Débats

Des intellectuels de culture musulmane muselés Soutenir Kamel Daoud

mardi 8 mars 2016

La polémique autour des écrits de Kamel Daoud, et de sa personne, est révélatrice d’un état d’esprit mortifère pour l’intelligence et la liberté. Je résume très succinctement l’affaire. Je ne discute ni les propos de Kamel Daoud, ni ceux de ses accusateurs. Je gomme volontairement les nuances et vous invite à juger vous-mêmes, à lire les textes de référence : mon propos ici vise à révéler le mécanisme pervers par lequel l’accusation d’islamophobie tue la culture.

Lors de la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne, des femmes ont été sexuellement agressées. Les réfugiés nouvellement arrivés en Allemagne, la plupart de culture musulmane, sont rapidement accusés de ces violences. La polémique enfle, les partis d’extrême droite s’en réjouissent en douce et dénoncent l’accueil de ces réfugiés voulu par Angela Merkel ; certaines associations féministes sont accusées de se taire au motif qu’il ne faudrait pas alimenter le discours anti-immigrés ; des animateurs de la « gauche » s’inquiètent d’une instrumentalisation des faits à des fins xénophobes.

Là-dessus, Kamel Daoud, écrivain et journaliste algérien vivant à Oran, publie deux textes1 qui accusent l’Islam actuel de créer des refoulés sexuels, d’entretenir une violence masculine vis-à-vis des femmes, de faire de la femme un être nié, tué, voilé ou enfermé. Il accuse en particulier l’islamisme d’entretenir un rapport à la femme fait de pornographie et de violence.

Le 11 février 2016, un collectif publie un réquisitoire contre Kamel Daoud.2 Ce texte est symptomatique de l’utilisation du mot « islamophobie ». Il illustre parfaitement le mécanisme de destruction de la pensée libre.
Ce mécanisme est tout entier contenu dans l’extrait ci-dessous :

« Après d’autres écrivains algériens comme Rachid Boudjedra ou Boualem Sansal, Kamel Daoud intervient en tant qu’intellectuel laïque minoritaire dans son pays, en lutte quotidienne contre un puritanisme parfois violent. Dans le contexte européen, il épouse toutefois une islamophobie devenue majoritaire. Derrière son cas, nous nous alarmons de la tendance généralisée dans les sociétés européennes à racialiser ces violences sexuelles. »

Kamel Daoud est donc accusé d’alimenter l’islamophobie en Europe. Comment ? Parce qu’il se comporte en laïque dans son pays et le dit. Au prétexte de cette islamophobie, il ne faut surtout pas interroger le rapport des sociétés de culture musulmane à l’égard des femmes. C’est-à-dire qu’aucune critique de l’Islam et des sociétés musulmanes ne doit être exprimée, y compris en Algérie, qui aurait pour conséquence de susciter l’islamophobie en Europe.

Mais alors, comment Kamel Daoud pourrait-il critiquer le comportement de la société dans laquelle il vit vis-à-vis des femmes s’il ne peut en critiquer la culture majoritaire ?
Comment pourrait-il accuser sa propre culture majoritaire sans tomber nécessairement sous l’accusation d’islamophobie ?

Nous voyons bien que c’est impossible : tout discours critique de l’Islam tenu d’un point de vue laïque tombe nécessairement sous l’accusation d’islamophobie. Il s’agit là d’un piège terrible.
« Laïques en terre d’Islam, taisez-vous ! » Voilà l’ordre donné par ces universitaires parisiens à la pensée libre en terre musulmane.
C’est là une négation de la liberté de penser et de dire, un déni de la liberté d’expression, une fatwa contre les penseurs réformistes de l’Islam, une machination digne des procès staliniens.
Ceci a au moins deux conséquences.

Non seulement, les Européens seraient des idiots définitifs, incapables de penser par eux-mêmes ce qui relève du racisme et ce qui relève de la critique. Mais d’autre part, c’est aussi le rejet de toute critique interne au monde musulman. Or, il se trouve quantité d’intellectuels de cultures musulmanes critiques de leur propre culture, comme il y en a aussi en Europe capables de critiquer la leur.

Kamel Daoud est victime d’une fatwa le condamnant à mort, prononcée par un imam intégriste3. On aurait pu attendre de la part de ce collectif au moins un soutien à une victime de la vindicte islamique. Mais non, rien en ce sens.

On voit bien à quoi sert le mot « islamophobie » ici. Il sert à museler ces intellectuels de culture musulmane qui jette un regard critique sur leur propre culture et sur l’Islam. C’est pourtant avec ceux-là que nous devons lutter contre le racisme et défendre la démocratie, la liberté, la laïcité et la fraternité, en Algérie et ailleurs.

Il y a cependant des penseurs musulmans qui soutiennent Kamel Daoud4, travaillons avec eux.

  1. http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/31/cologne-lieu-de-fantasmes_4856694_3232.html et http://www.nytimes.com/2016/02/14/opinion/sunday/la-misere-sexuelle-du-monde-arabe.html?_r=0 []
  2. http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html []
  3. http://www.huffingtonpost.fr/mohamed-sifaoui/politiques-journalistes-et-intellectuels-se-mobilisent-en-faveur-de-kamel-daoud-condamne-a-mort-par-un-islamiste-algerien_b_6346060.html []
  4. Fawzia Zouari : http://www.liberation.fr/debats/2016/02/28/au-nom-de-kamel-daoud_1436364 et Hamidou Anne : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/02/23/kamel-daoud-haro-sur-un-ecrivain-revolte_4870196_3212.html []
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