Chronique d'Evariste

Oui M. Taylor, la France est un pays communiste… mais qui a réussi !

lundi 1 décembre 2014
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Maurice Taylor, patron du fabricant américain de pneus TITAN, a cru jeter cette semaine un beau pavé dans la mare1, en affectant de dire tout haut devant les gazettes ce que d’autres penseraient tout bas, ou n’oseraient même plus exprimer du tout. Et le même M. Taylor, de poser avantageusement à l’imprécateur satisfait et sûr de son fait, surfant sur un soi-disant tabou, l’impossibilité absolue de nos jours, de pouvoir seulement penser se réclamer d’une appartenance idéologique qu’il vomit.

Eh bien M. Taylor, chiche ! Votre propos de réac sûr de lui et dominateur, arrogant et donneur de leçons, nous le saisissons au bond. Et il ne nous fait pas peur, ni rentrer d’effroi la tête dans les épaules, de proclamer, si nous ne le faisions pas déjà, que nous sommes en effet atteints de ce mal absolu, effectivement et souvent inavoué, qu’est notre coupable penchant pour cet idéal respectable et ambitieux qui s’appelle le communisme. Avouons-le donc tout net, à la différence de nos dirigeants qui n’en finissent pas de louvoyer : nous relevons votre défi de paraître ce que nous sommes et de ne point nous en cacher.

M. Taylor, nous savons la propension du business américain à penser court, et de votre industrie médiatique anglo-saxonne à faire de la propagande en débitant des truismes, que ce soit à longueur de série télé ou de films à grand spectacle, mais parlons cru, puisque vous nous mettez au défi de le faire : Oui, nous sommes un pays plus communiste que beaucoup d’autres, et vous savez quoi ? Il se pourrait bien qu’à contre-courant de ce que laisse supposer votre propos en forme de repoussoir pseudo scandaleux, oscillant comme d’habitude entre culpabilisation facile et naïveté bien pensante, nous en soyons même fiers !

Oui fiers parce que des envies de communisme nous avons, que des péchés de communisme nous commettons, et que des emprunts à notre tradition européenne de pensée socialiste, voire communiste nous revendiquons. Et merci encore, de votre grande gueule de yankee peu respectueuse des autres ou de votre agressivité manifeste de cow-boy dénué de tout esprit de nuance, car elles nous raffermissent encore dans la conviction que non, décidément, nous ne serons jamais dans le même camp que vous et qu’en outre, nous rejetons tout amalgame au nom de nos vieilles manies civilisées.

Alors puisqu’il faut probablement faire votre éducation intellectuelle et surtout sociale, au nom de principes que vos pères fondateurs avaient pourtant tenté de vous inculquer avant que vous ne vous en détourniez pour cause de folklore dépassé, au nom du pèse, du fric et du saint grisbi, oui, nous portons des stigmates bien visibles de la maladie communiste et nous allons tenter de vous expliquer pourquoi.

D’abord parce que, à la différence de vous, nous ne sommes pas taillés dans un bloc de manichéisme : il y a du bon, M. Taylor dans l’idée communiste que vous avez grand tort, à moins que vous ne le fassiez exprès, de rejeter catégoriquement en pratiquant l’amalgame avec les épisodes déviants ou délirants qui s’en sont réclamés au siècle dernier.

Ensuite parce que nous sommes depuis plus longtemps que vous acquis à l’idée que la loi du plus fort n’est pas le marqueur numéro un de la civilisation en marche. Dans ce bas monde, et comme le soulignait un de nos amuseurs publics que je n’aurais pas la prétention d’élever pour autant au rang de philosophe, dans la vie, il y a des pauvres, il y a des riches, il y a des grands, il y a des petits, il y a des forts et il y a des faibles, et il y a même ceux qui sont à la fois pauvres, petits et faibles. Eh bien, ceux-là, M. Taylor, nous avons à cœur de les traiter avec une infinie dignité malgré tout, et pas en leur faisant quotidiennement l’aumône pour nous donner bonne conscience, ce qui serait la marque même d’un absolu mépris à leur égard. Nous avons effectivement pour défaut majeur d’appliquer au plan collectif la qualité que le monde vous reconnaît généralement à titre individuel, l’optimisme qui consiste à penser que cette situation n’est ni forcément durable, ni définitivement inévitable.

Enfin parce que si nous sommes bien conscients que la création de valeur économique et que la ratification de son utilité sociale peut tirer parti de l’organisation d’un marché, nous n’en faisons pas pour autant un dieu vivant, et que nous avons pris l’habitude de rendre à César ce qui appartient à César. Tant en matière de sphère constitutive des libertés, où nous prônons une claire séparation du religieux et du politique, que dans le domaine de la vie civile où nous distinguons entre intérêts privés et bien commun, nous avons une conception de la vie des affaires qui consiste à penser que celle-ci ne doit pas dicter ses dogmes à toute la société. Que cela vous paraisse farfelu ou pas, c’est ce que nous appelons, de ce côté-ci de l’Atlantique, une utopie collective, et mille pardons pour le gros mot. Mais c’est notre péché mignon ici, de nous attacher à ce genre de défi. Que voulez-vous, chacun les siens …

Or, votre récent oukase aux pouvoirs publics locaux et à ce que nous avons la faiblesse d’appeler aussi des partenaires sociaux, de vous amener 300 salariés la corde au cou pour servir votre projet de relance d’une usine de pneus à Amiens, en passant les autres par pertes et profits, ainsi que votre tendance à penser que c’est comme cela et pas autrement sous peine d’excommunication économique, nous ferait bien rire si elle ne constituait d’abord un outrage à nos coutumes, à nos principes et à nos lois. Vous savez, la Loi, que vous idolâtrez à longueur de western, quand ça vous arrange pour faire viril, mais que vous entendez fouler aux pieds dès qu’elle vous dérange, sans savoir ou vouloir un instant vous poser la question d’une possible alternative.

Facile, dans ces conditions de faire du business ! Moi qui croyais que le chef d’entreprise était devenu le chevalier blanc des temps modernes, capable de relever tous les défis et, de par sa stature de surhomme labellisé par le marché, la télé et la bourse, de réussir là où les autres échouent lamentablement. Or ce que vous nous proposez, M. Taylor, c’est non seulement de renoncer à placer la barre un peu haut, ce qui entraînerait ipso facto notre respect, mais de baisser les bras dès que la difficulté surgit !

Or savez-vous que depuis plus de 60 ans, en fonctionnant peu ou prou sur ce modèle très stupide et quasi communiste, l’économie française relève quotidiennement ce défi au point d’être tout de même à peu près compétitive et qu’elle le serait bien plus si votre idéologie de simplification et de renoncement social à l’extrême ne venait depuis quelque temps nous compliquer sérieusement la tâche.

Si en particulier, à seule fin de voir triompher vos « valeurs » et d’en convaincre le monde entier, ainsi qu’une masse croissante de nos concitoyens qui ne regardent pas beaucoup plus loin que le bout de leur nez, vous nous faisiez le plaisir de nous laisser tranquilles avec cette manie de tout mettre en concurrence. Ce qui a pour conséquence de déstabiliser à plaisir toute situation acquise et à même de permettre le bien-être de ceux qui en profitent, tout en reversant leur quote-part à ceux qui n’ont pu atteindre cette situation, parce que nous sommes bien conscients – voyez la grande distribution – que si on a créé ici des emplois au titre du dynamisme économique, c’est parce qu’on en a probablement détruit bien d’autres ailleurs au nom de la sacro-sainte modernisation indispensable.

Oui, M. Taylor, nous sommes un pays communiste à titre partiel, mais pas honteux pour autant, et comme le disait un de nos économistes il y a quelques années, nous sommes même le seul pays communiste qui ait à ce jour réussi ! Je comprends bien votre hargne de voir votre modèle défié avec succès et vos perspectives de profit fondre comme neige au soleil dès que pointe un minimum de législation sociale fondée sur le respect et la dignité des individus, mais c’est comme cela en vertu de la Constitution de notre petit pays, nous ne démissionnons pas pour autant de nos idéaux à la première injonction d’un banquier ou d’un capitaliste.

Cette loi-là en effet, nous ne la reconnaissons pas, cette logique-là, nous l’avons vaincue et infléchie, ne vous en déplaise, et même si cela n’est pas générateur des mêmes dividendes que ceux que vous extorquez ailleurs d’un simple froncement de sourcil, à coups de grèves brisées, de coups d’Etat scélérats ou d’interventions militaires catastrophiques pour le monde, pour notre part, nous avons appris à nous en contenter, et à nous organiser collectivement en conséquence. Petit bras nous sommes, et petit bras nous entendons rester sur notre pré carré, du moins tant que votre besoin irrépressible d’hégémonie brutale et simpliste n’aura pas convaincu la majorité de nos concitoyens.

Alors comprenez que vos menaces ou mises en garde sur la baisse possible de nos rapports d’argent ou de notre niveau de vie à terme ne comptent que pour bien peu par rapport aux standards qui sont les vôtres et qui ne seront jamais les nôtres.

Il est un seul point sur lequel je serais moins sévère avec vous, cependant. Si votre message eût été moins violent et plus respectueux du vieux peuple qui vous accueille de temps en temps dans ce beau pays, il aurait sans doute eu la vertu d’accélérer une prise de conscience que nos dirigeants ne favorisent guère, tout occupés qu’ils sont à répandre dans la population les pires constats anxiogènes avec leur cortège de solutions toutes faites et plus antisociales les unes que les autres.

C’est que nous devons en effet prendre conscience que ce beau modèle qui est le nôtre exige de notre peuple le niveau d’effort et d’engagement qu’il mérite, s’il veut pouvoir le perpétuer, lui et son originalité, son ambition et sa spécificité toute française, surtout dans le contexte délétère que vous vous ingéniez à créer, partout où vous passez.

La notion de compétitivité, je vous rassure, n’est pas exclusive de l’idée communiste et nous ne sommes pas assez fous pour nier les réalités ou nous contenter de vivre sur nos lauriers, quoi que vous puissiez penser. La paresse n’est pas toujours du côté que l’on croit, quand on considère l’état de la productivité individuelle dans votre propre pays, et tout ce qu’il doit parallèlement aux richesses qu’il prélève bon gré, mal gré, sur la plupart des autres au point de susciter partout la réprobation dès que l’on regarde les choses en face, et d’abord chez bon nombre de vos économistes nobélisés.

La productivité d’ailleurs, est une notion que vous n’avez pas inventée mais seulement reprise et poussée à un degré de frénésie qui frise la déraison quand il s’agit des autres et que vous concevez toujours selon un modèle aujourd’hui dépassé. Il serait donc temps que vous acceptiez d’en prendre conscience, et nous saurons bien vous juger nous aussi, l’an prochain, quand il s’agira de vous engager sur des quotas de pollution garantissant notre devenir commun. Nous verrons bien alors qui de nous deux sait le mieux concilier sobriété, innovation et efficacité.

De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins, est-ce un principe de gouvernement si honteux que vous vous sentiez autorisé à insulter ceux qui ont la faiblesse de croire qu’il est viable ? Or nous en faisons la démonstration tous les jours en France, M. Taylor, au travers d’un système très simple et bien de chez nous mais que nous n’avons pas breveté et dont nous sommes prêts à vous concéder la licence sur le marché qui est le vôtre, à titre gratuit.

Oui, à titre gratuit M. Taylor, car il marche et qu’il s’appelle la cotisation sociale. Alors oui, cela coûte à nos entreprises, à la vôtre si vous venez vous installer chez nous, mais pas un bras : environ 5 points de marge en moyenne, comme marqueur éminemment socialiste d’un partage un peu plus équitable – vous entendez équitable – de la valeur ajoutée produite au sein de l’entreprise et de la reconnaissance du travail comme un vrai facteur de production, à égalité avec le capital financier dont vous avez tendance à considérer qu’il est le seul valable. Que voulez-vous, il faut bien vivre, côté salarié, et à chacun son dividende …

Vous avez raison de dire que c’est du jamais vu, mais c’est un prélèvement moderne, juste, et terriblement efficace. Prélevé à la source, donc inaccessible à vos spéculations, inutilisable à d’autres fins que le bien-être social puisque géré par les partenaires sociaux eux-mêmes, et revenant directement à ses bénéficiaires potentiels sous forme de revenu indirect partagé (vous entendez bien « par-ta-gé »), il est effectivement pour nous, non pas comme le ver entré dans le fruit, mais plutôt l’archétype même de l’embryon d’esprit communiste préalable à d’autres lendemains enchanteurs. Cela dit, je vous rassure, il ne peut pas dépasser le total du cash-flow, investissements déduits, sauf chez les entrepreneurs incompétents. Or malheureusement, et contrairement à la légende que vous vous plaisez à entretenir de par le monde, il y en a aussi. Et pour ceux-là, il est vrai, la cotisation sociale a souvent bon dos.

Quant au fait de racheter la boîte, comme vous le suggérez si bien, cher Monsieur, rien que pour nous embêter et nous renvoyer à notre inculture économique, il se trouve que nous ne vous avons pas attendu pour innover et développer en la matière une gamme de produits extrêmement performants, qui s’appellent mutuelles, coopératives, économie sociale et solidaire. Demandez le catalogue, M. Taylor !

Enfin, désolé de vous dire que vous faites erreur quand vous invoquez pour les actionner les syndicats car chez nous, ceux-ci ne font pas de business, ce qui leur évite les très mauvaises fréquentations dans lesquelles les vôtres ont tendance à se commettre, avec les turpitudes que cela suppose, au détriment de leur vraie mission.

En conclusion, M. Taylor, la prouesse du système communiste français, c’est qu’il est même capable de faire du profit, preuve que ce n’est pas pour nous un gros mot. Du moins tant que l’économie libérale soi-disant entreprenante et parfaite, mais d’abord impérialiste et insatiable, ne vient pas le perturber ni le gangrener. C’est d’ailleurs pourquoi il s’est bien acclimaté chez nous, à votre corps défendant, en occupant une place grandissante et bienvenue dans notre économie à visage humain. Mais j’hésite à vous citer sa part du PNB, car je vois bien qu’elle vous ferait horreur.

Et puis, j’oubliais, nos soviets de production ou de services ont aussi une caractéristique rare et quasi unique au monde : ils s’auto-dirigent et élisent même leur patron. Chiche d’en faire autant, M. Taylor ?

Post-scriptum – Un article de l’Humanité : « Seattle, la ville qui ouvre la voie au smic horaire à 15 dollars », vient à point montrer qu’il existe une « autre Amérique » que celle incarnée par M. Taylor et apporte un contre argumentaire confirmé par les faits aux dogmes libéraux.

  1. « On ne peut pas acheter Goodyear à cause de vos lois », a déclaré Maurice Taylor, le PDG de Titan, au micro de France Bleu Picardie le 27 novembre dernier. « On doit reprendre au minimum 652 ou 672 ouvriers, c’est impossible ! Le maximum, c’est 333, parce qu’après, ce n’est plus rentable ! […] Les gars vous devez vous réveiller ! Dites aux syndicats s’ils sont si intelligents, qu’ils n’ont qu’à racheter l’usine ! La France est devenue un pays communiste, et quand vous tomberez aussi bas que la Russie, peut-être que vous aurez une chance de repartir. » []
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