Economie

Doubler l’euro par des monnaies nationales, ultime fausse solution des myopes de l’économie

samedi 28 mars 2015
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

Dans une tribune parue le 15 mars dernier dans Libération, sous le titre « L’euro-drachme, ballon d’oxygène pour la Grèce », Thomas Coutrot, co-président d’Attac, Wojtek Kalinovsky, co-directeur de l’institut Veblen et Bruno Théret, de l’IRISSO de Dauphine, prétendent que la Grèce pourrait soulager la contrainte que fait peser l’euro sur sa situation sociale en émettant en complément de la monnaie légale de la zone euro, une monnaie nationale parallèle, l’euro-drachme.
Ils démarquent là une précédente proposition de Nouvelle Donne, qui était de créer un euro-franc qui circulerait parallèlement à l’euro1. Cependant, l’idée d’une telle solution pour la Grèce n’est pas nouvelle : dès l’automne 2012, à l’invitation du consul général allemand à Thessalonique et de la fondation Konrad Adenauer, une délégation de la région de Chiemgau (en Bavière) était allée présenter le fonctionnement de sa monnaie régionale, le Chiemgauer, comme base possible d’une alternative à l’usage de l’euro2. Il s’agirait simplement ici de passer au niveau national. 

Une telle euro-monnaie, euro-franc, euro-drachme, euro-lire, etc., serait ainsi une sorte de monnaie régionale instituée au niveau national, elle serait émise et gérée par l’État et elle fonctionnerait sans banque. Elle ne servirait globalement qu’à régler les achats de biens ou services et les impôts, elle ne pourrait donc pas être thésaurisée et devenir objet de spéculation.
Selon ses promoteurs, la mise en service de cette monnaie permettrait au pays de reprendre en main l’outil de la politique monétaire que l’institution de l’euro lui a ôté. Ainsi protégé par le bouclier de l’euro-monnaie, le pays pourrait échapper à l’austérité et à ses méfaits, déflation, chômage, etc.

Mais l’avantage qu’il y aurait à doubler l’euro par une euro-monnaie nationale n’est pas établi par ses thuriféraires. Ils évoquent diverses expériences régionales, passées ou en cours, mais hors la foi, rien ne leur permet d’affirmer qu’étendues à un pays elles lui permettraient de mieux combattre la crise sociale. Car il y a un grand pas du régional dans une nation au national dans une zone monétaire, un grand pas qu’une simple transposition ne saurait franchir, ne serait-ce que parce qu’au niveau régional, la solidarité peut s’instaurer entre intérêts individuels allant dans le même sens, alors qu’au niveau national elle doit surpasser des intérêts de classe totalement opposés.
La faiblesse fondamentale de la théorie sous-jacente à cette proposition est qu’elle repose sur une conception totalement idéaliste de l’euro : affirmer d’une euro-monnaie nationale que “son adoption changerait le rapport de forces entre la Grèce et ses créanciers”, qu’elle permettrait de ne pas “passer sous les fourches caudines de Bruxelles ni abandonner l’euro”, c’est totalement méconnaître la nature de l’euro. L’euro n’est pas une monnaie fédérale sur le modèle du dollar par exemple, c’est une monnaie unique pour une zone internationale sur le modèle de l’or pour les pays adhérents au bloc or des années trente par exemple. Les États-Unis sont une nation, pas l’eurozone, c’est la raison pour laquelle les nations faibles de l’eurozone ont perdu la souveraineté monétaire au profit des nations fortes. Keynes l’avait bien analysé dès les années vingt : à travers une monnaie unique, l’or en son temps, la nation la plus forte, les É-U en son temps, impose ses prix aux autres, expliquait-il, et avec le retour à l’étalon or, l’emploi en Grande-Bretagne sera déterminé par les conditions de production du maïs et du jus de fruit américains3.
C’est par cette mécanique que l’Allemagne peut imposer son intérêt national, certes contradictoire, dans la conduite des affaires européennes. Dans la mesure où il s’oppose à toute idée d’Europe sociale, fédérale ou encore des transferts, il ne suffira pas que chaque pays mette son grain de SEL pour que la soupe euro devienne bonne.

Ces propositions de solution des difficultés européennes par création d’euro-monnaies s’inscrivent dans un avatar de la vision globale « keynésienne » d’une sortie de crise par une réorientation des politiques européennes vers la distribution de pouvoir d’achat. Ici, ni sortie de l’euro, ni réorientation de l’Europe, mais autonomisation des politiques nationales, non pas grâce à une monnaie convertible avec l’euro monnaie commune, mais grâce à une monnaie purement véhiculaire, qui ne sert qu’à régler des achats4.

On a là, en fait, un mixte de diverses doctrines qui circulent à gauche de la gauche, principalement keynésianisme standard et revenu d’existence. L’idée générale en est qu’en permettant d’échapper à la contrainte de compétitivité que la mécanique de l’euro fait peser sur la politique économique, cette émission de monnaie nationale permet de distribuer du pouvoir d’achat complémentaire ouvrant des débouchés pour les capacités de production inutilisées.
Pour ces keynésiens atterrés, il n’y a pas de crise structurelle du capitalisme, comme disent les marxistes, pas de crise de l’offre comme disent les libéraux, juste une crise de la demande due à la raréfaction des débouchés. D’où vient cette raréfaction ? de mauvaises de politiques économiques, de prévalence des intérêts financiers, de malformations de l’euro, etc., mais certainement pas d’une baisse tendancielle du profit.
À travers Keynes, cette doctrine renvoie en réalités aux vieilles utopies monétaires à la Silvio Gesell (la monnaie libre car fondante) et autre Jacques Duboin (abondancisme monétaire et distributivisme) : si on réduit la monnaie à sa pure dimension véhiculaire de pouvoir d’achat, plus de thésaurisation, plus de finance, plus de spéculation, plus de crise de débouchés, plus de crise tout court. La monnaie au service du marché, pas l’inverse, et l’homme au centre.

Hier, ces idées avaient inspiré le bancor du Plan Keynes de 1943 en vue de la refonte du système monétaire international : sans contrainte de transferts de devises, les nations à balance des paiements déficitaires ne seraient plus tenues de casser les salaires. Aujourd’hui, on les retrouve derrière les fariboles autour du revenu d’existence : émettre de la monnaie crée le pouvoir d’achat correpondant, c’est-à-dire la richesse correspondante. Ainsi, payer les fonctionnaires avec un euro-franc, monnaie publique, ferait apparaître dans le circuit économique une richesse de même valeur que le service public rendu par le fonctionnaire.
Keynes avait théorisé cela via le principe dit du multiplicateur, ou de la demande effective : la demande de l’un incite l’autre à en produire l’objet, ce qui a pour effet l’embauche de salariés pour la production de marchandises et la distribution du pouvoir d’achat correspondant. Tout est pour le mieux dans le meilleurs des mondes possibles, pourvu que rien ne grippe le mécanisme. Ce qui arrive quand on salarie des non-producteurs de richesse, puisqu’alors on distribue du faux pouvoir d’achat qui devra être pris sur le profit. C’est ainsi qu’une crise du profit, à la suite du ralentissement structurel des gains de productivité, a mis fin aux « 30 glorieuses ». C’est pour éliminer cette empêcheuse de penser en rond qu’il faut postuler que toute distribution de monnaie est une distribution de pouvoir d’achat, que l’on peut donc compléter la monnaie émise dans la production, par les banques pour les entreprises, par une monnaie émise pour réanimer le marché.

Ainsi, dans nos économies capitalistes vues comme économies de marché, simplement monétaires, plus de conflit capital-travail grâce à la complémentarité entre la monnaie fédérale commune, l’euro, et les monnaie locales, l’euro-franc, l’euro-lire, l’euro-drachme, etc. : patacons ou pâte à cons ?
Pour ces thuriféraires, l’antagonisme capital-travail est évacué, on peut chercher la solutions aux problèmes économiques et sociaux sans changer le rapport social de production. C’est l’erreur de ceux qui, dans l’Autre gauche, ne veulent pas voir que les lois de l’économie ne se réduisent pas à celles du marché, que la société capitaliste est une société de classes et que la monnaie est une institution politique aux mains de la classe dominante. Ce n’est qu’en se guérissant de cette funeste extrême myopie que la gauche de la gauche deviendra une gauche de gauche apte à comprendre le monde en vue de le transformer.

  1. http://www.nouvelledonne.fr/wp-content/uploads/2014/04/LEuroFrancEn16Points_NouvelleDonne.pdf []
  2. http://regionetzwerk.blogspot.fr/2012/11/chiemgauer-bald-in-griechenland.html. Il semble cependant que le développement des monnaies régionales en Allemagne rencontre de nombreux obstacles et que le concept soit en perte de vitesse : http://regionetzwerk.blogspot.fr/2014/09/regiogelder-auf-basis-nimmt-ab.html []
  3. Trotsky avait de même noté qu’à la fin du 19e siècle, la condition des paysans russes dépendait de la qualité de la récolte américaine de blé. []
  4. Tout cela peut paraître bien abstrait et mériterait de bien plus amples développements, c’est que, comme le notait déjà Disraeli, les affaires monétaires sont encore plus compliquées que celles concernant l’amour. []
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Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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