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« La Loi du marché », seule loi de l’histoire ? Un film de Stéphane Brizé

mercredi 17 juin 2015

Interprété par Vincent Lindon qui a remporté le prix d’interprétation du Festival de Cannes 2015, Thierry, la cinquantaine, enchaîne depuis son licenciement des formations sans avenir. Il finit par être employé comme vigile dans un supermarché où lui sera réclamé l’inacceptable. La Loi du marché est la chronique austère d’un parcours mené en solitaire par un ancien ouvrier qui s’est battu avec ses camarades contre la fermeture d’une usine dont les bénéfices ne suffisaient plus aux actionnaires. Il découvre que pour la société, le métier dans lequel il s’est reconnu pendant 30 ans, ne vaut rien.

Un héros lâche ?

Une scène charnière présente la confrontation de Thierry au leader syndicaliste de son ancienne usine. Ce dernier lui demande avec insistance de poursuivre le combat en vue de faire payer leur ancien employeur pour licenciement abusif. C’est que Thierry fut moteur dans la lutte collective. Mais aujourd’hui, il demande à son ancien camarade d’« entendre » sa volonté de tourner la page, lui précisant que cette décision ne le transforme pas en lâche. Dans la première partie du film où il se bat pour trouver du travail, comme dans la seconde où il subit l’emploi péniblement décroché, Thierry est face à lui-même : à ce qu’il a désiré être, à ce qu’il a construit jusque-là, à ce qu’il juge présentement devoir faire. Mais au chômage comme au travail, il fait également face à un capitalisme impitoyable.

La caméra de Stéphane Brizé, qui colle à Thierry tout au long du film, révèle un homme qui subit des humiliations en cascade sans jamais abdiquer. Depuis longtemps, il sait se taire avec l’intelligence des rapports de force. En l’occurrence, il est confronté à un système infiniment plus fort que lui et sans égard pour quiconque. Mais il veut pouvoir nourrir sa famille et, pour cela, il va jouer le jeu lors de séances dépréciatives d’entraînement aux entretiens d’embauche. Cela ne fait pas de lui un lâche, mais un homme lucide qui refuse de sombrer et qui sait protester quand les bornes ont été dépassées. L’ancien ouvrier syndicaliste contient sa révolte parce qu’il le faut, mais il a l’obstination des caractères forts. En plusieurs moments, la caméra se fixe sur la nuque raide de celui qui reste droit dans l’adversité. À la fin du film, par une décision maîtrisée, il sauvegarde ses principes et sa dignité. Le chemin de la renaissance n’est pas irrémédiablement barré.

Un puissant effet de réalité

Vincent Lindon est le seul acteur professionnel. Tous les autres personnages, employé de Pôle emploi, conseiller bancaire, agents de supermarché, jouent dans le film le rôle qu’ils tiennent dans la vie réelle. Quant au leader syndicaliste de l’ancienne usine de Thierry, il est interprété par Xavier Mathieu, l’ancien porte-parole CGT de l’usine Continental. Dans la vie réelle, l’usine a licencié ses salariés pour cause de profits insuffisants. Lindon met son savoir de comédien pour incarner un personnage rugueux, tandis que les acteurs non professionnels présentent sans outrance des codes et des postures caractéristiques de leur vie professionnelle. Une rare solidarité a uni tous les acteurs d’un film tourné à moyens réduits en moins d’un mois. Comédien taiseux célèbre, Lindon a encouragé les non professionnels à exprimer le maximum en disant le minimum. Chaque scène était cadrée. En revanche, chaque acteur avait la liberté d’être au plus près de ce qu’ils imaginent être leur réalité sociale1.

On découvre ainsi des individus contraints par la loi glaciale du profit financier maximum. On saisit, comme si on était dans la vie réelle, le désarroi mal dissimulé de l’agent de Pôle emploi qui n’a rien de sérieux à proposer à Thierry. Et pourtant, il s’agit d’une véritable production cinématographique, non d’un documentaire. La Loi du marché est une fiction très construite qui fait sentir et comprendre avec intensité un aspect de la réalité de la société française d’aujourd’hui. Le film montre sans exagération trompeuse comment fonctionne un entretien d’embauche sur Skype quand on est un ouvrier de 50 ans mis à la porte de son usine. Rien n’est simpliste ni outré lorsque la banquière essaie de placer une assurance vie à Thierry après lui avoir conseillé de vendre son bien immobilier, car on saisit qu’elle se conforme à ce qu’on attend d’elle. Quand, de son côté, Thierry paraît mécanique et maladroit dans sa fonction de vigile, c’est qu’il peine à tenir un rôle qu’il déteste, lui qui a façonné sa personnalité et bâti sa vie autour de son ancien métier.

Ce croisement d’un travail d’acteurs non professionnels avec celui de Vincent Lindon contribue à produire de puissants effets de réalité. Le film ne commente pas la réalité, il la recrée, la restitue cliniquement à travers des personnages piégés par la hantise d’être mis hors-jeu. Chaque plan séquence est un condensé de la manière dont des consignes sont données et exécutées par les acteurs sociaux. On découvre comment un vigile de supermarché apprend à utiliser efficacement la caméra cachée qui surveille les clients. On apprend, presque par hasard, la vraie raison pour laquelle Thierry a été recruté : alors qu’il fut licencié, il a été embauché pour aider son nouvel employeur à licencier ! Thierry parvient cependant à voler à ce monde tragi-comique un moment de liberté, quand il s’initie au rock avec son épouse. Cependant, il est le seul personnage à n’être pas réduit à sa fonction sociale. Mis à part son épouse et son fils handicapé, aucun des autres protagonistes n’est vu dans sa vie intime, ni même dans sa vie professionnelle en dehors de Thierry. Lorsqu’il est question de la vie privée d’une caissière, c’est en son absence et d’une façon ignoble, par un DRH aussi lisse qu’un robot. Du début à la fin, l’histoire gravite autour de son héros. C’est sa force et sa limite.

Un film politique ?

Le film a mécontenté Laurence Parisot qui a fustigé le « combat étrange » d’une « certaine gauche » en proie au « manichéisme le plus simpliste ». Mais les spectateurs sont nombreux à y avoir parfaitement reconnu des situations fréquemment vécues. On a aussi adressé au film le reproche inverse de n’être pas assez militant, en produisant l’impression de fatalité implacable et en ne condamnant pas la lâcheté de ceux qui participent au système. De fait, l’agent de Pôle emploi dégage efficacement sa responsabilité de la galère de Thierry, la banquière se borne à faire des propositions que Thierry décline librement et, à la limite, on ne saurait reprocher au DRH d’inviter les salariés à ne pas culpabiliser après le suicide d’une de leurs collègues. Ni moralisateur ni dogmatique, le film ne dit pas qui est bon et qui est méchant, pas plus qu’il ne délivre la recette pour lutter efficacement contre un système d’exploitation intégré par ses acteurs. Quand, à la fin du film, Thierry s’en va, il ne trouve personne pour le retenir ni le soutenir. Il ne semble d’ailleurs rien attendre de quiconque, retournant à sa solitude de départ.

Malgré cela, le film n’impose pas une vision désespérée de la réalité. Il montre des enjeux plutôt que des états définitifs, de sorte que tout ne semble pas irrémédiablement joué. La suite de l’histoire pourrait se jouer autrement. Car les protagonistes auraient eu des raisons objectives de s’entraider, au lieu de jouer les unes contre les autres ou de s’ignorer mutuellement. Des raisons subjectives aussi permettent de supposer qu’une autre histoire est possible : les personnages ne sont pas satisfaits du rôle qu’ils jouent pour ne pas disconvenir à la « loi de marché ». Lors d’un pot de départ en retraite, le gérant du supermarché paraît sincèrement chaleureux, même si son amabilité d’un moment n’a rien coûté à l’entreprise. Le film ne provoque pas seulement l’esprit de révolte du spectateur mais son intelligence inventive également. Vincent Lindon a dédié le film aux « citoyens laissés pour compte » et estimé que son prix fut un « acte politique ». En montrant une réalité souvent déniée et en suggérant ses contradictions, on pointe une transformation possible. La cruauté du film ne tient pas principalement aux vices d’un système basé sur le profit financier, mais à l’inexistence d’une opposition collective des travailleurs. C’est le cas lorsque la sanction infligée à une caissière qui a commis une faute professionnelle, est manifestement disproportionnée. Le film force à réfléchir au besoin de renforcer le syndicalisme et d’imposer une nouvelle organisation du travail. Il montre que la souffrance au travail appelle des réponses politiques.

La Loi du marché, 2015, par Stéphane Brizé avec Vincent Lindon.

  1. http://www.francetvinfo.fr/culture/cinema/festival-de-cannes/vincent-lindon-chomeur-dans-la-loi-du-marche_910987.html []
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