Combat féministe

Quel féminisme dans les luttes sociales d’aujourd’hui ?

mardi 26 août 2014

Pourquoi les mouvements féministes ont-ils aujourd’hui moins d’audience chez les femmes ? Dans les années 1960-1970, les mouvements féministes ont eu un impact croissant, obligeant même les pouvoirs publics à légiférer et les représentants de la classe ouvrière à oublier les priorités natalistes qui furent les leurs avant-guerre. Une majorité de femmes, de toutes les couches sociales, se sentaient concernées par la bataille de la contraception et du droit à l’IVG.

L’idée d’articuler la lutte des classes (les femmes ouvrières et employées sont aussi des ouvriers et employés comme les autres, et une femme cadre est dans la plus grande partie de sa vie d’abord un cadre avant d’être une femme) et la lutte anti-domination (contre le sexisme, machisme et autres ) cherche sa voie depuis les débuts du socialisme. Quand Alexandra Kollontaï mettait en avant cette articulation, la réponse de la direction bolchevique fut : « d’abord la révolution , et pour ce que tu demandes, on verra après ». Et bien sûr, on n’a rien vu. Voilà pourquoi, il faut faire les deux en même temps, même si la lutte des classes est déterminante.1

Une fois acquis l’essentiel des droits sur le corps et la reproduction (en droit en France du moins, et de façon qui reste fragile), le mouvement féministe a développé dans les années 90 la parité comme revendication prééminente et surplombante. Or cela ne concerne à court terme que les intérêts des femmes des professions intellectuelles et les cadres. Les femmes de la classe ouvrière et employée, elles, savent que la parité, si elle augmente le nombre de femmes dans les institutions, se fait sans profit pour leur classe. Prenons-en un premier exemple.

Les femmes et la politique de la ville

La dernière étude de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus) en porte témoignage. Malgré la parité, qui ne résout pas l’injustice faite aux femmes, la ville et les politiques de la ville sont tout simplement genrées. Une femme sur trois éprouve un sentiment d’insécurité dans son quartier, contre une femme sur cinq en centre ville. Selon l’enquête annuelle réalisée par l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France auprès de 10 500 femmes (ce qui n’est pas rien !), la peur fait partie du vécu de 69 % des Franciliennes, « au moins de temps en temps » le soir.
Le géographe Yves Raibaud note un contrôle social masculin au bas des tours des banlieues populaires. La présence masculine est statique : trottoirs, bas d’immeubles et cafés2 et occupe la grande majorité de l’espace public alors que les femmes ne font que s’y déplacer.
Marie-Christine Holm, ethnologue-urbaniste, a montré lors d’une étude réalisée en 2012 dans le quartier du Grand parc, au nord de Bordeaux, que quel que soit le groupe de femmes (lycéennes et étudiantes, femmes précaires et isolées, seniors), toutes avaient dans la tête une carte mentale des rues à éviter.
Or, les financements publics ont renforcé le caractère genré de la ville. La parité n’empêche pas que les financements de la politique de la ville favorisent les hommes (terrains de pétanque, terrains de football, circuits de skate, studios de répétition de musique, terrains de sport, etc.) 75 % des budgets publics servent à financer les loisirs des garçons, a ainsi constaté Y. Raibaud, renforçant la présence des hommes dans l’espace public.
Pire encore, la classe populaire ouvrière et employée ne représenterait pas plus de 5% des maires ruraux (principalement des hommes d’ailleurs !) alors que la proportion des ouvriers et des employés est plus forte en milieu rural et périurbain qu’en centre ville ou en banlieue. Les ouvriers et les employés sont déjà exclus de la vie politique des grandes villes. Que dire alors des ouvrières, des employées ?
Il faut lire Julian Mischi, sociologue à l’Institut national de la recherche agronomique pour s’en convaincre. Si 55 % de la population active sont des ouvriers et des employés, combien sont membres d’un conseil municipal ? Pire encore pour les ouvrières et les employées ! Bien sûr, le recul des réseaux associatifs, d’éducation populaire et d’organisations ouvrières là où habite de plus en plus cette population n’est pas pour rien dans ce recul. La technicisation, la professionalisation de la vie politique, et les actes I, II, et III de la décentralisation sont aussi responsables de l’accroissement des professions de cadres ou intellectuelles dans les municipalités. De plus la stagnation des politiques de la petite enfance a été un accélérateur de l’éradication des femmes ouvrières et employées des municipalités. Et ce phénomène s’est amplifié dans les trente dernières années.

Les inégalités salariales, amplifiées par la retraite

On sait que les différences de salaires entre hommes et femmes s’expliquent en partie par le temps partiel, très souvent subi, et en partie par le fait que les femmes sont surreprésentées dans les emplois moins qualifiés, le solde (6 à 11 %) résultant de la pure et simple discrimination3. Alors que la loi de mars 2006 prévoyant la négociation annuelle de mesures de résorption des écarts n’est même pas appliquée, la loi pour l’égalité « réelle » adoptée le 27 juillet dernier, prise dans le carcan de l’accord national interprofessionnel du 13 janvier 2013 et de la politique austéritaire, s’abstient de toute mesure concrète (mis à part l’éventuelle privation de marché publics à titre de sanction pour les entreprises) : aux partenaires sociaux de parvenir à des accords.
Quand on sait que le secteur des services à la personne rassemble massivement des femmes non qualifiées et des professions faiblement syndiquées, on imagine bien le chemin à parcourir. Or, comme le notent les chercheuses réunies par Ch. Marty, dans l’ouvrage cité, passer du principe « à travail égal, salaire égal » au principe  « à travail de valeur égale, salaire égal » permettrait de lutter contre « la discrimination systémique des emplois traditionnelllement ou majoritairement féminins ». La loi d’équité salariale adoptée par le Québec en 1996 donne l’exemple d’une méthodologie comparative basée sur les conditions de travail, les qualifications et les compétences
Dans la même optique, il serait urgent de résorber les 38 % d’écart entre hommes et femmes en termes de retraite pour les retraites à égalité de qualification malgré la majoration de la durée d’assurance (MDA) retenue pour la naissance et l’éducation d’enfants ! Malgré une mobilisation forte qui fut aussi le fait des femmes, la loi sur les retraites de 2010 a pénalisé plus fortement celles-ci, tant du point de vue du recul de l’âge légal de la retraite que de celui du de l’âge du départ à taux plein. En préparation de la prochaine loi sur les retraites, le rapport remis par la députée (PS) Yannick Moreau en juin 2013 évoque une « remise à plat des avantages familiaux », à effet redistributif, qui ne pourra être que cosmétique si elle ne s’attaque pas à la source des inégalités salariales.

Eh bien voilà un sujet concret sur lequel nous aurons à revenir et dont les mouvements féministes vont pouvoir s’emparer afin de renouer avec la prise en compte de l’intérêt des ouvrières, des employées et femmes des couches moyennes intermédiaires dans leur vraie vie !

  1. Pour une réflexion sur la « dialectique entre luttes pour des réformes immédiates, participation aux mobilisations et lutte politique et idéologique révolutionnaire », en vue de la reconstruction du mouvement féministe, voir le texte de Nicole-Edith Thevenin déjà publié par ReSPUBLICA http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/pouvoir-de-lideologie-le-feminisme-et-lepreuve-de-la-critique/32536. []
  2. A Aubervilliers un collectif de femmes s’est mis en place pour oser occcuper, visiblement et en groupe, certains cafés ! []
  3. Attac/Fondation Copernic, Le féminisme pour changer la société, Christiane Marty Coord., Syllepse, 2013. []
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