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L’ère du peuple, selon Jean-Luc Mélenchon

dimanche 2 novembre 2014
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Le désastre électoral de l’autre gauche aurait pu réveiller ses principaux dirigeants. Mais jusqu’à présent, il n’en a rien été. Jean-Luc Mélenchon est le premier à prétendre tirer les enseignements de cet échec. Il le fait dans un livre, L’ère du peuple1, qui propose un changement de stratégie. Selon nous, l’ouvrage est l’occasion de débattre sans tarder sur le fond.

Nous retrouvons dans ce livre de nombreuses caractéristiques de ce que Jean-Luc Mélenchon appelle « le nouvel âge du capitalisme », que nous partageons : déformation du partage de la valeur ajoutée, augmentation des inégalités, de la pauvreté et de la misère, obsolescence de la social-démocratie (p. 136), etc.
Des vérités oubliées comme le fait que la plus longue frontière de la France est avec le Brésil (p. 80) sont présentes dans ce livre. Par ailleurs, ce livre procède de diverses considérations de temps long (économie de la mer de la France, 6e espace maritime du monde, réchauffement climatique, politique industrielle, l’anthropocène, le nouvel ordre du temps, etc.) qui méritent débat. L’intérêt du livre pour ces questions est certain. Le livre se présente, selon lui, comme un récit qui « peut être considéré comme une théorie de la révolution citoyenne » (p. 14). Il affirme que le récit des grandes idées des siècles précédents ne fonctionne plus et donc il en propose un autre. Voilà qui est alléchant !

Une vision discutable de la période présente

L’ouvrage s’ouvre sur une vision catastrophiste de la période présente : « Il n’y a pas de crise. Il y a un changement total de la trajectoire de l’humanité » (p. 11) qu’il associe à « l’aveuglement des élites dirigeantes » (p. 12).
La lutte des classes semble abandonnée quand il proclame « que l’action sera menée au nom de l’intérêt général… Le peuple va la mener et non une classe particulière… Le peuple, c’est-à-dire cette multitude quand elle devient citoyenne… » (p. 13). Nous pensons plutôt à ReSPUBLICA qu’il y a bien une crise systémique2, que la politique néolibérale est une excellente politique pour la grande bourgeoisie qui ne semble pas aveuglée du tout, et qu’il n’y aura pas de transformation sociale et politique sans lutte prioritaire pour la parité sociale et donc pour l’émancipation de la classe ouvrière et employée.
Jean-Luc Mélenchon a un avis positif sur le gouvernement Jospin : « D’ailleurs, en pleine hégémonie libérale, les 35 heures sans perte de salaire et l’alliance avec les écologistes et les communistes… étaient uniques au monde » (page 19). Pourtant, c’est bien ce gouvernement qui a fait voter la 2e loi Aubry qui faisait perdre du salaire.
Nous ne partageons pas l’idée que « depuis le premier jour, les USA voient d’un mauvais œil l’émergence de l’euro » (p. 72). Cela nous semble plus complexe que cela. Et si nous partageons sa critique du libre-échange, le fait d’ajouter l’adjectif solidaire au protectionnisme (p. 84) ne suffit pas pour le caractériser et pour le différencier du protectionnisme de droite3.
Mélenchon se déclare favorable à l’interdiction des cotations en continu des valeurs boursières, du trading automatisé (p. 89). Bien. Mais est-ce efficace de ne le faire que dans un seul pays ? Il parle de la vente de leur travail par les populations urbaines (p. 113). Mais il s’agit de la vente de leur force de travail et non de leur travail. Dans le chapitre « Homo urbanus », on ne trouve rien sur le phénomène important de gentrification4.

Lutte de classe ou « peuple classe » ?

Au début du chapitre intitulé « Le peuple et sa révolution », il écrit qu’« à toute condition sociale finit par correspondre une conscience collective. Que cette conscience soit claire ou confuse n’empêche rien. Ça se fait tout seul. » (p. 115) Exit donc la théorie de l’aliénation et du fossé entre les conditions objectives et subjectives. Un peu vite dit, non ? Et la nécessité de l’éducation populaire comme troisième pilier de l’action organisée avec les partis et les syndicats ? D’autant que, d’après Mélenchon, la conscience collective se crée grâce au phénomène urbain (« la cité sans fin » de la p. 117) et aux réseaux sociaux (p. 118). À la page 120, il est déclaré que « le peuple du présent est infiniment plus nombreux et socialement homogène que celui de l’Aventin »5. Nous pensons plutôt que le peuple est au contraire très hétérogène. Il y a là un débat à ouvrir.
Jean-Luc Mélenchon estime également que « c’est le peuple qui prend la place qu’occupait hier la classe ouvrière révolutionnaire dans le projet de la gauche ». Il reprend à son compte l’idée réformiste du peuple classe et le fait que pour lui « ce n’est donc pas dans l’entreprise ni autour des revendications corporatives des salariés qu’éclatent les processus révolutionnaires de notre époque » (p. 121). D’ailleurs, on ne trouve que peu de traces dans cet ouvrage d’une réflexion sur les rapports sociaux de production et sur leur nécessaire transformation. Lacune ?
Pour lui, les trois piliers critiquables dans l’ordre actuel sont la propriété, la hiérarchie des normes et l’ordre institutionnel de la 5e République. Nous sommes d’accord, mais nous pensons qu’il n’y a pas que cela : par exemple, l’Union européenne et la zone euro, la sphère de constitution des libertés avec l’école, les services publics et la protection sociale sont tout aussi indispensables comme bien d’autres domaines6.
À la fin du l’ouvrage, l’auteur résume sa thèse par le triptyque : 6e République, front du peuple, écosocialisme.

Les transformations des pays moins développés donnent-elles le la pour les pays les plus développés ?

Toute sa démonstration s’appuie sur des exemples pris dans les pays sud-américains, en Espagne, en Grèce, dans les révolutions arabes. Il renoue par là avec les anciennes tendances révolutionnaires tiers-mondistes pour qui les changements des pays moins développés ouvrent la voie aux transformations dans les pays les plus développés. De ce fait, il néglige la réflexion de ceux qui ont pensé le changement dans les pays développés : Marx, Engels, Jaurès, Gramsci, Berlinguer. Nous restons circonspects face à cela, car nous estimons que les conditions de la lutte dans des pays développés ne sont pas équivalentes à ceux des pays moins développés. Mais cela mérite un débat certain. L’auteur paraît fasciné par le développement de Podemos en Espagne qui évacue le conflit « gauche-droite » au profit du conflit « peuple contre l’oligarchie ». Podemos est une formation politique à fort pouvoir du secrétaire général tout en pratiquant une horizontalité via les réseaux sociaux, ce qui renforce le poids des « professions intellectuelles supérieures » dans la représentation politique au détriment des ouvriers et employés, en phase avec l’analyse d’un « peuple classe » centré sur les populations urbaines diplômées qui remplacerait maintenant la classe ouvrière. Notons cependant que c’est déjà le cas dans les formations politiques actuelles de l’autre gauche.

Quelle démocratie ?

Mélenchon refuse le système représentatif de type Sieyès, mais se rapproche peut-être plus du vote plébiscitaire que de la démocratie de type Condorcet. Obnubilé à juste titre par la nécessité de construire un nouveau récit pour la mobilisation, Jean-Luc Mélenchon privilégie les perspectives de temps long. Il n’applique donc pas la stratégie de l’évolution révolutionnaire de Marx et de Jaurès qui développent une politique des trois regards concomitants pour que soient pensées en même temps (et mises en application) les politiques de temps court, de temps moyen et de temps long. Voilà un débat qu’il faudra ouvrir.
2017 en ligne de mire ?
Nous ne pouvons pas terminer cet article en omettant le fait que l’élection présidentielle de 2017 est dans la tête de tous les dirigeants politiques. Que Jean-Luc Mélenchon déclare que le candidat du peuple pour 2017 sera « la 6e République », ne fait-il pas écho aux discussions internes actuelles de la direction nationale du PCF sur la possibilité d’avoir un candidat communiste à la présidentielle en 2017 ?

L’ère du peuple, de Jean-Luc Mélenchon, Fayard 2014, 10 euros.

L’ère du peuple, de Jean-Luc Mélenchon, Fayard 2014, 10 euros.

  1. Livre paru en octobre 2014 chez Fayard []
  2. Voir « Néolibéralisme et crise de la dette » de Michel Zerbato et Bernard Teper paru chez 2es éditions []
  3. Voir « Penser la république sociale pour le 21e siècle » page 75 de Pierre Nicolas et Bernard Teper chez Éric Jamet Éditeur []
  4. Voir page 30  du livre précédent []
  5. Lieu où la plèbe romaine se retira en 380 avant notre ère []
  6. Voir le livre précédent noté en notes 6 et 7 []
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