Combat laïque

Pour une “oxygénation” laïque durable Contribution philosophique aux débats politiques de la période

mardi 31 mars 2015

La défaite aux élections départementales est la sanction d’une politique sociale réactionnaire d’un président et d’un gouvernement élus pour mettre en œuvre une politique de gauche. Cette déroute électorale sanctionne aussi ceux qui, dans « l’autre gauche », par calcul électoraliste stupide ou par dérive idéologique suicidaire, se sont récemment retrouvés par deux fois aux côtés des Indigènes de la République et d’autres groupements prônant ouvertement l’installation en France d’un communautarisme politique ethnico-religieux de la haine, du ressentiment et de la discorde durable. Les attentats meurtriers de janvier 2015 ont pourtant provoqué le 11 janvier 2015 une oxygénation laïque de liberté et de fraternité républicaines. Seuls des esprits tordus ont interprété le désormais célèbre Je suis Charlie comme l’expression d’un rejet des musulmans et des Arabes. Mais les foules immenses et fraternelles qui s’étaient rassemblées ce jour-là ne pouvaient d’un coup de baguette magique faire évaporer une réalité très inquiétante. Aussi, les militants laïques auraient tort d’imaginer que leur engagement pour la liberté, l’égalité et la fraternité, serait aujourd’hui facilité par la conscience de l’horreur des 7, 8 et 9 janvier. L’extension récente de l’emprise communautariste sur la vie sociale et politique, jusqu’à la direction du PCF qui s’est associée aux Indigènes de la République, doit alerter tous les républicains, autant que les scores du FN. Le premier remède au risque d’asphyxie par le communautarisme et le nationalisme, est une “oxygénation” laïque durable que l’on obtiendra par une lutte persévérante contre les idéologies racistes et autoritaires. On propose ici quelques repères philosophiques pour un militantisme laïque d’aujourd’hui, dans son rapport au rationalisme et à la transformation sociale.

La laïcité ouvre la possibilité d’un libre engagement personnel pour l’idéal qu’elle exprime. Si elle attend de l’État la neutralité sur des questions relevant des choix existentiels, elle est également sous-tendue par l’idéal concret d’une société humaine au sein de laquelle les individus peuvent s’accorder librement sans s’appuyer sur des dogmes ou des croyances surnaturelles. Il est légitime d’agir collectivement pour la laïcité sans que cette action soit de nature étatique. Dans une démocratie, nul n’est tenu d’être membre d’un parti qui œuvre à la sauvegarde et au développement de la démocratie. Mais chacun dispose de la faculté de s’engager dans une association qui promeut l’idée démocratique. Il en est de même de la laïcité. Depuis le début du XXe siècle, les associations laïques ont porté un idéal concret opposé à la « raison d’État » qui sacrifie la liberté de l’individu et de la société civile. Pour un militant laïque, la raison d’un État laïque ne se trouve pas dans l’État lui-même, mais dans les droits de l’homme que l’État a pour fonction de garantir. L’égalité des droits, quelles que soient l’origine et les croyances de l’individu, n’est pas un fait, mais une valeur à matérialiser dans des institutions et des pratiques. C’est pourquoi les laïques œuvrent pour que l’État traite chacun à égalité mais ils militent aussi pour une solide école publique et pour des services publics solidaires sans lesquels les communautarismes négateurs de l’émancipation des individus, gagnent du terrain. Lorsque Ferdinand Buisson invoquait sa « foi laïque », il ne voyait pas la laïcité comme une nouvelle religion mais estimait que la laïcité juridique est durable si elle est soutenue par des convictions fortes et un militantisme persévérant. La laïcité a partie liée avec la liberté qui questionne tous les principes d’autorité mais aussi avec la recherche des bases légitimes sur lesquelles établir l’entente entre les hommes. Le rationalisme, mieux que toute sensiblerie, refuse de juger la parole d’un individu d’après « sa race, son héritage national ou sa classe »1. L’universalité laïque demande d’entendre la parole de chacun à partir de ce que la raison humaine permet d’exposer et de comprendre. Cet engagement rationaliste est à l’opposé du racisme et du communautarisme qui enferment l’individu dans un déterminisme biologique ou culturel.

Un projet social et politique émancipateur concrétise cet universalisme laïque. C’est le cas lorsqu’à travers la laïcité, on ne vise pas seulement à affranchir la cité de la mainmise des religions mais qu’elle s’autorise à juger tout ordre social, fût-il sécularisé, selon les exigences de liberté et de justice. On pousserait à l’absurde le refus laïque de l’aliénation à une transcendance s’il devait aboutir à plier devant la loi naturelle du plus fort. La laïcité vaut comme théorie normative de la socialité humaine. Elle présume que la condition humaine est la pluralité organisée des individus. Elle ne postule pas seulement que le libre choix éclairé de l’individu est la condition de toute valeur. Elle admet que cette liberté cherche à s’accomplir dans l’existence collective. Cette visée normative explique que la laïcité ne s’en tient pas à l’indispensable neutralité de l’État qui est la condition, non la fin de la laïcité. La liberté, l’égalité et la fraternité qui composent la devise de la République française sont des valeurs qui ne s’appuient pas toujours sur les institutions existantes, même si elles ont vocation à se matérialiser dans le droit positif. Pourtant, ni les droits fondamentaux de l’individu ni la primauté du bien public ne se présentent comme des valeurs supérieures à la société humaine et à la raison humaine. La laïcité est en cela une « transcendance dans l’immanence », un idéal concret à disposition du dialogue entre les hommes et de l’action fondée sur les facultés humaines. En faisant de la meilleure organisation sociale possible sa préoccupation, la laïcité ne s’enferme pas dans un individualisme qui méconnaît l’action collective. Elle a même pu se présenter comme « un grand acte de confiance dans le pouvoir de l’homme de se sauver lui-même, d’organiser sa politique, son économie, sa morale, en dehors de tout appel au surnaturel, par l’action de sa raison »2. La représentation d’un monde transformable par l’action concertée et raisonnée des hommes est un repère structurant de la laïcité. Dans cette perspective, la laïcité œuvre sur trois plans : celui de l’individu qui a vocation à penser, agir et se perfectionner personnellement; celui de l’autorité politique qui dispose du pouvoir de contrainte au nom du droit commun ; celui aussi de la vie sociale. Ce troisième plan de la laïcité a besoin d’une réinvention permanente de la solidarité.

  1. K. Popper, La société ouverte et ses ennemis, tome 2, Seuil, 1979, p. 161. []
  2. G. Guy-Grand, « Autour du cinquantenaire », étude primitivement parue en 1920 dans la Revue de Genève, reprise dans Au seuil de la République, Paris, Les Éditions universelles, 1946, p. 168. []
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