Chronique d'Evariste

Pourquoi devons-nous passer d’une gauche de la gauche à une gauche de gauche ?

mercredi 12 février 2014
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Gauche de gauche : l’expression « gauche de gauche » vient d’une tribune de P. Bourdieu, « Pour une gauche de gauche », publiée dans le Monde du 08/04/1998. Au lendemain d’élections de présidents de région alliés au FN, Bourdieu y fustigeait la gauche de gouvernement (Jospin, Chevènement, Hue, Voynet), menant depuis longtemps « une politique instrumentale et cynique, plus attentive aux intérêts des élus qu’aux problèmes des électeurs » (déjà !), qui déçoit les électeurs de gauche.
Cette expression est reprise encore récemment dans des titres de livres ou d’articles, mais la « gauche de gauche » de Bourdieu n’est pas la nôtre. D’une part, Bourdieu précisera lui-même, dans une interview ultérieure à Télérama (idem), que s’il appelle de ses vœux « une gauche vraiment de gauche », c’est uniquement en tant qu’intellectuel, et que parler de « gauche de la gauche » renvoie à un positionnement politique qui ne le concerne pas. D’autre part, selon lui, une « vraie gauche » doit dépasser « la prétendue fatalité des lois économiques » et s’atteler à « humaniser le monde social », ce qui est bien le projet de ce que nous appelons « gauche de la gauche » ; c’était le nom que s’était donné une liste de l’époque et qui est repris aujourd’hui pour d’autres tentatives de constituer des listes de « gauche pour de vrai », allant de la gauche du PS au NPA en passant par le PG, tentatives qui se heurtent le plus souvent aux stratégies partisanes nationales.
Comme nous l’avons maintes fois expliqué, le projet de cette « gauche de la gauche » se veut plus radical, mais il n’est pas anti-capitaliste, et son volontarisme politique se heurtera aux lois de l’économie, non pas celles, fictives, des libéraux, qui en déduisent qu’il n’y a pas d’alternative, ni celles, circonstancielles, des pseudo-keynésiens, qui veulent restaurer les Trente glorieuses d’un simple coup de baguette magique électorale, mais bien les lois de l’économie qu’a dégagées l’analyse critique de Marx, qui situe la crise non pas dans le « monde enchanté » de la marchandise et de la finance, mais dans le cœur productif du mode de production capitaliste.
Pour nous, l’expression « gauche de gauche » renvoie plutôt à la bande des quatre de la revue Kommunist qui, après la dérive de la Révolution de 17, se revendiquaient « communistes de gauche », et non « à gauche des communistes »1 Une gauche de gauche, aujourd’hui, n’est pas simplement à la gauche de la gauche, elle est une autre gauche, différente, une gauche de gauche, qui ne doit pas simplement proposer une autre gestion, un alter-capitalisme (par exemple, dans le mythe d’une Europe sociale qui surgirait de l’intérieur de la construction européenne actuelle), une alter-mondialisation (qui ne lutterait par exemple que contre la finance et non contre le mode de production qui la génère), mais bien un anti-capitalisme, en renouant avec le vrai socialisme (loin de la caricature des solfériniens) celui d’avant la dérive social-démocrate ou libertaire. Une gauche de gauche doit renouer son lien avec le prolétariat, donc avec les couches populaires (ouvriers et employés). N’oubliez pas que le vote Front de gauche au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 ne fut que le 5e choix des couches populaires !
Et rien n’a changé sur ce point depuis au sein du Front de gauche !
Pour cela, elle doit devenir anti-capitaliste, comme nous venons de le préciser. Une gauche anti-capitaliste s’appuie sur les couches sociales populaires, dont la conscience de classe peut renverser les choses, elle les mobilise dans les domaines qui leur importent au premier chef : école, protection sociale, services publics, chômage, précarité, politique industrielle, Union européenne, zone euro, etc. Une gauche anti-capitaliste a rompu son rapport quasi exclusif avec les couches moyennes, fussent-elles radicalisées, le travail sociétal en leur faveur ne devant plus servir plus à masquer le vide social.
On ne peut pas rallier les couches populaires sur une ligne politique qui défend principalement les couches moyennes (39 % du salariat si on part de la classification PCS de l’Insee), dont une partie défend la politique néolibérale et participe au phénomène de « gentrification », qui voit le développement des couches populaires dans des territoires où ne vivent pas les militants !
Pour cela, elle doit aller au-delà d’un simple anti-capitalisme déclaratif sans contenu réel et rompre avec l’idéalisme gauchiste (au sens de Lénine dans son livre Le gauchisme, maladie infantile du communisme) d’après lequel nous pourrions nous abstraire, par simple volontarisme, des dures lois de l’économie politique !
Pour cela, elle doit construire un discours qui intègre l’espoir concret d’un modèle politique alternatif. Pour nous, cela passe par la reprise actualisée et développée du concept de République sociale, en développant les apports de la révolution de 1848, de la Commune, des amis de Jean Jaurès, des amis d’Antonio Gramsci, du Front populaire, de la Résistance, du programme du Conseil national de la Résistance… Le matin du grand soir n’est pas pour demain, disaient les conservateurs, mais une gauche de gauche peut y conduire, en réutilisant la stratégie de l’évolution révolutionnaire bien décrite en son temps par Jean Jaurès, fondée sur une politique concomitante et cohérente des trois regards : le temps court, le temps moyen, le temps long !
Pour cela, la gauche de gauche doit donner la priorité à une éducation populaire de masse vers les couches populaires (ouvriers et employés) et les couches moyennes intermédiaires (ensemble 77 % de la population, selon la classification PCS de l’Insee), car elle ne ralliera pas les couches populaires uniquement par des prises de parole de leurs leaders à la télévision et dans des meetings certes compacts, mais dont elles sont absentes !
Vu l’importance de ce dossier, nous sommes à votre disposition pour toute participation sur ce thème dans les réunions publiques que vous allez organiser. Haut les cœurs !

  1. Ont signé les quatre numéros de la revue Kommunist (1918, récemment rééditée par l’intéressant collectif toulousain d’édition Smolny)  Boukharine, Ossinsky, Radek et Smirnov. Ces « communistes de gauche » (il y avait aussi Préobrajenski, Kollontaï, etc.), dont certains rejoindront plus tard la direction léniniste, s’opposaient au sein du PCUS, à Lénine sur ses choix, qu’on peut résumer par la fameuse expression «le communisme, c’est l’électrification plus les soviets », pas fausse en soi, mais qui préfigurait la NEP et couvrit la continuation de l’accumulation capitaliste sous direction centralisée. []
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