Economie

Travail productif : Jean-Marie Harribey révise Marx Version courte

mardi 2 février 2016
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

À la suite du commentaire par Michel Zerbato d’un texte de Charles Arambourou paru en octobre 2015, un lecteur, Jean-Marie Harribey, nous a fait parvenir une critique du texte de M. Zerbato, que nous publions dans ce numéro 803 de ReSPUBLICA. Dans le texte ci-contre, Michel Zerbato lui répond sous la forme d’une version courte, qui résume une argumentation approfondie disponible sur le site (version longue ICI : 16 pages).
Nous publions ces textes parce que, au delà de la discussion théorique autour de la position de Marx sur le travail productif, l’enjeu politique est important pour le positionnement d’une gauche de gauche. Peut-on soutenir à gauche l’idée que les services sont productifs de revenu à l’heure où les néo-libéraux chantent la révolution numérique et la fin du salariat par le tous auto-entrepreneurs (on disait artisans) ?  Peut-on tenir une posture tiers-mondiste et nier que le profit d’une société de services, notamment financiers, est un produit de l’impérialisme ? Il y a là des nœuds de contradictions que la gauche devra défaire.
La Rédaction

Dans son commentaire de ma réaction à la réponse de C. Arambourou, mon ami et néanmoins ancien collègue Jean-Marie Harribey (JMH) réitère une argumentation qu’il m’a déjà opposée, quant à mon point de vue, que je crois marxiste, sur l’improductivité du travail dans les services1.

En résumé, il n’accepte pas l’idée que la richesse d’une nation mesurée par la valeur économique soit matérielle et que le travail dans les services soit un travail improductif de valeur, ce dont il résulte, selon moi, que les services opèrent une ponction sur la valeur produite dans l’industrie, autrement dit, que l’industrie paie les services. Dans la Lettre citée en note 1, il considère que ce point de vue est « la version marxiste traditionnelle de cette idéologie [de la théorie économique] qui a longtemps affirmé que les services […] étaient financés par un prélèvement sur la plus-value produite par les prolétaires employés par les capitalistes ».

L’argumentation de JMH se réfère initialement aux notions de base telles que les a définies Marx et qu’il présente correctement, pour ensuite développer un propos tenu avec assurance, mais tellement parsemé de formulations inattendues que l’on doute vite de sa cohérence et de l’intérêt de s’y arrêter. Mais JMH insiste pour que Respublica publie son commentaire, je me suis donc obligé à un commentaire du commentaire, et ce ne fut pas une mince affaire, car, au fond, il s’agit d’une affaire de lunettes, celles que l’on met pour lire Marx. Mon point de vue repose sur ce que j’avais compris de la méthode de Marx, le matérialisme historique, à la lecture du Capital et de quelques autres textes dans lesquels cette méthode était mise à l’œuvre.

Et depuis que j’ai adopté cette méthode d’analyse de l’économie, après quelques années d’étude des différentes écoles économiques « sur le marché », j’ai pu en constater la puissance pour la compréhension du cours du capitalisme. C’est donc à sa lumière que j’ai examiné la question du travail dans les services, et la réponse m’a paru claire : la richesse est matérielle, les services sont immatériels, donc la prestation de service est improductive de richesse, ce que je n’avais jamais réellement ressenti le besoin d’approfondir jusqu’ici. Selon JMH, cette position est celle des manuels des années 50 (il pense sans doute au Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS), donc ringarde et, qui plus est, teintée d’idéologie libérale.

J’ai donc ressorti de leur étagère les livres de Marx pour, 1) voir en détail ce que Marx a écrit sur la question du travail productif dans les services, ce qui m’a conforté dans mon point de vue ; 2) ensuite voir comment JMH peut arriver à des conclusions contraires ; et 3) voir ce à quoi veut aboutir sa réinterprétation des écrits de Marx. Cela m’a conduit à un commentaire relativement long parce que je l’ai voulu précis, en citant les textes de Marx2 chaque fois que nécessaire pour bien asseoir mon argumentation. Je le résume ici en version courte.

1) Marx sur le travail productif

Les choses sont à la fois simples et complexes. Simples, parce que les définitions de Marx sont claires et les exemples multiples ; complexes, parce qu’il n’y a pas de texte vraiment systématique, les notations de Marx venant toujours en regard d’un autre question, éparpillées et souvent digressives, ce qui fait qu’un même cas peut être commenté trois ou quatre fois sous un angle différent. J’ai essayé de retenir la logique générale.

Marx part du constat que la richesse d’une nation, « l’ensemble des choses nécessaires et commodes à la vie », selon l’expression d’A. Smith, qu’il reprend, se présente à l’époque capitaliste sous la forme d’une accumulation de marchandises (des valeurs d’usage objets échangeables). Il analyse ensuite la marchandise comme forme du capital et en conclut que du point de vue du capital, tout travail productif au sens absolu (il produit des valeurs d’usage), ne l’est pas nécessairement au sens économique : le but du travail dans le cadre du rapport capitaliste, c’est la plus-value, en conséquence est productif le travail qui produit de la plus-value, c’est-à-dire des marchandises dont la valeur est supérieure à celle qu’elles ont coûté. Et ce travail ne peut le faire que parce que le capitaliste a acheté la force de travail qui l’exerce en produisant plus de marchandises que n’en requiert sa propre reproduction. Le travail productif est nécessairement un travail salarié.

Mais, continue Marx, cela n’implique pas qu’il suffit que le travail soit salarié pour être productif. La condition est nécessaire, mais pas suffisante. Un travailleur peut être salarié pour d’autres raisons que d’être incorporé dans le procès de production immédiat de marchandises destinées à la vente dans le seul but de faire du profit. Ainsi, toute utilisation d’un travailleur salarié en tant que prestataire de service n’est pas une consommation productive de sa force de travail, au sens où elle ne produit pas de plus-value. Dans ce cas, l’argent dépensé en salaire n’est pas une avance de capital, puisque cet argent ne fera pas de l’argent et ne s’auto-valorisera pas, c’est une dépense de revenu, d’argent ne revenant pas chez le capitaliste pour continuer un cycle de valorisation.

Ainsi, Marx caractérise clairement le travail salarié de production de services, marchands ou non marchands, comme du travail improductif. Sauf si le prestataire de services est salarié et incorporé dans le collectif de travail dont parle JMH : un travailleur intellectuel ne met pas la main à la pâte dans l’atelier, mais sans son travail, l’atelier ne produit rien : le travailleur collectif est formé et salarié pour produire la plus-value, il est productif et tous ses membres le sont.

Le travail salarié de la sphère non marchande, principalement celui des fonctionnaires, n’est évidemment pas payé par « la collectivité » pour faire de la plus-value, même s’il est payé pour en favoriser la production dans la sphère marchande. Le travail des fonctionnaires est certes utile, directement ou indirectement, mais il ne peut en aucune manière être considéré comme productif. Marx l’affirme clairement, plusieurs fois : par exemple, « Même si les fonction­naires deviennent des salariés en régime capitaliste, ils ne deviennent pas pour autant des travailleurs productifs. »3 Pourtant JMH soutient le contraire, voyons comment.

2) JMH révise Marx

En voulant prendre le meilleur de Marx et de Keynes, JMH dénature les deux. Comme Keynes, il parle de rapport social, pas de rapport de production, et occulte ainsi la nature profonde de la marchandise, dont la valeur est certes donnée par la validation sociale du travail, mais pas quel que soit quel que soit le contenu du travail, matériel ou immatériel (certes, Marx dit bien que le caractère productif fait fi du contenu spécifique du travail concret concerné, mais il s’agit toujours d’un travail produisant des marchandises). Cela lui permet de proposer des nouveautés théoriques fortes.

Il définit d’abord deux sphères de production, chacune dotée d’un mode de validation sociale distinct du travail : dans la sphère marchande la validation sociale est, classiquement, faite par le marché, où le travail productif produit de la plus-value ; dans la sphère non marchande la validation sociale résulte de « la décision collective de faire produire des services non marchands ». On notera la bizarrerie de cette notion de collectivité en lieu et place de celle d’État pour décider du budget des administrations publiques (APU) (les budgets des collectivités locales et sécurité sociale n’échappent pas au contrôle de l’État). Mais soit.

JMH poursuit en déduisant de cela que la sphère non marchande produit de la valeur puisqu’elle valide socialement le travail : ainsi, dans le capitalisme non « chimiquement pur », une partie de la valeur n’est plus liée à la marchandise, mais à la valeur d’usage non marchande. Et cette grosse innovation théorique survient sans que jamais JMH ne se demande comment deux sphères de production de valeur, l’une capitaliste, l’autre non, peuvent produire deux valeurs qui s’expriment dans le même argent. Même en acceptant de faire l’impasse sur cette question, il y a encore deux difficultés : comment le travail dans les services peut-il être productif sans produire de plus-value, et d’où vient l’argent qui circule dans la sphère non marchande.

La première est résolue par un simple et subreptice glissement de définition : selon JMH, le travail productif de valeur n’est pas nécessairement destiné à nourrir l’accumulation de capital, il peut être acheté collectivement en vue de servir la société. Encore une innovation théorique d’importance : si la valeur produite dans la sphère non marchande est bien « au sens défini plus haut », une valeur qui a pour but la plus-value, c’est une valeur-capital et elle est génétiquement destinée à l’accumulation, car c’est « la loi et les prophètes » pour les capitalistes, nous dit Marx, et on peut difficilement accepter ce point de vue comme fidèle à son analyse. Et si le travail productif n’a plus besoin de produire de la valeur-capital, c’est totalement contradictoire avec la définition de départ.

La « solution » de JMH à la première difficulté consiste donc à redéfinir, tout en affirmant le contraire, la notion générale de travail productif : dans la sphère non marchande, écrit-il, le travail produit bien « de la valeur au sens défini plus haut », mais, continue-t-il, cette valeur n’est plus du capital, c’est désormais du revenu. S’il s’agissait de « construire une nouvelle catégorie, celle d’un travailleur ne produisant pas du capital mais du revenu », les fondations ne sont que du sable.

Elles reposent sur une idée assez baroque dans l’univers marxiste : le travail peut produire de la valeur sans passer par la production de valeurs d’usage marchandes, mais de simples valeurs d’usage dont la valeur ne serait pas destinée à l’accumulation. Il pourrait s’agir d’une valeur pré-capitaliste, celle d’une marchandise simple, mais cela ne concerne pas, par définition, la production non marchande. J’ai alors consulté mon vieux Manuel soviétique des années 50 : cette sorte de valeur produite par du travail « pour la société » ressemble à celle d’une collectivité socialiste sans propriété privée et en transition vers le communisme, mais cette valeur se rapportait à de la production marchande, sans doute par application du principe que la valeur concerne le marché (preuve que ce manuel est vraiment ringard). Il faut donc admettre que le travail qui produit des valeurs d’usage non matérielles et non marchandes, peut être un travail est productif.

Quoi qu’il en soit, une seconde difficulté est qu’il faut expliquer d’où vient l’argent. Dans la continuité du postulat précédent, JMH nous bricole une abracadabrantesque théorie d’un circuit de la création monétaire dans la sphère non marchande : les banques prêtent aux APU de quoi financer la production non marchande et la valeur-revenu créée et distribuée dans le circuit de l’économie du pays permet de collecter l’impôt qui remboursera le financement initial. JMH ne se demande pas comment la sphère non marchande paiera les intérêts (en produisant la valeur nécessaire ? mais alors elle exploite ses salariés !) ni comment se justifie cet intérêt, puisque les banques ne prennent aucun risque, l’impôt étant voté avant même que le travail soit effectué, et prélevé d’autorité.

À l’appui de sa « démonstration », JMH examine ensuite le cas des services et pose la question du musicien salarié de l’État (tiens le revoilà) et veut manifestement ignorer que Marx y a clairement répondu, probablement parce que Marx n’a pas eu l’idée du salarié producteur de revenu dans la sphère non marchande.

3) Le travail productif, un enjeu théorique et politique

À la fin de son commentaire, son plaidoyer en faveur de sa théorisation, montre clairement qu’elle est conçue pour servir un projet politique précis, qui est de « borner l’espace où le capital se valorise et élargir par décision démocratique l’espace monétaire non marchand ». Si on cherche une logique profonde à cette argumentation, on peut penser que cet élargissement est une solution « de la crise actuelle comme crise de production et de réalisation de la valeur… » : si on pouvait produire dans la sphère non marchande assez de valeur, on pourrait surpasser la crise. Mais il y a deux obstacles : la sphère marchande a besoin de tout marchandiser pour élargir l’accumulation de capital et la sphère non marchande peine à se financer (et là on comprend l’allusion de JMH à « la construction de l’euro et la confiscation de la politique monétaire » : sans ce carcan, c’est la banque centrale qui fournirait l’argent, gratuitement, « pour la société »).

La légitimation de cette stratégie alter-capitaliste repose donc essentiellement sur l’idée que le travail productif de valeur ne se cantonne pas à la sphère marchande, et encore moins à sa part industrielle. Mais il s’oppose fort justement à tout le courant « universaliste » qui considère que tout individu contribue à la vie sociale et veut donc, à la suite de Bernard Friot et quelques autres, rémunérer toute activité d’intérêt social, même exercée dans la sphère privée, en gros toute activité qui participe à la production et reproduction de la société. JMH essaie d’introduire un peu de matérialisme économique et borne le champ de cette conception en introduisant la validation sociale du travail, mais il reste fondamentalement dans le même champ théorique.

Car son bornage est ambigu : qu’entend-il par validation sociale du travail ? Par exemple, le travail bénévole dans des associations diverses, culturelles, sportives, etc., est parfaitement « socialement validé » par la décision collective de l’association d’en reconnaître l’utilité et de financer ses conditions d’exécution en prélevant des cotisations. Implicitement, la validation sociale collective ne concerne en réalité que le travail salarié, afin que la valeur puisse s’exprimer en argent et que JMH puisse la définir comme « expression monétaire du travail socialement validé ».

À ceux qui proposent de « transiter » (pour utiliser le langage des sectes) en « monétisant » l’ensemble de l’activité sociale, JMH oppose l’extension de la sphère non marchande déjà monétaire. Ce sont deux projets concurrents, tout aussi idéalistes et guère plus solidement fondé l’un que l’autre. In fine, le plaidoyer de JMH en faveur de sa « reformulation […] seule capable à [son] sens d’articuler les questions du travail, de la valeur et de la monnaie » n’est pas convaincant, car son traitement de la question sociale se situe largement à l’extérieur « de la matrice théorique léguée par la critique de l’économie politique de Marx et sa fameuse “loi de la valeur” ».

En effet, nul besoin d’introduire ces contorsions conceptuelles : les capitalistes achètent la force de travail en vue d’en tirer du profit en intégrant les besoins sociaux, ceux dont la satisfaction permet la reproduction sociale, et dans ces besoins sociaux, déterminés par la lutte des classes (luttes politiques, sociales, culturelles, etc.), il y a des besoins de services, ceux que le salarié achète directement et ceux que lui fournit la sphère non marchande. Le salaire brut intègre tout cela, les banques avancent aux capitalistes l’argent nécessaire, et le revenu distribué (salaire et profit) intègre les impôts et cotisations que collecteront les APU4. Nul besoin d’une sphère non marchande productive de valeur, sauf s’il s’agit de sauver le rapport de production capitaliste.

Plus largement, considérer que le travail dans les services est productif de valeur est aussi ce que font ceux, libéraux, qui tirent un trait sur l’industrie et misent sur la prétendue révolution numérique, l’innovation, etc., pour rendre à l’économie sa dynamique perdue. Mais c’est un fol espoir quand on sait que « la différence entre travail productif et improductif est essentielle pour l’accumulation, car seul l’échange [de l’argent-capital] contre le travail productif permet une retransformation de plus-value en capital »5. L’ubérisation de la société ne concerne et ne peut concerner que les services, ce ne peut pas être une alternative intra-capitaliste à la base industrielle de la société.

Il faut comprendre que l’industrie paie les services et que donc l’élargissement de la sphère des services non marchands pèse sur l’accumulation du capital. Quand le capital développe de forts gains de productivité, comme ce fut le cas dans l’après-guerre, le capitalisme est « keynésien », au sens où la politique conjoncturelle est efficace et où la dépense publique stimule la création de richesse. Par contre, quand lesdits gains s’essoufflent et que la baisse tendancielle du taux de profit finit par installer une crise réelle que les habituels contre-feux (mondialisation, financiarisation, etc.) ne peuvent plus éluder, les mécanismes keynésiens deviennent pervers. Alors, quand l’inflation s’installe et échappe au contrôle des autorités, la seule alternative à l’austérité est la sortie du capitalisme, une crise paroxystique pouvant ouvrir la voie à une vraie transition. En d’autres temps, le CNR avait programmé des « jours heureux », le capital triomphant des Trente glorieuses a pu étouffer l’espoir et retarder leur venue, mais l’heure de la République sociale sonne de nouveau.

 

  1. Dans la Lettre d’Espaces Marx Bordeaux Aquitaine de décembre 2013, n° 198, il présentait à peu près les mêmes arguments qu’ici contre mon article sur le rapport entre valeur et richesse,  publié dans ReSPUBLICA, sur la base d’une intervention aux Journées d’étude Espaces Marx-IEP de Bordeaux. []
  2. Principalement, les Théories sur la plus-value, et le Chapitre inédit du Capital, dans cette version numérique http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/capital_chapitre_inedit/capital_chapitre_VI_inedit.doc, deux textes dont de larges extraits sont regroupés dans l’édition de Marx dans La Pléiade, dans une traduction parfois assez différente de celle de Dangeville ou des Éditions sociales (Traduttore, traditore.) []
  3. Chapitre inédit, p. 98. []
  4. La part de ces impôts et cotisations qui finance la consommation collective de la force de travail et contribue à sa reproduction constitue le salaire socialisé ; en tant que frais de production, il vient en déduction du profit. []
  5. Chapitre inédit, p. 104. []
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Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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