Sciences

Le « dessein intelligent » (2e partie) : l’activisme

mercredi 7 avril 2010

Le mouvement de l’Intelligent Design (dessein intelligent) qui s’est développé depuis une vingtaine d’années aux Etats-Unis a pour but, tout en se présentant comme une démarche scientifique indépendante de toute religion, de montrer que les êtres vivants présentent les caractères spécifiques de produits résultant non d’une évolution naturelle, mais d’une conception intelligente. Dans un précédent article (Le « dessein intelligent » (1re partie) : l’argumentation), nous avons présenté un exposé critique des principaux arguments avancés à l’appui de cette thèse. Nous poursuivons ici notre étude par l’examen de l’Intelligent Design en tant que mouvement pseudo-scientifique d’inspiration théiste.

I. Le cul-de-sac dialectique

L’analyse critique des arguments avancés par les tenants du dessein intelligent montre que ceux-ci exploitent systématiquement les zones plus ou moins obscures du champ de nos connaissances : origine de la vie, systèmes moléculaires complexes, lacunes paléontologiques… Historiquement, l’utilisation du surnaturel comme « bouche-trou » est aussi vieille que l’humanité, et n’a fait que reculer petit à petit devant les progrès scientifiques. Mais ceux-ci posent sans cesse de nouvelles questions, donc créent de nouvelles zones d’ombre. Autour d’elles, les controverses sont vives, et évidemment nécessaires à la démarche cognitive, mais elles sont réservées aux spécialistes compétents. Or, leurs débats, parce qu’ils sont incertains et complexes, n’intéressent guère les médias. Le discours de l’Intelligent Design, en revanche, s’adresse essentiellement au grand public, avec un message simple : « La théorie darwinienne présente des insuffisances que seule l’hypothèse d’une conception intelligente peut pallier ». Pour ce faire, la théorie de l’évolution est restreinte à la vulgate simpliste qu’en connaît le public, principalement le modèle de la microévolution (qui est largement dépassé), ce qui permet de présenter les phénomènes difficiles à expliquer comme autant de preuves d’un achoppement du concept même d’évolution naturelle. On assène alors le slogan : « L’évolution n’est qu’une théorie, pas un fait », formule qui exploite le mot « théorie » dans son sens courant d’une simple spéculation.

Or une théorie scientifique est tout autre chose : c’est un ensemble cohérent d’hypothèses explicatives rendant compte de phénomènes observés, qui doit présenter un certain nombre de qualités, notamment :

  • de résulter de l’analyse logique de plusieurs observations, répétées et vérifiées ;
  • d’être prouvable ou réfutable par l’expérimentation, soit directement, soit au travers de ses conséquences logiques, et d’être modifiable en fonction des données nouvelles ;
  • et de respecter le principe de parcimonie, à savoir d’utiliser les hypothèses les plus simples, de manière à minimiser les nouveaux questionnements résultant de ces hypothèses.

Ces conditions découlent des principes du matérialisme scientifique. Il ne s’agit pas d’un dogmatisme philosophique, mais de la seule méthode permettant une démarche cognitive rationnelle. C’est, précisément, ce qui différencie fondamentalement la pensée scientifique de la pensée religieuse : alors que celle-ci, partant de doctrines générales qu’elle considère comme des vérités absolues, interprète les faits réels à la lumière de ces doctrines (quitte à rejeter tout élément factuel qui ne concorde pas avec elles), la démarche scientifique part au contraire de faits particuliers pour élaborer des théories explicatives plus générales, mais qui restent toujours des hypothèses réfutables ou modifiables. La thèse du dessein intelligent, qui n’est évidemment pas expérimentable, ni directement ni au travers de conséquences logiques, ne relève donc pas de la démarche scientifique et s’apparente plutôt à un mode de pensée de type religieux. Il est à remarquer, à ce propos, que les arguments proposés par les avocats de cette thèse, y compris les travaux mathématiques de Dembski, n’ont pas été publiés dans des revues scientifiques, où les manuscrits auraient dû être validés par un comité de lecture composé de spécialistes compétents.

Ce qui est plus grave encore, c’est que l’hypothèse d’une conception intelligente va à l’encontre du principe de parcimonie : pour résoudre des problèmes biologiques certes épineux mais d’essence naturaliste, cette hypothèse fait appel à une action surnaturelle et pose donc le problème, autrement plus embarrassant, qui est de savoir qui est l’auteur de cette action. Etait-ce un extra-terrestre venu d’une autre planète ?… Le dieu nordique Odin qui, dit-on, façonna la terre avec le corps d’un géant vaincu ?… Ou encore Brahmâ, le dieu créateur hindou ?… Gaïa, la déesse-terre des anciens Grecs ?… Râ l’Egyptien, Lao-t’ien-yeh le Chinois, ou le Grand-Esprit Amérindien ?… A ce problème, auquel le mouvement de l’Intelligent Design lui-même refuse de répondre il n’existe évidemment pas non plus de réponse scientifique. La thèse du dessein intelligent ne constitue donc pas une théorie scientifique, mais plutôt une sorte de cul-de-sac dialectique, d’où l’on ne peut sortir qu’en recourant, hors de toute démarche scientifique, à un référentiel religieux.

II. « The wedge »

Est-il besoin de dire que, pour les tenants de l’Intelligent Design, ce référentiel religieux non seulement existe mais est même sous-jacent à leur mouvement ? Bien qu’ils se défendent officiellement de tout prosélytisme religieux en se retranchant derrière une argumentation apparemment laïque, tous sont des chrétiens engagés, la plupart appartenant aux églises protestantes évangéliques. L’identité du « concepteur intelligent », pour eux, ne fait pas de doute, c’est le Dieu de la Bible et personne d’autre, et ils l’affirment même dans les documents destinés à leurs sympathisants. Phillip E. Johnson, le fondateur du mouvement, ne s’en est pas caché, déclarant que son but était de « présenter le créationnisme comme un concept scientifique » (« cast creationism as a scientific concept »). Pour Dembski, le mathématicien, « ce n’est que la Parole de l’Evangile de St Jean traduite dans le langage de la théorie de l’information ». Et par-dessus tout, le nom donné par Johnson au programme stratégique de l’Intelligent Design est révélateur : « The Wedge ». Le mot wedge désigne en effet un coin, cet instrument prismatique en acier qui sert à faire éclater les bûches. Et Johnson de préciser : « La première chose à faire est de ne pas parler de la Bible […] Une fois que nous aurons éliminé le préjugé matérialiste de la réalité scientifique, […] alors seulement les ‘problèmes bibliques’ pourront être débattus. » … On ne saurait être plus clair : il s’agit bien de s’immiscer dans le débat scientifique pour « casser » la démarche rationaliste. L’Intelligent Design n’est que le cheval de Troie d’un créationnisme modernisé.

La « stratégie du coin », d’ailleurs, n’est autre que celle adoptée par les créationnistes depuis les années 1970 : d’abord, pour « faire échec au matérialisme scientifique et à son héritage destructeur », attaquer la théorie de l’évolution devant les médias et le grand public en faisant admettre la thèse du dessein intelligent comme une alternative crédible ; puis, par un lobbying bien orchestré auprès des instances politiques, obtenir que cette thèse soit incluse dans les programmes scolaires, d’abord en parallèle avec la science de l’évolution, puis si possible comme une idéologie dominante : « Teach the controversy » (« Enseignons le débat »), est devenu le slogan de ces apôtres de la liberté intellectuelle. La nouveauté dans cette stratégie, et elle est capitale aux Etats-Unis, est que la thèse de l’Intelligent Design se présente comme non religieuse, donc pourrait contourner le 1er Amendement de la Constitution qui a, jusqu’à présent, tenu les créationnistes en échec. Il semble toutefois que la Justice américaine ne soit pas dupe, puisqu’en 2005 un juge de Pennsylvanie a estimé anticonstitutionnel, parce que d’inspiration religieuse, l’enseignement de l’Intelligent Design.

Dans cette stratégie, les scientifiques sont les premiers visés, mais, pour se défendre, ils sont relativement démunis. L’objectif essentiel des avocats du dessein intelligent, en effet, n’est pas tant de prouver le bien-fondé de leur propre théorie que de jeter le doute sur les autres, pour faire croire à l’existence d’une controverse scientifique. En réalité, comme nous l’avons vu, ce débat n’a pas lieu d’être, tout simplement parce que la thèse du dessein intelligent n’a rien de scientifique. Mais son rejet par les experts, en particulier dans les revues spécialisées, est alors présenté par le mouvement de l’Intelligent Design comme la preuve d’un ostracisme inadmissible, témoignant lui-même d’une vision tronquée de la science sous l’influence de l’idéologie matérialiste. Lorsque, d’autre part, des chercheurs acceptent d’entrer dans un débat public, ils sont perdants d’avance : non seulement l’existence d’une controverse se trouve ipso facto confirmée, mais chaque incertitude scientifique est alors exploitée par des accusateurs habiles autant que de mauvaise foi, ce d’autant mieux que la pertinence des arguments techniques échappe à un public non averti. Enfin, l’hypothèse adverse (le « dessein intelligent ») ne peut jamais être formellement réfutée, puisque l’inexistence n’est pas prouvable – l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. L’attitude la moins mauvaise pour les scientifiques est donc d’éviter les débats médiatiques en direct, tout en faisant connaître leurs travaux et leurs arguments par écrit, autant que nécessaire.

La vraie polémique, finalement, n’est pas scientifique mais sociopolitique. C’est aux citoyens que revient la responsabilité d’empêcher une dérive théocratique. La résistance, aux U.S.A., s’est organisée depuis quelques années, notamment sur Internet, en utilisant les armes du rationalisme, mais aussi, sur certains sites (par exemple venganza.org : the Church of the Flying Spaghetti Monster), celles de l’humour et de la dérision. Le mouvement le plus emblématique est celui des Brights (the-brights.net), qui a acquis une dimension internationale et qui se développe maintenant en France (brightsfrance.org).

III. La situation en Europe

Le créationnisme américain, dans sa dimension politique, est profondément lié à certaines spécificités socioculturelles typiques des Etats-Unis :

  • une religiosité puritaine doublée de pragmatisme, conduisant à l’idée que les faits observables eux-mêmes doivent être des preuves de l’action divine ;
  • une laïcité étatique de principe vis-à-vis des différentes confessions (1er Amendement de la Constitution) mais dans l’affirmation officielle de la foi (« In God we trust », « One nation, under God ») ;
  • et surtout une forte décentralisation rendant l’enseignement vulnérable aux opinions majoritaires locales.

Les pays européens, et en particulier la France, pourraient donc se croire à l’abri d’un tel syndrome… Ce n’est malheureusement pas certain.

En effet, d’une part certaines églises nord-américaines tendent, depuis quelques années, à essaimer un peu partout dans le monde, grâce à un prosélytisme particulièrement actif. Il s’agit par exemple des Témoins de Jéhovah, qui diffusent largement leurs convictions bibliques et créationnistes au travers de multiples ouvrages (distribués gratuitement sur demande) faisant un large usage de l’argumentation de l’Intelligent Design. D’autre part – et ceci est plus inquiétant –, les institutions créationnistes américaines se sont donné les moyens de diffuser mondialement cette argumentation anti darwinienne, la mettant ainsi à la disposition des fondamentalistes de toutes religions et de tous pays.

En Europe de l’Ouest, l’église catholique comme les églises réformées ont depuis longtemps pris leurs distances vis-à-vis de la Genèse biblique. En 1950, le pape Pie XII a jugé que l’évolution, en tant qu’explication biologique, n’était pas incompatible avec la foi chrétienne, sous réserve qu’elle ne soit pas utilisée comme une argumentation applicable aux questions de spiritualité (lettre Humani Generis). Mais le Vatican n’a pas pour autant renoncé à « réconcilier Foi et Raison », et a appelé à « une culture et un projet scientifique qui laissent toujours transparaître la présence de l’intervention providentielle de Dieu » (Jean-Paul II, 2000). En France, des institutions comme la Fondation Teilhard de Chardin et l’Université Interdisciplinaire de Paris (UIP) – qui, comme son nom ne l’indique pas, est une association ‘loi de 1901’ qui n’a rien d’académique – œuvrent dans ce sens : lutter contre le matérialisme, rechercher « un sens caché derrière les faits scientifiques », et développer une nouvelle discipline, « Science et Religion ». Il ne s’agit pas ici à proprement parler de créationnisme, mais plutôt d’une version « soft », tendance teilhardienne, du dessein intelligent. Sur ce thème, l’UIP organise des conférences et colloques, et participe même à des programmes internationaux, bénéficiant à cet effet de l’appui du Vatican et de l’aide financière d’un puissant partenaire américain, la John Templeton Foundation.

Bien que ces dérives pseudo-scientifiques n’aient pas eu, jusqu’à présent, un impact important, il convient néanmoins de rester vigilant. Dans leur ouvrage Les créationnismes : une menace pour la société française ? (Ed. Syllepse, 2008), Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau soulignent que, depuis l’avènement de Benoît XVI, le Vatican a accentué son implication dans les affaires publiques, étant allé jusqu’à intervenir directement auprès du Conseil de l’Europe pour tenter d’empêcher le vote du rapport Les dangers du créationnisme dans l’éducation (2007). Baudouin et Brosseau signalent également un autre danger, en provenance de l’Europe de l’Est où, depuis la chute du communisme soviétique, renaît l’activisme religieux : En Russie, mais aussi en Pologne et en Roumanie (membres de l’Union Européenne), des groupes de pression agissent, comme aux Etats-Unis, pour « promouvoir les valeurs spirituelles » et « proposer une alternative à la théorie darwinienne » dans l’enseignement – ce avec l’appui des instances religieuses, catholiques et orthodoxes.

Encore plus inquiétant est le fondamentalisme musulman, propagé dans des communautés peu instruites par des religieux avides de pouvoir théocratique. Plus radical que le mouvement de l’Intelligent Design (dont il emprunte toutefois une partie de l’argumentation), le créationnisme islamique nie toute évolution des êtres vivants, censés avoir été créés respectivement sous leur forme définitive. Ce créationnisme est diffusé en Europe par une puissante organisation située en Turquie, la « Fondation de Recherche Scientifique », Bilim Arastirma Vakfi (BAV), qui bénéficie de financements importants (d’origine inconnue) et qui est depuis longtemps en contact avec les créationnistes américains, en particulier l’Institute for Creation Research. En 2007, le BAV a diffusé gratuitement en France et dans les pays voisins, à des centaines d’exemplaires, un Atlas de la Création, luxueux ouvrage au « look » scientifique tendant à « montrer » qu’aux espèces vivantes actuelles correspondent des fossiles qui leur ressemblent, donc que « la théorie de l’évolution est une imposture ». Mais ce livre, dont l’auteur, Harun Yahya, n’est autre que le fondateur du BAV, n’est lui-même qu’un des multiples ouvrages et documents vidéo diffusés mondialement, dans des dizaines de langues, par cet organisme. Et surtout, ce créationnisme islamique est propagé par tout un ensemble de sites web (harunyahya.fr), dont certains (demandezauxdarwinistes.com) proposent même à la jeunesse des questions destinées à déstabiliser les enseignants de biologie…

Conclusion

Nous devons donc nous préparer à devoir résister à de nouvelles intrusions de dogmatismes religieux, tant directement en milieu scolaire qu’indirectement au travers des médias et des instances politiques. Pour s’en défendre, la France a la chance de posséder une tradition laïque forte, institutionnalisée par la loi du 9 décembre 1905, qui garantit à la fois la liberté individuelle de conscience de chacun et l’indépendance du domaine public, notamment en matière de recherche et d’enseignement, vis-à-vis de toute instance confessionnelle. Nos concitoyens ne mesurent peut-être pas à quel point cette laïcité est précieuse, alors même qu’elle est menacée tant par une tentation d’alignement sur la « tolérance » des autres pays européens que par la veulerie de certains élus prêts à tous les « accommodements » dits « raisonnables » pour conserver leur électorat. Ayons le courage, comme les juges qui, aux Etats-Unis, ont su faire respecter la Constitution, de préserver notre laïcité pour faire obstacle à l’activisme créationniste.

(Article original : Science et religion : la thèse de l’Intelligent Design
Publié sur : http://www.brightsfrance.org, mars 2006)

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