent et meurent à cause du phosphore blanc utilisé dans cette production. Le phosphorisme chronique est une déminéralisation causée par cette exposition au travail, elle entraîne fractures, paralysies, anémies, avortements et forte mortalité infantile. L’ostéonécrose de la mâchoire attaque les dents, les gencives et l’os maxillaire, les ouvrières sont obligées d’être opérées et se retrouvent défigurées, elles meurent dans un état cachectique et dans d’atroces souffrances. Le phosphore blanc est interdit en 1898(4)Catherine Omnès, « Quand les allumettières mettent le feu aux poudres », Revue Santé Travail, 2011.. D’autres luttes ouvrières seront moins victorieuses, comme celles contre l’utilisation du plomb dans l’industrie et les peintures(5)Judith Rainhorn, Blanc de plomb, Histoire d’un poison légal, Les presses de Science Po, 2019..

– En 1899, H. M. Murray, médecin anglais londonien, établit un lien entre les difficultés respiratoires qui entraînent la mort et l’amiante : il diagnostique une fibrose pulmonaire chez un ouvrier ayant travaillé pendant quatorze ans dans l’atelier de cardage d’une filature d’amiante(6)Annie Thébaud-Mony, Amiante : défendre l’indéfendable, La science asservie, santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs, Ed. La Découverte, 2014..

– Il faudra attendre un siècle et la pression des travailleurs exposés à l’amiante, pour voir cette fibre minérale mortelle définitivement interdite en France : 1997. L’amiante continue cependant d’être produit à travers le monde (Canada, Brésil, Chine) livrant ainsi des millions de travailleurs et riverains à une mort prématurée certaine par cancers.

Pour rendre visibles les maladies d’origine professionnelle et accidents du travail tombés trop souvent dans les oubliettes de l’histoire, bien faire son travail est indispensable, mais non suffisant, les médecins ou inspecteurs du travail qui ne défendent que l’intérêt de la santé et de la sécurité des travailleurs, doivent lutter avec pugnacité, contre des vents contraires attisés par la mauvaise foi de nombres de patrons. Comme cet inspecteur du travail, Etienne Auribault qui écrit :

En 1890, une usine de filature et de tissage d’amiante s’établissait dans le voisinage de Condé-sur-Noireau (Calvados). Au cours des cinq premières années de marche, aucune ventilation artificielle n’assurait l’évacuation directe des poussières siliceuses produites par les divers métiers ; cette inobservation totale des règles de l’hygiène occasionna de nombreux décès dans le personnel : une cinquantaine d’ouvriers et d’ouvrières moururent dans l’intervalle précité ; le directeur, précédemment propriétaire d’une filature de coton à Gonneville (Manche), avait recruté dix-sept ouvriers parmi son ancien personnel ; seize d’entre eux furent enlevés par la chalicose de 1890 à 1895. Les ouvriers, justement effrayés, prétendirent que l’intoxication saturnine, déterminée par le plomb contenu dans l’amiante, occasionnait la disparition rapide de leurs camarades. Leur erreur sur ce point était complète.

Je recommande aux lecteurs d’aller lire cette note complète sur Internet(7)Etienne Auribault, Bulletin de l’inspection du travail, « Note sur l’hygiène et la sécurité des ouvriers dans les filatures et tissages d’amiante », 1906., qui nous rappelle que quelques professionnels de cette époque étaient d’excellents observateurs.

Construction de l’ignorance, formatage de la pensée et mépris de classe

Ce petit détour historique s’arrête là, ce n’est pas l’unique objet de cet article, mais nous devons montrer que la construction de l’ignorance explique les errements dangereux de notre époque. La disparition des mots a un sens, elle n’est pas neutre. Au gré des textes législatifs imposant des dénominations et des normes, formatant véritablement la pensée et construisant une sorte d’amnésie collective, la disparition des mots médecins du travail et médecine du travail annonce à court terme leur instrumentalisation pratique à des fins de domination du monde social par le pouvoir patronal, à moyen et long terme leur disparition propre, les chiffres de la baisse de la démographie des médecins du travail le prouvent : les facultés forment de moins en moins de médecins du travail et les médecins du travail qui partent aujourd’hui à la retraite ne sont plus remplacés.

La disparition des mots médecins du travail et médecine du travail annonce à court terme leur instrumentalisation pratique à des fins de domination du monde social par le pouvoir patronal, à moyen et long terme leur disparition propre.

En France, à la faculté de médecine, nous n’apprenons pas aux étudiants l’histoire de leur art. On y apprend tout juste un peu de médecine du travail : quelques heures de cours tout au plus sur une dizaine d’années d’études. On y enseigne encore moins l’histoire de la médecine du travail et l’histoire plus ancienne des maladies liées au travail (ou maladies professionnelles) et des accidents du travail. Et pour cause, cette histoire-là est ouvrière donc une histoire non officielle, qu’il faut aller chercher par soi-même grâce à quelques auteurs et institutions comme les Centres d’histoire du travail(8)Comme le Centre d’Histoire du Travail de Nantes : https://www.cht-nantes.org/.

C’est une histoire de rapports de force politiques et sociaux entre des forces antagonistes et aux intérêts divergents. Depuis deux siècles, c’est-à-dire depuis le débutde laRévolution industrielle, c’est l’histoire de la classe ouvrière, invisibilisée et niée dans son existence sociale et son essence humaine(9)Karl Marx, Manuscrits de 1844, Flammarion, 2021 (première publication, Leipzig, 1932).. C’est l’histoire d’ouvriers ignorés en dehors de leur temps de travail par les économistes politiques comme Adam Smith ou Ricardo, ouvriers, qui, quand ils revendiquent leurs droits de ne plus être maltraités comme des bêtes de somme par leurs patrons et ces mêmes économistes politiques, se retrouvent face aux fusils de la branche armée de l’État, lui-même aux mains de la classe bourgeoise. Cette classe est celle des puissances d’argent inféodées au système capitaliste et à ses capitaines d’industrie. Qu’on se souvienne des semaines sanglantes des Révolutions de 1830, 1848, 1871 (Commune de Paris), des grèves sanglantes du XXe siècle au cours d’une guerre sociale qui ne dit pas son nom, et plus près de nous, en 2018, des conséquences violentes de la révolte spontanée des pauvres, des déclassés, des désaffiliés, des usés et des cassés du travail : les gilets jaunes, dont certains, pour simplement avoir demandé justice et manifesté pacifiquement, sont marqués à vie : éborgnés, défigurés, amputés.

L’histoire de la médecine française, en dehors de quelques exceptions, s’est plutôt déroulée du côté du bloc bourgeois. C’est l’histoire d’une élite hospitalo-universitaire qui s’est construite au-dessus de la mêlée populaire(10)Martin Winckler, En soignant, en écrivant, J’ai Lu, 2001.. Pas étonnant donc qu’elle est atteinte d’amnésie. Pire, elle ignore qu’elle est ignorante ou feint de ne pas connaître la réalité, c’est pour cela qu’elle est arrogante et méprisante envers la classe ouvrière.

À suivre…

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Christophe Dejours, Travail vivant, 2 volumes, Sexualité et travail, Travail et émancipation, Ed. Payot, 2013.
2 Source : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043884445
3 Laure Léonie, «Histoire de la prévention des risques professionnels », revue Regards, n° 51, 2017.
4 Catherine Omnès, « Quand les allumettières mettent le feu aux poudres », Revue Santé Travail, 2011.
5 Judith Rainhorn, Blanc de plomb, Histoire d’un poison légal, Les presses de Science Po, 2019.
6 Annie Thébaud-Mony, Amiante : défendre l’indéfendable, La science asservie, santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs, Ed. La Découverte, 2014.
7 Etienne Auribault, Bulletin de l’inspection du travail, « Note sur l’hygiène et la sécurité des ouvriers dans les filatures et tissages d’amiante », 1906.
8 Comme le Centre d’Histoire du Travail de Nantes : https://www.cht-nantes.org/
9 Karl Marx, Manuscrits de 1844, Flammarion, 2021 (première publication, Leipzig, 1932).
10 Martin Winckler, En soignant, en écrivant, J’ai Lu, 2001.