Economie

2ème partie : un menteur, un diseur de mensonges, deux néo-libéraux

vendredi 13 avril 2012
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

Suite de l’article Le néo-libéralisme, entre menteurs et diseurs de mensonges (1ère partie)
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NDLR

La campagne pour l’élection présidentielle oppose deux protagonistes de manière plus tranchée sur l’axe gauche-droite que sur l’axe socialiste-libéral. Les deux acceptent l’euro de Maastricht et reconnaissent la nécessité de le sauver en rétablissant l’équilibre des finances publiques. Même si l’un, cependant, mise plutôt sur la réduction des dépenses, c’est-à-dire sur une moindre redistribution, tandis que l’autre prétend pouvoir mettre en place une « austérité juste », c’est-à-dire assise sur une hausse des impôts acceptée car bien répartie, qui n’empêchera pas de financer la relance de la croissance (formation, innovation, etc.)

Au-delà de cette différence, qui tient au type de néo-libéralisme qui fonde chaque stratégie et à la pesanteur des choix précédemment opérés, le fond commun est bien le même et l’on peut s’attendre in fine au même résultat : que l’austérité soit voulue ou subie, elle sera également brutale, car, faute d’être récusé, l’euro de Maastricht imposera sa discipline. Si l’ultralibéralisme n’est pas soluble dans l’euro de Maastricht, le fédéralisme économique ne l’est pas davantage.

a- Celui qui ment : la « sarkonomics », ou l’ultra-libéralisme à l’épreuve de l’euro

On peut parler de « sarkonomics » dans la mesure où le président nouvellement élu en 2007 voulut marquer sa rupture en faisant voter dès l’été une loi « en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat », dite loi TEPA. Cette loi était fortement inspirée par la doctrine de l’« économie de l’offre » (cf. 1ère partie) qui fonda dans les années 80 la « reaganomics ». Il s’agissait bien d’une politique de l’offre car les mesures phares qu’elle contenait étaient centrées sur l’abaissement de la fiscalité, d’où son appellation de « paquet fiscal », selon le principe que rendre le bénéfice de son effort à celui qui travaille ne peut que l’inciter à plus d’effort encore et entraîner un boom général de l’activité, donc le retour de la croissance. Les économistes de l’offre appellent cela « trickle down effect », effet de ruissellement, selon lequel l’enrichissement des riches rejaillit positivement sur les pauvres. A contrario, « quand le gros maigrit, le maigre meurt ».

Cette stratégie « de l’offre », en principe opposée aux monopoles et donc à la rente, favorise indistinctement, en fait, riches et rentiers en ne distinguant pas réellement revenus et patrimoine, les premiers étant sensés résulter du second. Ainsi de l’objectif d’une « France de propriétaires » pris en compte par le premier rapport Attali qui préconise de développer le crédit hypothécaire (c’est-à-dire des subprime à la française) et par la loi TEPA qui prévoit un allègement des droits de succession qui ne concerne que les patrimoines élevés.

La défiscalisation des heures supplémentaires, le renforcement du bouclier fiscal, l’adoucissement de l’ISF, etc., relèvent de cette même logique visant à « libérer la croissance » selon les prescriptions ultra-libérales. On n’entrera pas ici dans le débat sur l’efficacité de chaque mesure : le bilan est là et la crise de la dette a imposé le rabotage de la plupart d’entre elles, jusqu’à l’abrogation finale de la loi. Et c’était prévisible dès le vote de cette loi, on pouvait en prévoir l’issue, dans la mesure où la crise était déjà là, plus ou moins latente, et où la contrainte extérieure de l’euro ne permettrait pas des allègements fiscaux alors que les critères de Maastricht étaient déjà dépassés. L’euro a contraint le capitaine à rétropédaler.

En effet, l’euro n’est pas, comme l’ont prétendu ses promoteurs puis ses thuriféraires, un élément de développement de la coopération européenne, mais bien un moyen d’imposer aux peuples une rigoureuse discipline salariale au nom de la nécessaire compétitivité. La monnaie unique reproduit les contraintes qu’imposait l’étalon or pour maintenir la parité de la monnaie nationale, et en rajoute, puisqu’un pays en difficultés n’a plus la possibilité de dévaluer pour restaurer sa compétitivité et créer à nouveau des emplois. La référence à l’or exclut en principe le recours à la planche à billets, c’est-à-dire au financement de l’État par la banque centrale, parce que cela aurait pour conséquence la spirale inflation, désincitation à épargner et donc à investir, perte de compétitivité, déficits, chômage. La seule solution libérale est alors la baisse des salaires, avec le fort risque de déflation qui l’accompagne. La seule alternative possible est de couper le lien avec l’or, cette « relique barbare » qu’abhorrait Keynes, ce que firent l’Angleterre ou les Etats-Unis dès le début des années trente, lien qui fut malheureusement maintenu contre vents et marées par le bloc or constitué au même moment autour de la France, et qui ne tint qu’un temps.

L’euro est l’aboutissement d’une reproduction de cette expérience hasardeuse. Les pays européens mis en difficulté par la crise du système monétaire international et la déclaration d’inconvertibilité du dollar en 1971, avec les conséquences inflationnistes de la planche à billets américaine (via le système de l’eurodollar) résolurent de s’en protéger via la mise en place du « serpent monétaire » puis du « système monétaire européen » et finalement de la monnaie unique.

Le système de l’euro est en réalité un système d’étalon mark en plus contraignant, puisque la parité est « irrévocablement fixe ». La conséquence globale en est la nécessité pour chaque pays ayant adopté la monnaie unique de se caler sur la politique du pays le plus compétitif de la zone. En effet, les performances exportatrices de celui-ci déterminent les entrées de devises et fixent la parité de la monnaie unique. Les pays économiquement plus faibles subissent donc le handicap d’une monnaie forte qui induit un fort déficit commercial. Leur faible compétitivité leur fait perdre des emplois qu’ils ne peuvent compenser par une politique budgétaire active, leurs choix étant étroitement encadrés par les critères de Maastricht. Ils sont alors contraints de « tenir les salaires ».

La conséquence en est l’austérité généralisée à toute la zone et le retour du chômage de masse, la résistance des modèles sociaux évitant cependant une nouvelle déflation. Le ralentissement des rentrées fiscales et la tendance à la hausse des dépenses creusent partout les déficits publics et génèrent la crise de la dette, qui n’est autre que la manifestation de l’incapacité des économies à créer de la richesse.

Les « trente glorieuses » ont été celles de l’étalon dollar, mais, pour lutter contre l’inflation liée à sa crise et plus ou moins bien contenue, interdiction fut faite aux banques centrales de la périphérie, dès les années 70, de financer directement les États. Tel fut en France l’objet de la loi Pompidou-Giscard de janvier 1973 ; en Allemagne, point n’en fut besoin, le fondement ordo-libéral de l’« économie sociale de marché » mise en place par Ehrardt l’interdisait par avance, le principe en était inscrit dans le statut d’indépendance de la Bundesbank.

Ayant tenté sa rupture alors que la France était déjà en dehors des clous de Maastricht depuis 2003, le président Sarkozy se trouva vite en porte-à-faux et dut se résoudre à revenir à l’orthodoxie financière. L’Allemagne n’avait certes pas plus respecté les critères mais Schroeder avait pris le « bon » virage avec les plans Hartz de flexibilisation et de baisse des coûts salariaux. Le président français avait tenté le coup ultra-libéral de Reagan-Thatcher dans un contexte totalement hostile, l’appartenance de la France à la zone euro la contraignant à tenter de respecter les critères de Maastricht alors même qu’elle ne disposait plus de l’arme monétaire en face de la nouvelle Grande crise qui faisait déraper les finances publiques. À l’opposé, les EU de Reagan disposaient du dollar, qui leur a permis le « benign neglect », c’est-à-dire l’indifférence aux « déficits jumeaux », celui des paiements extérieurs et celui du budget. Quant à la G-B de Thatcher, elle pouvait s’appuyer sur la City et le pétrole de la Mer du nord.

De plus, dans les années 80-90, la filiation hayékienne des politiques structurelles fait rois les marchés financiers, tandis que l’anti-fiscalisme de l’économie de l’offre appelle à toujours « moins d’impôts sur les riches, qui créent la richesse » (S. Dassault ). Contrairement aux espoirs de l’économie de l’offre, dans cette économie financiarisée, l’enrichissement passe par la constitution de patrimoines fictifs, au sens où leur valeur repose sur les plus-values potentielles attachées à leur vente et non sur les revenus « d’activité » qu’ils pourraient générer. Les banques prêtent alors à découvert dans la perspective de capter une partie desdites plus-values, et ainsi grossissent ces « bulles de savon gonflées d’argent nominal » (curé Meslier, cité par Marx). Et quand les bulles éclatent, aucune richesse ne part en fumée qui n’était déjà de la fumée. La stratégie ultra-libérale est totalement inefficace dans la dimension réelle de l’économie.

Totalement hors de propos, la « sarkonomics » n’était donc pas soluble dans l’euro. Néanmoins, fidèle à l’idée que tout découlait de la baisse des impôts, le président Sarkozy tenta de privilégier la baisse des dépenses : RGPP, etc. Cependant, il ne put en réalité que constater la résistance des dépenses et dut augmenter les impôts, les multiples hausses de ces dernières années apparaissant à chaque fois insuffisantes. D’où la succession de plans d’austérité et le saupoudrage de taxes et impôts nouveaux. À moins de se renier totalement et explicitement, le candidat Sarkozy ne peut proposer que de continuer dans la voie jusque-là suivie par le président, son discours privilégiant donc la baisse des dépenses. Mais s’il était réélu, il devrait aggraver l’austérité par de nouvelles hausses d’impôts inéluctables dans le contexte de généralisation des plans d’austérité pour tenter de résoudre la crise de la dette. La crise qui vient va à la fois accroître les besoins de protection sociale et réduire les rentrées fiscales.

Il semble qu’il s’y prépare, la crise lui servant paradoxalement d’alibi et d’aveu. Alibi : s’il n’y avait eu cette crise de 2008, sa stratégie aurait réussi, la crise imposant maintenant de rétablir les équilibres financiers, suivant le schéma macroéconomique classique de « l’offre » selon lequel la baisse des dépenses permet de ne pas augmenter les impôts et de libérer la croissance qui induira les rentrées fiscales nécessaires pour rétablir l’équilibre budgétaire. Aveu : la crise n’autorisait donc pas de parier sur les baisses d’impôts, la stratégie était mauvaise ; certes, l’aveu n’est qu’implicite car, dit le libéral, la crise n’était pas prévisible, ayant des causes externes à l’économie, mais le vrai économiste, lui, savait qu’elle l’était.

En cohérence avec le credo initial, il est donc logique d’insister d’abord sur la baisse des dépenses, mais c’est là s’attaquer de front à la redistribution et au salaire socialisé. Loin de faire le bonheur du « peuple » comme produit joint de celui des riches, réélu, le prétendu « candidat du peuple », des classes moyennes, en serait le fossoyeur. D’autant qu’il se propose de frontaliser structurellement le peuple suivant deux axes d’attaque jusque là abordés par divers biais : la flexibilisation du marché du travail (fin explicite des 35 heures, précarisation des emplois des jeunes, etc.) et la mise en cause des corps intermédiaires (les syndicats principalement).

La social-démocratie peut alors apparaître comme une alternative à l’impasse ultra-libérale, mais son arrière-plan ordo-libéral révoque en doute sa crédibilité.

b- Celui qui dit des mensonges : l’ordo-libéralisme et l’illusion socio-démocrate

Selon le candidat président, le candidat socialiste ne serait pas crédible : “Monsieur Hollande ne respecte pas les Français quand on est libéral à Londres et socialiste à Paris”. Cette accusation repose sur le déni de la possibilité de se prétendre à la fois ennemi de la finance (socialiste) et respectueux de l’initiative privée (libéral). Le libéralisme classique ne le permet pas, en effet, mais c’est bien cette opposition que veut dépasser l’ordo-libéralisme.

Dans le discours de F. Hollande, la redistribution n’est pas la cause des maux qui frappent le pays, ni évidemment les 35 h ou la rigidité du marché du travail. On peut y trouver deux grandes explications de ces maux : la finance et l’austérité qui toutes deux cassent la croissance et grèvent les budgets publics.

1. « Mon ennemi, c’est la finance », a-t-il proclamé au Bourget. Mais attention, pas la finance en général, seulement la finance spéculative, celle qui parasite le travail et la création de richesse et qui met à bas l’édifice social. Il a ainsi expliqué à Londres qu’il se garderait bien de s’en prendre à la saine activité bancaire, celle qui accompagne le jeu normal du marché.

F. Hollande entend donc séparer finance et spéculation, ou plus exactement la banque, qui serait utile, et la finance, qui, spéculative, serait nocive. C’est là une vieille histoire qui remonte à l’antiquité grecque. Alors qu’en son temps Platon s’indignait que l’enrichissement, n’allant pas nécessairement aux citoyens vertueux, sape les valeurs de la cité et proposait la solution communiste, Aristote, en bon social-démocrate, préféra chercher à concilier justice sociale et marché. À cette fin, il distingua deux chrématistiques (art de la recherche de l’enrichissement monétaire) : l’une « naturelle », tel le commerce de marchandises, légitime car favorisant le bon fonctionnement économique de la cité ; l’autre, « pure », le commerce d’argent pour faire de l’argent, illégitime car corruptrice des valeurs fondatrices de la vie sociale.

Cette distinction fut reprise par les théologiens du moyen-âge. Alors qu’Augustin avait fait de l’usure (le prêt à intérêt) un péché capital, le développement des villes et des foires, à partir du 10ème siècle, s’accompagna de celui de ladite usure, ce qui amena l’Église à canoniser son interdiction par le deuxième concile du Latran (1139). Mais les affaires continuaient d’aller leur train et Thomas d’Aquin entreprit de réconcilier l’irrépressible montée de l’argent (et de l’usure) et les valeurs chrétiennes. Il maintint la condamnation de l’usure en tant que telle, mais il considéra qu’il fallait bien dédommager le prêteur du dol subi à la suite de la séparation d’avec son bien. L’intérêt n’était pas le produit du commerce, rémunéré par le partage du profit, mais la compensation de la « préférence pour la liquidité », comme dirait Keynes. La doctrine sociale de l’Église s’est constituée dans cette ligne : oui à l’argent utile, qui fait fonctionner le marché, non à l’argent corrupteur, à l’argent qui fait de l’argent sans cause réelle.

Inscrit, on l’a vu, dans la continuité de cette doctrine chrétienne sociale, l’ordo-libéralisme réfute la finance qui met à mal la cohésion sociale. Quand F. Hollande dit qu’il entend éradiquer la mauvaise finance, produit de l’économie financière, et garder la banque, bonne puisqu’elle finance l’économie de marché, qu’il accepte, il est ordo-libéral.

Afin de vaincre l’ennemi, l’idée est de commencer par séparer banque de dépôt et banque d’affaires, à l’instar du Glass-Steagall Act de 1933 aux É-U. Cette doctrine ancienne, qui remonte au moins au 19ème siècle et au banquier Germain, renaît en fait à chaque grande crise du capitalisme, quand la course échevelée au profit pousse la finance à prendre les risques les plus extrêmes. La crise financière de 1929 avait bien des traits de celle commencée fin du 19ème avec la crise de la première mondialisation. Et la crise financière de 2008 a bien des traits de celle de 1929 : la dynamique des subprime des années 2000, spéculation immobilière, reproduit celle des prêts hypothécaires des années 20, spéculation foncière, avec le même résultat, un krach boursier. Et revoilà le Gass-Steagall Act.

Pourtant il n’a fondamentalement rien empêché avant son abrogation par W. Clinton en 1999, abrogation qui a certes ouvert les vannes pour gonfler la bulle des subprime, mais c’était d’abord une tentative de sortir par le haut de la bulle internet des années 90 proche d’éclater (ce qu’elle fit dès l’année suivante). La finance prend tous les risques spéculatifs quand le financement de l’économie réelle n’est plus profitable. Réguler la finance spéculative c’est empêcher la recherche du profit, c’est-à-dire s’attaquer à sa base, le rapport capitaliste. Dans le capitalisme industriel, la norme de profit financier est bornée par la productivité réelle de l’économie et il n’est pas grand besoin de réguler la banque d’affaires ; dans ce cas la régulation fonctionne ! Par contre, quand la crise du profit industriel, crise réelle, conduit à la financiarisation de l’économie, c’est-à-dire à la gestion des entreprises sur critères financiers dans un cadre mondialisé, les banques ne prélèvent plus une part du profit existant, mais elles le créent en captant de la valeur partout où c’est possible et par quelque méthode que ce soit. Dès lors, il n’y a plus de norme de profit autre que le maximum possible, fixé par convention : si d’autres font 10%, tâchons de faire aussi bien ou mieux, et on arrivera, pourquoi pas, aux 40 % que Louis XIV réclamait à Colbert, au motif que c’était ce que faisaient les hollandais. Et, autre conséquence, toute régulation sérieuse devient impossible.

Dans la vraie vie, celle du capitalisme, qu’il soit industriel ou financier, on ne peut pas séparer une économie réelle aidée de la « finance naturelle », pilotée par le marché, d’une pure économie financière parasitaire, que l’on pourrait réguler. C’est ce qui distingue Marx de Keynes, qui, bien que plus radical que les ordo-libéraux, s’en tenait à l’euthanasie du rentier, sans aller jusqu’à la suppression du rapport capitaliste. L’expérience confirme qu’il est impossible de contenir la spéculation sans en abolir le cadre. Prenons l’exemple de la fin du règne de Louis XVI. L’arrêt du Conseil du roi du 7 août 1785 avertit du danger des ventes à découvert et les interdit, car elle mettent « au hasard les fortunes de ceux qui ont l’imprudence de s’y livrer, détourne les capitaux de placements plus solides et plus favorables à l’industrie nationale, excite la cupidité à poursuivre des gains immodérés et suspects, substitue un trafic illicite aux négociations permises et pourrait compromettre le crédit dont la place de Paris jouit à si juste titre dans toute l’Europe. » Et par son arrêt du 14 juillet 1787, le Conseil renonce : ce n’est pas « par la surveillance directe de Sa Majesté et celle de son Conseil que l’agiotage peut être arrêté… Semblables à ceux dont les actions sont contraires aux lois, [les agioteurs] doivent être abandonnés aux remords, à la honte, et aux malheurs que, malgré quelques exemples rares, entraînent tôt ou tard des spéculations auxquelles une extrême avidité ne permet pas de mettre de mesures… » Nihil novi sub sole ! Il n’est que de constater, dans la dernière décennie, l’impuissance des autorités de régulation à faire aboutir les multiples tentatives d’encadrement de l’activité bancaire : Bâle II et III, paradis fiscaux, etc.

Au total, cette vieille idée de séparer finance économique et finance spéculative est une vue de l’esprit. Il en est hélas de même de l’autre volet du projet, mener une politique industrielle de croissance sans sortir de l’euro de Maastricht, parangon de construction institutionnelle anti-sociale.

2. « Si l’Europe n’est pas capable d’avoir une politique de croissance, nous n’atteindrons pas les objectifs de réduction des déficits ». Cette déclaration de F. Hollande (France 2) indique bien le poids de la contrainte de l’euro sur sa stratégie macroéconomique consistant à concilier équilibre des finances publiques et redistribution. Pour être juste, la hausse de l’impôt devra peser sur les classes moyennes supérieures et surtout sur les riches, c’est-à-dire sur les revenus du décile supérieur, soit à partir de 5000 euros nets par ménage, selon l’INSEE. Mais pour qu’elle puisse financer les dépenses d’infrastructure et de formation-innovation-recherche qui relanceront l’activité, selon un schéma de croissance endogène rappelant celui de Lisbonne 2000, il ne faudra pas qu’une austérité généralisée dans toute la zone tire la croissance vers le bas et que le freinage induit des rentrées fiscales ne fasse capoter le plan.

Le projet de Hollande implique donc une initiative européenne de croissance coordonnée, ce que Delors avait fait espérer dans les années 80 puis 90 pour faire passer Maastricht. L’idée keynésienne en termes des mécanismes mis en jeu, est remise sur le devant de la scène par la non-reprise spontanée de l’activité depuis 2009. Il faut soutenir la croissance et donc écarter l’austérité qui ferait s’enfoncer encore plus dans la crise, mais sans déficit budgétaire, la situation de la dette ne le permettant pas.

La volonté du candidat socio-démocrate de rouvrir le débat sur le Pacte budgétaire qui vient d’être conclu et déjà largement ratifié commence d’être entendue en Europe, y compris par les dirigeants allemands. Car la crise de l’euro, qui semblait ces dernières semaines s’éloigner à mesure que les plans d’austérité se mettaient en place en se durcissant et rassuraient « les marchés », revient en force : les prévisions de réduction des déficits sont revues à la baisse, l’Espagne a eu du mal à placer son dernier emprunt, les taux d’intérêt sur la dette montent et accroissent les écarts avec l’Allemagne, y compris pour la France, etc.

Mais cela ne peut pas réellement déboucher sur des avancées concrètes, pas plus que l’insertion de l’ajout croissance au Pacte de stabilité négocié à Amsterdam, qui permit à Jospin de le ratifier sans ciller, en 1997. Cela nécessiterait un gouvernement économique de l’Europe, un budget de l’UE, des euro-obligations, etc., toutes choses discutées depuis des années, mais qui n’avancent pas, parce qu’elles ne peuvent pas avancer. La construction monétaire européenne est bancale dès le départ, puisque l’euro est une monnaie sans État, sans pouvoir politique institué pour le gérer. En fait, comme dans tout système monétaire international, la main qui tire les ficelles est celle du pays économiquement le plus fort, celui qui exporte et a les moyens d’imposer ses conditions pour financer les relations internationales. Ici, c’est celle de l’Allemagne, comme cela apparaît de plus en plus nettement depuis que la crise de l’euro s’approfondit.

Dès lors, vouloir que la BCE finance directement les États ou que l’on émette des euro-obligations, vouloir renforcer les mécanismes de protection de l’euro (FESF, MES), etc., sans transferts de souveraineté, c’est demander à l’Allemagne d’opérer des transferts économiques sans droit de regard sur leur destination. C’est utopique, rien ne peut réellement le justifier.

L’espoir d’un fédéralisme économique et fiscal sans le fédéralisme politique que très peu d’esprits sont prêts à envisager, est une totale illusion dans le cadre des traités actuels, car ils sont faits, on l’a vu, pour contraindre les pays les plus faibles à faire les efforts de compétitivité nécessaires pour se mettre à niveau. Les réformes structurelles exigées par les pays leaders (les exportateurs) ne sont pas des conséquences non voulues de la construction de la monnaie unique, elles en expriment toute la rationalité réelle.

Là réside le mensonge du socio-démocrate qui accepte le marché, dans l’illusion que l’on peut gouverner un système selon une rationalité intellectuelle qui, aussi bien construite soit-elle, est différente de la rationalité réelle qui assure la reproduction du système. L’ordo-libéralisme est dans l’économie-fiction du marché, de rapports entre individus, qu’il veut optimiser. Alors que le système réel, capitaliste, est un système de classes, dont la rationalité est la gestion de la lutte des classes en sorte que le système ne change pas, c’est-à-dire que les possédants le restent et que le peuple fasse de même.

Conclusion

Les deux candidats néo-libéraux en question ici font tous deux l’impasse sur la question de l’euro, l’un parce qu’il sait bien qu’il est le corset par lequel il peut contraindre les ennemis de classe, l’autre parce qu’il croit que bien gouverné il permettra de libérer le peuple. L’un ment effrontément, l’autre dit un (gros) mensonge.

La sortie de crise n’est pas dans la bataille idéologique entre deux néo-libéralismes, mais dans le renversement du rapport de classes. Derrière le marché il y a le capital, dont la logique, la loi, va toujours contre le peuple à la fin, parce qu’on n’y sort de la crise qu’en faisant payer le peuple, hier par par la déflation et la guerre, aujourd’hui plutôt par un marasme prolongé, à la japonaise. Mieux vaut oublier la socio-démocratie moderne et revenir à la vraie, l’archaïque, afin de profiter de la crise pour aller vers autre chose, pas pour gérer l’existant. Par exemple en instituant un pôle bancaire et financier public, en se remettant dans les pas du CNR à la Libération. Mais cela ne sera possible qu’au niveau européen. Quand la crise aura fait imploser l’euro de Maastricht, la reconstruction rationnelle d’une UE républicaine et sociale sera possible.

Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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