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Théâtre : « Bienvenue dans l’angle Alpha » – Texte et mise en scène de J. Bernard

vendredi 31 janvier 2014

Comment se porte votre conatus ? Et l’angle alpha qui en découle ? Est-il cosinus 1, 0 ou mieux -1 ? Pour faire simple, quel salarié êtes-vous dans ce monde néolibéral ? Pour répondre à cette question, deux voies s’ouvrent à vous : lire Capitalisme, désir et servitude – Marx et Spinoza de Frédéric Lordon (La Fabrique éditions, septembre 2010) ou aller voir la pièce Bienvenue dans l’angle alpha que Judith Bernard a tirée de cet essai. Dans le premier cas, vous risquez la noyade, qui plus est, assumée par l’auteur : son ouvrage est celui d’un universitaire, destiné à des universitaires. De son travail sur Spinoza, au moment de la parution de son essai, il en était seulement au stade de l’exploration dans son laboratoire de concepts, ce n’était pas encore le moment, pour lui, de passer à la vulgarisation, à moins de proposer de la « sous-pensée » façon BHL. Voilà ce que l’auteur expliquait à Judith Bernard dans un entretien donné pour Arrêt sur images, en septembre 2010 (D@ns le texte). C’est sans doute là d’ailleurs que la metteur en scène a eu l’idée d’adapter ce texte pour le théâtre – quand on l’écoute mener la conversation, on comprend en effet qu’elle s’est déjà « approprié » la pensée « lordonienne » et qu’elle a dépassé la noyade.

Pari osé donc de proposer ce texte, on l’aura compris, compliqué, sur une scène de théâtre, pari réussi – et il ne s’agit pas ici d’une expression convenue. Si cette adaptation fonctionne aussi bien, sans tomber dans la lourdeur didactique d’une conférence théâtralisée sur les ravages du néolibéralisme dans le monde du travail, c’est dû en premier lieu à une trouvaille : une échelle, unique accessoire, mais de taille, de la représentation. Cette échelle, la metteur en scène l’a voulue rouge, couleur lyrique et politique. Elle est « un objet magique », « un signe multifonctionnel ». Le spectateur comprend ainsi aisément ce que Lordon appelle « l’angle alpha », c’est-à-dire la représentation trigonométrique de nos désirs, cet angle correspondant à l’écart entre le désir-maître du patron et le désir de ceux qu’il cherche à enrôler dans son entreprise. Les tenants du néolibéralisme veulent réduire cet angle à zéro degré, incitant les salariés à épouser le désir-maître par tous les moyens, y compris en cherchant à remodeler de l’intérieur leurs propres affects – c’est donc ici que l’économiste fait intervenir Spinoza et son conatus, cet élan de faire, cette puissance d’agir propre à chacun car, selon lui, cette anthropologie des passions fait défaut à la pensée de Marx. C’est cette volonté du capitalisme de s’approprier totalement le conatus de chacun qui amène Lordon à affirmer que le néolibéralisme est un totalitarisme. Sur la scène, l’échelle, par son caractère modulable, permet de se représenter la tension qui s’exerce entre tous ces désirs. Grâce à elle, on voit mieux également la confusion de la hiérarchie sociale dans les entreprises « modernes ». Barreaux de la prison dans laquelle les salariés sont enfermés ou se sont enfermés, support au bout duquel le salarié finit par se pendre… : l’échelle joue un rôle central.

Si ce spectacle échappe à la lourdeur didactique, la fluidité de sa construction y est pour beaucoup. Les cinq comédiens ne sont pas figés dans un rôle définitif : tour à tour, ils sont le candide qui pose les questions, le conférencier pour de rares adresses directes explicatives. Des moments graves alternent avec des moments plus légers, voire comiques, avec une ingénieuse utilisation d’un rétroprojecteur, si prisé des cadres sup. Tension des corps ; jeu des voix, tel un choeur antique : le théâtre est bien là.

On sort de cette représentation avec le sentiment d’être plus intelligent, en se disant qu’on comprend mieux les mécanismes du néolibéralisme et avec des questions aussi, une en particulier : quelle « chose commune » peut-on trouver pour échapper à ce totalitarisme ? La réponse, on le pressent, est du côté de la danseuse, qui, durant presque toute la pièce, se tient à l’écart du groupe des comédiens : elle danse, semble heureuse. Son angle alpha est cosinus (-1), à 180 degrés du désir maître. On l’envie et on se dit qu’on ferait bien comme elle. En attendant de trouver comment, on se plonge, enfin, une bonne fois pour toutes dans la langue de Lordon : on sait désormais nager !

Théâtre de Ménilmontant (Paris 20ème) – jusqu’au 26 février – Réservations : resa@menilmontant.info

Bienvenue dans l’angle alpha – Texte et mise en scène de Judith Bernard, d’après Frédéric Lordon
Avec : Judith Bernard – Maggie Boogaart – Renan Carteaux – Gilbert Edelin – David Nazarenko -Fabrice Nicot – Aurélie Talec

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