Chronique d'Evariste

Sens et non-sens des mobilisations protestataires en 2013 dans la perspective de la transformation sociale

mardi 3 décembre 2013
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Nous sommes dans une nouvelle phase des mobilisations contre les conséquences du néolibéralisme. Contrairement à la dernière déclaration de Jean-Luc Mélenchon, nous ne sommes pas en 1788 mais bien dans les années 30, avec une incapacité de l’oligarchie de résoudre la crise du capitalisme et la montée forte de l’extrême droite. Nous avons les mêmes contradictions au sein de la gauche qui n’ont été surmontées dans les années 30 que dans une courte période de quelques mois à partir de juin 1936. Ensuite, c’est bien la guerre 39-45 qui sauve le capitalisme en généralisant les normes de production américaines et de nouveaux modes de management générant des gains de productivité importants qui, associés à la forte destruction de capital, permettent les taux de profit élevés des Trente Glorieuses.


La politique menée aujourd’hui par l’oligarchie capitaliste pour maintenir des taux de profits hauts a des conséquences dramatiques d’abord pour les couches populaires ouvrières et employées et les couches moyennes intermédiaires mais aussi pour des fractions de la bourgeoisie qui comprennent toutes qu’elles vont être les perdantes de la mondialisation
telle qu’elle va. Mais le niveau des armements ne permettant plus une troisième guerre mondiale, c’est le risque de guerres sociales dans chaque pays qui monte en puissance. Voilà pourquoi le combat pour la paix et la justice sociale est si nécessaire.
Pour maintenir des profits hauts dans le cadre du capitalisme, l’oligarchie capitaliste n’a pas d’autre moyen que la continuation des politiques néolibérales qui fonctionnent depuis plus 34 ans aux États-Unis et en Grande-Bretagne et depuis plus de 30 ans en France, sauf à abandonner sa stratégie d’alternance entre l’UMP et le PS solférinien. Sa seule alternative possible serait un gouvernement de la droite autoritaire de type UMP-FN.

De ce fait, les travailleurs considèrent de plus en plus comme une impasse les propositions de la gauche anti-libérale de type Europe sociale dans le cadre de l’UE, de la zone euro et donc du capitalisme (telles celles de la direction d’Attac ou du PCF). D’autres réponses techniques du type sortie raisonnée à froid de la zone euro par la transformation de l’euro en monnaie commune, matinées ou non de volonté internationaliste (Sapir, Lordon, etc.), ne prennent que dans les couches moyennes supérieures radicalisées. La proposition de Jacques Généreux, économiste membre du PG, de la désobéissance européenne est par contre intéressante car elle ouvre un processus de transition durant lequel des recompositions et des nouvelles alliances peuvent s’effectuer. Mais elle suppose que ce processus de transition serait suffisamment long pour que ces recompositions et nouvelles alliances puissent avoir lieu. Rien n’est moins sûr !

Comme nous l’avons déjà esquissé dans notre édito intitulé Zone euro: les 6 positions en présence, n’est-il pas concevable que la prochaine crise toujours plus grave que la précédente arrive bien avant que les conditions de la transformation sociale et politique soient réunies ? Ne faudrait-il pas préparer le cadre dans lequel les dernières de ces conditions se détermineront ? D’autant qu’il n’y a plus de solutions pérennes dans le capitalisme, sauf à vouloir supprimer les principes de la République sociale. Alors la globalisation des combats démocratiques, sociaux, laïques, féministes, écologiques, pour cette République sociale, les ruptures nécessaires et les exigences indispensables doivent nous porter à formuler la République sociale comme nouveau modèle politique alternatif.

Comprendre les réactions à la politique solférinienne

Dans ce cadre, l’analogie avec les années 30 a un sens. Car comme dans les années 30, les conditions ne sont pas aujourd’hui pré-révolutionnaires comme elles l’étaient en 1788.

D’abord, nous avons eu un mouvement, celui des « anti-mariage pour tous » qui dépassait de beaucoup son objet proclamé. Il fut en fait la première phase d’une recomposition idéologique et culturelle (au sens d’Antonio Gramsci) d’une nouvelle droite réactionnaire et autoritaire dans laquelle la césure UMP-FN serait appelée à être supprimée si le patronat international français changeait son fusil d’épaule.

Puis, nous avons eu le mouvement interclassiste des « bonnets rouges ». Ce mouvement a eu la particularité de mobiliser 15 à 20 fois plus de salariés bretons que l’intersyndicale qui a tenté de mobiliser ailleurs. Cela devrait suffire à inciter les directions syndicales à se poser la bonne question : pourquoi n’arrivent-elles plus à mobiliser les travailleurs face au mouvement ambigu et confus des « bonnets rouges » ? Car la capacité de mobilisation des organisations traditionnelles est faible eu égard au retard conceptuel de leur ligne stratégique et surtout à leur faiblesse dans les PME largement touchées dans la période.
L’ensemble des revendications catégorielles et des révoltes spécifiques qui se rassemblent dans le mouvement des « bonnets rouges » s’appuie sur une base minimale très instable. Tout simplement parce qu’un patron du Medef et un ouvrier licencié par lui ne pourront guère continuer longtemps leur rassemblement commun dans le cadre du capitalisme actuel.
La course de vitesse entre une gauche de gauche anticapitaliste et la droite autoritaire de survie du capitalisme est engagée. Pour l’instant, la « gauche de gauche » (au sens de Bourdieu) n’a pas l’avantage car elle n’est qu’une « gauche de la gauche ». Là aussi, l’analogie avec les années 30 , toutes choses étant inégales par ailleurs, a du sens.

Le paradigme de la lutte des classes des « exploités, des dominés et des expropriés, contre les exploiteurs, les dominants et les expropriateurs » n’a malheureusement, pour l’instant, pas le vent en poupe. Par contre, sa variante néo-chrétienne de la doctrine sociale de l’Eglise du soutien des pauvres contre les riches est déjà plus développée mais ne participe pas à une lutte efficace contre le capitalisme car elle trompe les salariés et les citoyens sur les véritables causes de la crise du capitalisme. Se développe aussi la tendance de l’interclassisme sous direction des petits patrons et agriculteurs. Nous montrerons ci-dessous les lieux où cette tendance a pris naissance.

Parenthèse: Notons l’incapacité de l’utilisation du mot « populaire » par les forces progressistes anti-libérales, encore un abandon de plus. S’opposer au « populisme » demande de se réapproprier le mot « populaire », sinon la bataille sémantique est perdue.
Nous sommes hostiles au fait de traiter les salariés qui se sont mobilisés dans le mouvement des « bonnets rouges », de « nigauds » ou d’imbéciles, tout simplement par ce que s’ils l’ont fait, c’est parce que les organisations traditionnelles syndicales et politiques n’ont pas su les mobiliser. C’est aux organisations de salariés de se mettre en ordre de marche, en modifiant leur ligne stratégique pour mieux convaincre les couches populaires ouvrières et employées et les couches moyennes intermédiaires.

Les prémisses des « bonnets rouges »

Tout converge vers l’Institut de Locarn – Cultures et stratégies internationales. Locarn , une ville de plusieurs centaines d’habitants à quelques kilomètres de Carhaix. Ce centre d’intelligence économique et politique a été crée en 1991. L’inauguration des locaux actuels a été présidée par Yvon Bourges, président du Conseil Régional de Bretagne et l’archiduc Otto de Habsbourg, membre de l’Opus Dei (structure secrète d’extrême droite qui a pris le contrôle de l’église catholique depuis Woytila, alias Jean-Paul II). En 2004, l’Institut de Locarn fête ses 10 ans en présence de Jean Yves Le Drian (PS), président du Conseil régional de Bretagne, Pierre Méhaignerie, ancien secrétaire d’État à la Mer, député du Morbihan, ancien ministre, député d’Ille-et-Vilaine et président de la Commission des finances à l’Assemblée nationale et François Goulard, secrétaire d’État aux Transports et à la Mer, maire de Vannes.

Alain Glon, ex-président de l’entreprise Glon-Sanders et président de l’Institut de Locarn, est l’une des têtes pensantes. Christian Troadec, maire de Carhaix, gauche régionaliste et autonomiste, en est une autre. Le « Club des Trente » (avec Alain Glon, Pinault, Yves Rocher et autres) fait aussi partie de cette nébuleuse. Jean-Yves Le Drian, l’actuel ministre solférinien, avait choisi en 2006 l’Institut de Locarn pour présenter son projet pour la région…
Le projet de l’Institut de Locarn a été exposé par son fondateur, Joseph Le Bihan, qui dans une interview, donne son objectif qui est de faire passer la Bretagne « 
du rang d’objet au rang de sujet ». Tout un programme… Alain Glon, lors de l’université d’été de Locarn, déclarait : « Notre problème, c’est la France » ou encore : « L’agro-business breton n’a pas de futur avec la France ».
Le « 
capitalisme de proximité » prôné par l’Institut de Locarn est un détournement du « vivre et travailler au pays », revendication légitime des populations. Voilà donc le substrat idéologique proposé par l’Institut : la volonté de destruction des États-nations au profit de l’Europe des régions, un néolibéralisme à l’échelle de la Bretagne, un renouveau du catholicisme clérical le plus rétrograde comme ciment de l’ensemble.

Malgré tout cela, l’histoire n’est pas écrite

La marche du 1er décembre contre l’augmentation de la TVA et pour une révolution fiscale initiée par le Front de gauche a été une excellente initiative. L’idée de relancer la mobilisation dès janvier 2014 en est une autre. Dans son discours, Jean-Luc Mélenchon a eu raison de mettre l’accent sur la nécessaire mobilisation populaire sans laquelle aucune résistance aux politiques néolibérales du gouvernement solférinien allié au Medef n’est possible. Le rassemblement opéré avec d’autres groupes politiques, mais surtout avec des structures syndicales et associatives, est de bon augure pour la suite.
Mais pour aller vers un nouveau Front populaire, il conviendra de marcher sur nos deux jambes : la résistance mais aussi d’une construction partisane capable de porter la transformation sociale et politique, d’engager une éducation populaire dans tout le pays et au minimum dans chaque canton et de produire une stratégie gagnante pour le peuple.
Continuer la résistance et développer l’éducation populaire dans tout le pays,voilà notre tâche.

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