ReSPUBLICA

La grande paresse du capitalisme français

mercredi 26 septembre 2012

Dans la déferlante de la mondialisation ambiante, alimentée par l‘idéologie dominante et l’Europe libérale administrée depuis Bruxelles, le mot d’ordre est – on ne le sait que trop – l’adaptation tous azimuts : des effectifs des entreprises, des aides de l’Etat, des règles du marché du travail, de la gestion des marchés publics, des marchés tout court et par voie de conséquence, des organisations de production qui les peuplent.

Rien ne résiste à l’impératif d’aggiornamento qui est impulsé par les élites administratives, économiques, financières et à leur suite, politiques. S’adapter, si besoin à marches forcées, là se situe « l’alpha et l’oméga » de la pensée dominante présenté par ses promoteurs comme le plus intense effort de modernisation pour la bonne cause qui ait été demandé depuis longtemps aux peuples se trouvant traditionnellement sous leur coupe.

Le discours inclut bien sûr une menace à peine voilée, sous forme de régression programmée, d’appauvrissement général, et donc de déclin inéluctable contre lequel il importerait d’urgence de se ressaisir, si nous voulons préserver nos chances de survie en tant que riches tout court, ou de riches relatifs dans un monde en plein ébullition.

En résumé, il s’agirait aussi bien d’une question de fierté et d’amour propre que d’intérêt ou de courage politique, d’une œuvre de redressement qui ferait mal mais c’est normal, bref, d’une affaire de salut public, d’un sursaut nécessaire face à une société menacée de mort économique parce que virtuellement condamnée par le naufrage annoncé de son appareil de production.

Face au caractère particulièrement comminatoire de ces injonctions incessantes, Respublica a donc souhaité remettre quelques pendules à l’heure en revenant sur les mots d’ordre proférés, les justificatifs invoqués, les critiques adressées à l’ordre ancien – par essence et par avance disqualifié – la nature des remèdes préconisés, et surtout les résultats enregistrés en termes d’efficacité économique ou de performance industrielle en regard des objectifs affichés.

L’examen est décapant et le jugement sévère : Force est de constater que loin de stimuler, on affaiblit, faute de relever, on enterre, et qu’au lieu de sauver, on compromet comme jamais un développement ou une santé économique déjà passablement compromis. Il nous apparaît qu’au delà de l’affichage d’une promesse de redressement, à l’envers du discours proclamé, c’est d’une mise à l’encan, d’une grave mise en danger qu’il s’agit, en raison des voies et moyens exigés pour effectuer et accélérer la mise à jour forcée.

A quoi servent donc l’alarmisme officiel si bien orchestré, la précipitation managériale tellement affichée, l’ « ardente obligation » soit disant modernisatrice tant suggérée, sinon à cacher des motifs sans doute moins avouables, et pas seulement en termes de recherche de profit à court terme. Mais par exemple en termes d’exonération de responsabilités, d’économie d’efforts intellectuels ou de dispense d’investissement de la part d’un capitalisme qui revendique toujours la suprématie politique et sociale mais qui n’en justifie même plus le maintien par la recherche de l’excellence ou le caractère réellement exigeant de ses priorités avouées.

En bref, en lieu et place d’une exigence appuyée, c’est d’une fuite qu’il s’agirait plutôt, d’une débâcle intellectuelle et morale même parfois, au moins d’un coupable laisser aller, si l’on considère les errements dans lesquels la paresse et la sclérose dissimulés à grand peine sous des appels pressants, entraînent aujourd’hui le potentiel de production d’un pays comme la France.

Nous reviendrons sur différents aspects à travers une série d’articles illustrant la dérive, voire la démission collective qui se joue sous couvert d’adaptation. Respublica en analysera les formes dans le discours qui nous est notamment servi sur la compétitivité lequel, en se focalisant sur les délocalisations, révèle deux impasses bien réelles et d’ailleurs liées entre elles : un expédient face au prétendu coût excessif du travail, et un refus de livrer vraiment bataille en matière de productivité, ce dernier se traduisant par un relâchement général dans le domaine de la R&D. Ces phénomènes sont d’ailleurs plus qu’un symptôme, ils sont un aveu. A travers eux en effet, c’est une cohorte composite d’héritiers, de banquiers et de grands corps qui, tels le second Empire ou la troisième République à Sedan, rendent les armes sans avoir vraiment combattu, et qui, après avoir raté les nationalisations, puis les privatisations, se jette à corps perdu dans une mondialisation qui ne peut que broyer des régiments de salariés. Ses salariés. Mais peu importe puisque cette dernière l’exonère enfin de ses devoirs envers eux et la Nation qu’elle traîne comme un boulet depuis deux siècles et dont elle rêve toujours de se débarrasser. Plutôt mort que citoyen, voilà le mot d’ordre.

Curieux comme la tendance en cours nous rappelle aussi des périodes que nous croyions oubliées, des expériences à l’égard desquelles nous nous croyions vaccinés, des errements ou des abandons qui avaient conduit bien près de la ruine et de la disparition pure et simple de l’échiquier économique mondial. Etudiants dans les années 70, nous apprenions que la grande paresse du capitalisme français de tradition, complice de l’Etat parce qu’avant tout soucieux de protection et de rentes de situation, avait enfin été vaincue. Qu’étaient finies les années 30 et l’anémie d’une société vieillissante ou le déclin d’un pays plus préoccupé de repli sur soi que d’ambition. Mieux, qu’un terrible syndrome qu’Alain Peyrefitte stigmatisait sous le nom de mal français et qui nous condamnait depuis des lustres à nous tromper de guerre ou à en refuser le combat, avait enfin été exorcisé.

Et si les délocalisations étaient en fait l’ultime avatar de ce mauvais œil, en plus difficile à débusquer parce dissimulé sous un activisme de façade ? Une espèce de ligne Maginot à l’envers où la prétendue offensive tous azimuts protègerait par avance de tout soupçon de passivité ? On a parfois l’impression que la religion du grand large qui nous avait rassurés sur nous même à l’occasion des trente glorieuses, tient lieu de justificatif à toutes les entreprises extérieures parce qu’elle protège de la sempiternelle accusation ou de la fameuse tentation du repli sur soi. Mais depuis quand le fait d’aller chercher l’adversaire sur son propre terrain constitue t’il une garantie de succès ? Pas pour tout stratège en tous les cas, pour qui ce type d’aveuglement coupable est gros de défaite assurée.

La délocalisation, sous ces dehors de conquête factice, frelatée, n’est qu’un alibi de stratégie économique, ressuscitant paradoxalement notre vieux malaise de la facilité et des combats perdus d’avance sur fond de doute ou d’activisme désordonné. Faire une sortie pour poursuivre en rase campagne les assaillants, ne conduit qu’à laisser le champ libre à ceux qui sont à nos portes. Stigmatiser l’immobilisme et prêcher le grand large à mauvais escient pour conjurer les soit disant faiblesses structurelles de l’esprit cartésien ou latin ne sert en l’occurrence qu’à faire preuve de fébrilité déplacée ou de résignation coupable en délaissant nos atouts de l’intérieur, la lutte pour notre rang, la préservation de notre outil industriel et de notre avenir collectif.
L’impératif de l’époque n’est pas de sauver les meubles de nos chers actionnaires en usant d’expédients pour ranimer leur compte d’exploitation, surtout quand c’est au détriment de la préservation du patrimoine dont ils ont la charge parce qu’ils en sont les propriétaires, et qu’au nom de cette toute puissance, renforcée par la maîtrise des médias, ils s’arrogent le droit d’en disposer à leur guise et au mieux de leurs intérêts. Non seulement ils l’oublient en nous faisant la leçon, mais ils se trompent pour eux même de compétition par réflexe conditionné de condottieres à la manque, et par paresse d’entrepreneurs apeurés et hagards, mi-fuyards, mi-dépassés, mais surtout ballottés par des évènements qu’ils ne cherchent même plus à maîtriser avec discernement.

Dans un prochain article, Respublica montrera comment cette fausse réponse au prétendu coût excessif du travail n’est qu’un alibi commode à la sclérose intellectuelle et à la facilité managériale qui conduisent au nivellement des marchés vers le bas. Comment loin d’être la solution, elle en est en réalité le problème. Alors que la seule question qui compte, c’est celle de la compétitivité par le haut, vue sous l’angle de la productivité qui comprime les coûts sans baisser les salaires, et de la valeur ajoutée intrinsèque, vendue au marché comme condition de la survie durable de nos sociétés développées.