Après le programme révolutionnaire du CNR en matière de protection sociale1 et la déconstruction méthodique réalisée par le turbocapitalisme depuis près de trente ans, il convient de penser pour sortir de la crise actuelle un nouveau modèle politique incluant un nouveau développement de la protection sociale solidaire.
Rappelons les deux principes républicains et révolutionnaires du CNR :
Les ordonnances de 1967 démarrent le processus d’étatisation de la Sécu en augmentant les pouvoirs du directeur et en diminuant ceux des représentants des assurés sociaux. Ce processus d’étatisation continuera via les contre-réformes régressives de 1995 (Juppé) et de 2009 (Bachelot). Le deuxième principe est donc largement détruit par l’entrée en lice du paritarisme2 alors que jusqu’ici les représentants des salariés étaient largement majoritaires.
Il faut bien comprendre que le processus de marchandisation, de privatisation des profits et de socialisation des pertes n’a été possible que grâce à cette étatisation. C’est bien par un double mouvement d’étatisation et de marchandisation et de privatisation que la protection sociale solidaire est devenue de moins en moins solidaire. Sans l’un, l’autre n’aurait pas pu avoir lieu. Nous sommes bien là aujourd’hui dans un pilotage césaro-bonapartiste du néolibéralisme. Par exemple, aujourd’hui, c’est le président de la République qui nomme le Comité de pilotage des Agences régionales de santé (ARS), qui nomme les directeurs des ARS, qui nomment à leur tour les directeurs des hôpitaux, ce dernier, seul maître à bord, alors que le corps médical n’a plus de pouvoirs sur l’organisation de l’hôpital. Et quand un directeur nommé n’applique pas la directive du sommet, il est limogé. Dans ce processus, pas de démocratie, ni politique (la représentation nationale est hors course), ni sanitaire ou sociale.
Parce que les dirigeants du monde3 ont compris que le gros de la crise du turbocapitalisme est à venir4. Que les crises de 2000 (éclatement de la bulle internet) et de la crise 2007-2008 (éclatement de la bulle immobilière étasunienne suivi du krach bancaire et financier) ne sont rien par rapport à ce qui va nous arriver. Alors, il convient de leur point de vue d’organiser la croissance du profit capitaliste dans les secteurs ou les salariés, les citoyens et leurs familles se « saigneront aux quatre veines » pour eux-mêmes et pour leurs familles principalement la protection sociale et l’école, secteurs restant encore majoritairement publics et socialisés. Si les militants politiques n’ont pas encore mis ce dossier dans leurs priorités5 contrairement aux cadres syndicaux, les dirigeants néolibéraux, eux, ne se dispersent pas. Par exemple, les quatre frères Sarkozy, sont positionnés principalement dans le secteur de la protection sociale pour bénéficier de la privatisation de cette nouvelle phase qu’ils ont anticipée.
Comme pour l’école, la stratégie turbocapitaliste consiste à ne pas proposer d’en faire trop à chaque contre-réforme régressive. Par exemple, le passage scélérat de 37,5 ans à 40 ans pour la durée de cotisation pour les fonctionnaires et les salariés des régimes spéciaux proposé par Juppé en 1995 a échoué. Fillon, lui, a réussi en attaquant séparément les fonctionnaires en 2003 et les salariés des régimes spéciaux en 2008. Leur stratégie est de ne jamais proposer un plan d’ensemble de leur projet scélérat, mais d’organiser une succession ininterrompue (un patchwork plus incompréhensible) de contre-réformes régressives dont les salariés ont quelquefois du mal à en comprendre le sens et la logique. Pourtant, Denis Kessler a très bien expliqué cela dans un article mémorable paru le 4 octobre 2007 dans la revue Challenges6.
Par exemple, pour les retraites, nous avons vécu une succession ininterrompue de petites réformes de 1987 à nos jours. Et ce n’est pas fini. Pour l’assurance-maladie, cela se succède depuis 1967 à nos jours. Pour l’assurance-maladie, cela s’accélère, c’est tous les ans depuis le début du siècle que les coups de boutoir sont donnés. Pour les retraites, sitôt votée la loi Sarkozy-Fillon-Woerth en novembre 2010 que s’engage la contre-réforme régressive sur les retraites complémentaires AGIR-ARRCO.
Dans cette accélération de la priorité se déclenchent plusieurs dossiers en même temps. Le dossier de la dépendance démarre dès la promulgation de la loi scélérate sur les retraites. L’enjeu est d’importance. Mme Rosso-Debord, députée UMP chargée par le président de la République, de faire un rapport dans ce dossier a purement et simplement proposé la suppression de l’Allocation personnalisée d’autonomie (l’APA) délivrée par les conseils généraux pour la « donner » au secteur des assurances (on s’assurerait pour la dépendance comme on s’assure pour une voiture : pour eux un être humain et une voiture c’est la même chose !). Tout cela pour le plus grand bien des actionnaires des sociétés d’assurance et au détriment du plus grand nombre d’assurés sociaux. Pourquoi ? Parce que la privatisation du financement augmente considérablement les inégalités sociales de santé, car dans ce cas, les assurés sociaux s’assurent pour le plus grand nombre en fonction de leurs moyens financiers. Et ce n’est pas la charité pour les plus pauvres qui peut remplacer la solidarité de tous pour tous.
Cerise sur le gâteau assurantiel, Mme Rosso-Debord propose de ne plus aider les GIR 4 (représentant 50 % des personnes touchant l’APA)7. Dernièrement et ce n’est pas le moindre problème, il y a un grand débat sur la nature de la prestation et donc le type de lieu qui assurerait cette aide. Il y a au moins 5 positions de ce point de vue :
L’auteur de ces lignes a une préférence pour la dernière proposition, d’abord parce qu’elle est la plus « éloignée » du principe de la privatisation des profits et de la socialisation des pertes du secteur. Mais plus fondamentalement encore parce que cette solution serait cohérente avec la définition de la santé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 1946. Alors que de plus en plus, la CNAMTS est sommée de se replier sur ses fondamentaux néolibéraux, à savoir devenir un assureur comme un autre et de ne rembourser (de plus en plus mal !) que les actes curatifs, l’OMS a défini la santé comme un état de bien-être physique, mental et social qui ne se réduit pas à une absence de maladie ou d’invalidité. L’application de la définition de l’OMS de 1946 impose d’y inclure toutes les formes de prévention (primaire et secondaire, diminution des facteurs de risques, éducation à la santé, dépistage approprié), toutes les aides à la perte d’autonomie et tous les déterminants de la santé (logement, santé environnementale, etc.). L’enjeu philosophique et citoyen et donc politique de ce qu’est la santé est bien sûr là capital.
Enfin, l’auteur de ces lignes défend cette dernière idée, car dans le projet global qu’il défend, il souhaite revenir aux propositions du CNR, et donc à une gestion de la Sécu où l’argent socialisé qui n’irait qu’aux services publics serait géré non par l’État, mais par délégation de l’État, par les représentants des assurés sociaux élus sur des élections propres à la sécurité sociale. Cette proposition est donc cohérente avec ce projet global.
La justification d’un débat ponctué d’une élection spécifique s’appuie sur trois arguments. Le premier est que le budget de la protection sociale solidaire8 correspondant aux besoins est près du double du budget de l’État, tous ministères confondus. Cela mérite donc un débat public spécifique qui n’est pas possible si ce premier budget humain est noyé dans l’ensemble des dossiers. Le deuxième est que cela est cohérent avec un financement principalement assis par la cotisation sociale qui est un prélèvement à la source de la création de richesse, contrairement à l’impôt qui finance le budget de l’État même si l’impôt peut être également, suivant le type de prélèvement9, un élément de redistribution des salaires et des revenus notamment vis-à-vis des services publics, de l’école, etc. Le troisième est qu’un prélèvement dès la création de richesse permet d’éviter le transfert de la valeur ajoutée vers des contrées sans imposition, « gymnastique » qui peut se faire facilement dans les firmes multinationales dans un monde où le commerce intrafirmes est le premier poste du commerce mondial en constante augmentation.
La politique alternative proposée10 est antagonique avec la logique suivie depuis une trentaine d’années. Elle demande donc que le peuple des salariés et citoyens mobilisés fasse le choix d’une rupture sociale indispensable11 à l’émergence de ce projet alternatif. C’est pour cela que la stratégie à front large est nécessaire pour assurer cette transition par une révolution démocratique et républicaine. L’alliance doit d’abord inclure les couches populaires (ouvriers, employés, qui représentent plus de 50 % des assurés sociaux en France)12, puis les couches moyennes inférieures et moyennes, le lumpenprolétariat (les marginaux, les sans, les précaires, les désocialisés, etc.), les artisans, les petits commerçants, les professions intellectuelles et culturelles et les PME de sous-traitance.
L’auteur pense qu’il n’y a pas de domaine surplombant sur les autres, mais que le fait d’ « oublier » ou de minimiser un secteur nuit à la crédibilité de l’ensemble. C’est pourquoi il faut lier l’ensemble des combats laïques, sociaux (sans oublier la protection sociale), démocratiques, féministes, écologiques dans le cadre d’un modèle de République sociale, inventé par Jean Jaurès, mais qu’il faut aujourd’hui repenser pour le XXIe siècle.
La déferlante néolibérale est d’une telle brutalité que l’idée qu’il faudra rompre avec ces politiques se développe. Pour l’aider à se développer, il faut marcher sur ses deux jambes et éviter de ne rester que sur une jambe, car dans ce cas, on avance moins vite. La première jambe est de renforcer les fronts de résistance comme dernièrement le mouvement social des retraites autour de l’Intersyndicale unie, la deuxième jambe est constituée par l’ensemble des initiatives d’éducation populaire tournées vers l’action à savoir les stages de formation, les réunions publiques, les cycles d’université populaire autour des questions que se posent les citoyens éclairés et les militants et plus généralement les salariés et retraités de notre pays.
Dans la première jambe, il convient bien sûr de renforcer le sentiment d’unité du salariat qui seule peut permettre la victoire. Pour la deuxième jambe, il convient au contraire d’aller le plus loin possible et de façon la plus cohérente possible dans l’analyse et les propositions alternatives pour les soumettre au débat du mouvement social. Rien ne serait pire que de renvoyer ces choix à des experts autoproclamés sans la délibération populaire.

