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Un féminisme gangrené par le relativisme

dimanche 13 décembre 2009
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Aux insoumises de ce monde.

Tel des otages atteints du syndrome de Stockholm1, des féministes ont commencé depuis quelque temps à trouver des vertus à l’oppression et aux oppresseurs. Des silences aussi bien que des prises de position illustrent cette forme d’accommodement. Les exemples les plus courants sont ceux de la prostitution et des symboles religieux, par exemple le port du foulard islamique. Parce que quelques-unes l’ont affirmé, on s’est fait accroire que la plupart des femmes prostituées et des femmes portant le foulard islamique ont le choix. C’est commode, on n’a pas à remettre en question les codes patriarcaux profanes ou religieux qui incitent à faire un tel “choix”, ni surtout à interpeller ceux qui en tirent profit : pères, frères, conjoints, patrons, collègues, amis, voisins.

Au Québec, on marche sur des chardons ardents si l’on s’avise de critiquer les valeurs sexistes et les coutumes misogynes de certains groupes ethno-religieux. Critiquer le sexisme des Québécois de souche, d’accord. Mais critiquer publiquement le sexisme des Québécois dont les coutumes et la religion écartent les femmes des lieux publics fréquentés par des hommes, leur imposent de se cacher ou de se raser les cheveux, les placent en retrait dans les lieux de culte ou leur interdisent certaines fonctions publiques, ce serait du racisme. Dénoncer le Vatican, mais pas les imams, les rabbins et les intégristes religieux bien que les uns et les autres voient les femmes comme des êtres à soumettre. On dit agir ainsi au nom de la “tolérance” et du “respect”. L’égalité des femmes et des hommes ne concernerait- elle donc pas tous les groupes ethno-culturels qui composent la société québécoise ?

Pour une féministe, c’est aussi un exercice périlleux de critiquer des positions ou des non-positions d’autres féministes. Plusieurs ont choisi de se taire de peur d’apporter de l’eau au moulin des adversaires, toujours à l’affût des divisions, ou de se faire reprocher leur “manque de solidarité”. Quand des récalcitrantes insistent trop, on impose un moratoire ou la censure, comme cela s’est produit pour les débats sur la prostitution et sur l’extrémisme religieux dans des listes de discussions féministes. Tant de luttes menées par des femmes pour le droit de prendre la parole…

La société entière est gangrenée par un relativisme multiforme, et le féminisme n’y échappe pas. Tous les systèmes de valeurs s’équivaudraient et, si l’on n’adhère pas à ce credo, c’est qu’on est une fieffée occidentale blanche, colonialiste et peut-être même xénophobe. On tente parfois de se convaincre que porter le voile islamique (hijab, foulard, burqa) ne signifie pas autre chose que de porter un quelconque vêtement, comme on s’est fait croire que la prostitution est simplement un “travail comme un autre” et un mode de vie marginal. C’est un choix, et de quel droit discute-t-on le choix d’autrui ? Certaines “éprouvent” et “pensent” ce que toutes les femmes musulmanes sont censées éprouver et penser face aux critiques du foulard islamique. Elles se sentent “humiliées”, “exclues”, “rejetées”, “jugées”… par procuration. Mais on a la solidarité sélective. Cette belle empathie s’étend-elle autant aux femmes musulmanes qui, au Canada comme dans le monde entier, refusent un symbole religieux qui s’accompagne le plus souvent de la perte de leurs droits fondamentaux, ces femmes qui subissent des menaces en raison de leur insoumission ?

Tout le monde sait que, chez les musulmans, seules les femmes sont encouragées à “faire le choix” de porter un signe distinctif qui les stigmatise, mais on n’aurait pas le droit de s’interroger publiquement sur le sens et les conséquences de cette “distinction” . Il me semble qu’une telle attitude n’a rien de féministe. Il y a plus d’indifférence ou de condescendance que de respect et de tolérance dans le fait d’accepter que des femmes canadiennes, quelle que soit leur origine, – en l’occurrence il s’agit de Canadiennes musulmanes – soient marquées publiquement comme des êtres mineurs et dangereux pour l’autre sexe, qu’elles soient utilisées (“instrumentalisé es”) comme porte-étendard idéologique et marginalisées par leur propre communauté. Pour démontrer ô combien elles sont tolérantes et solidaires, certaines ont même suggéré de manifester en faveur du droit de porter ce symbole imposé aux femmes musulmanes.

Burqa “sanctifiée” et féminisme égaré

Des féministes de l’université Wilfrid-Laurier “ont exprimé à l’unanimité leur frustration devant l’obsession actuelle autour du port du voile islamique et l’islamophobie grandissante” , rapporte Roksana Bahramitash, directrice à la recherche à la Chaire de recherche du Canada en islam, pluralisme et globalisation de l’Université de Montréal.2 Car, bien entendu, le fait de critiquer le port du foulard islamique serait forcément faire preuve d’islamophobie… Quant à “l’obsession autour du voile islamique”, elle découle du fait que ce symbole de la soumission des femmes contredit carrément tous les beaux discours qu’on tient sur l’égalité des sexes dans notre société. Selon celles qui le refusent, le port de ce foulard est souvent le prélude de l’érosion de droits sociaux et politiques. En outre, qu’y a-t-il d’”obsessif” à craindre les intégristes religieux – et non pas l’ensemble des musulmans – qui se servent de ce symbole pour imposer leurs messages et leurs valeurs à une société qui choisit la laïcité ?

Et Roksana Bahramitash de proposer un défilé de solidarité pour le port du voile islamique dans les rues de Montréal, à l’occasion de la Journée internationale des femmes. On manifeste déjà pour le droit de choisir “librement” d’être opprimé-es sexuellement (pour la prostitution, sa décriminalisation et celle du proxénétisme), pourquoi ne pas défiler aussi pour le droit de choisir l’oppression religieuse ? Oserai-je demander qui tire avantage de cette belle “ouverture” d’esprit ? Parmi celles qui défileraient dans les rues de Montréal ou de Toronto pour soutenir les porteuses du foulard ou hijab, combien ont déjà manifesté ou signé une pétition contre le harcèlement et les tortures infligés aux femmes qui refusent de le porter dans d’autres pays (et même ici) ? Ces femmes, qui luttent contre l’extrémisme religieux au prix de leur vie, appellent régulièrement à l’aide les féministes occidentales3, qui sont trop occupées à démontrer qu’elles ne sont pas racistes.

J’aurais honte, quant à moi, de participer à une telle mascarade dans les rues. Ce serait trahir toutes ces femmes qui résistent à l’oppression politique et religieuse avec un courage dont je me sentirais incapable. Toutes celles qui sont mortes et qui mourront pour défendre leur liberté. Pas au Moyen Âge, mais dans ce siècle et en cette année même. Plus de 40 femmes tuées pour “violation des règles islamiques”, en Irak seulement, au cours de l’année 2007. De plus, a-t-on déjà oublié les années sanglantes de l’Algérie quand des femmes ont été égorgées pour ne pas avoir fait le choix de porter le foulard ? Toutes ces femmes qui, au Québec et au Canada même, se taisent car elles ne sentent aucun soutien dans le non-interventionnis me de la plus grande partie du mouvement féministe. Peut-être pourrions-nous nous mettre à l’écoute également du message de Persepolis, ce dessin animé qui raconte en 90 minutes comment les Iraniennes sont revenues au Moyen Âge en moins de 20 ans.

Farzana Hassan, présidente du Muslim Canadian Congress (à ne pas confondre avec le Canadian Islamic Congress), note que même la burqa est aujourd’hui “sanctifiée” tant par les forces conservatrices islamistes que par la gauche occidentale qui l’endosse au nom du multiculturalisme. Mais rarement, dit-elle, les antécédents historiques de la burqa sont-ils évoqués au cours des débats.4 Bien plus, ajouterais-je : il se construit une mythologie romantique et fantasmatique autour du voile, du hijab ou de la burqa, comme il s’en est construit une autour de la prostitution. Et des féministes participent allègrement à la construction et à la propagation des mythes.

En octobre dernier, des membres d’une liste de discussion féministe pancanadienne évaluaient la possibilité de porter une burqa rose par “solidarité avec nos soeurs musulmanes”, à la suite d’une invitation du Canadian Islamic Congress qui suggérait une Journée nationale de la “burqa rose” (“National Pink Hijab Day”) pour recueillir des fonds destinés à la recherche sur le cancer du sein. Certaines disaient voir dans la burqa le choix de la “modestie” (un mot proscrit pour les Québécoises et Canadiennes de souche, mais réhabilité pour justifier l’oppression religieuse islamiste) en réaction aux modes occidentales… C’est le discours même des conservateurs et des intégristes. Il y a quelques mois, par exemple, un article du quotidien The Gazette de Montréal affirmait que les femmes voilées étaient de bien meilleures féministes que toutes ces femmes « qui se promènent pratiquement nues dans les rues. »5 « Comme si, entre la robe de sœur et le bikini, il n’y avait pas de demi-mesure, commente une amie. La Vierge ou la putain ! Un retour au point de départ. C’est à cela aussi que le voile nous ramène. »

Comment des personnes bien informées peuvent-elles manquer de discernement au point de soutenir la misogynie et la violence que représente le port de la burqa, imposé ou choisi ? Ne perçoivent-elles pas le cynisme d’une initiative qui cherche à donner de la légitimité à l’enfermement des femmes musulmanes dans un vêtement qui les rend littéralement invisibles et qui est la négation même du corps féminin – de la sexualité féminine considérée comme la source du “mal” -, en récupérant une cause populaire (la recherche sur le cancer du sein) qui touche intimement et dramatiquement de nombreuses femmes dans leur corps et dans leur sexualité ? Comment peuvent-elles même songer à servir de caution à cette activité, à se laisser manipuler par des gens qui méprisent les femmes au point de vouloir les faire disparaître de leur vue ?

Tarek Fatah, membre fondateur du Muslim Canadian Congress, a suggéré aux féministes de réserver leur empathie aux femmes qui se battent pour leur liberté et celle d’autrui au risque de leur vie. Il fait partie des musulman-es qui ont le courage d’affirmer publiquement leurs convictions en dépit des menaces (ce sont les opinions de ces femmes et de ces hommes qui fournissent les principales références de cet article). Les propos de Tarek Fatah, qui ne sont ni son premier ni son dernier appel aux féministes canadiennes, méritent réflexion :

« La burqa n’a rien à voir avec la modestie ou la bigoterie. C’est la pire forme d’assujettissement des femmes, et elle reflète l’idée que des femmes sont des biens meubles. Ce sont les hommes qui ont imposé la burqa comme “instrument“ de modestie. Il est triste et tragique que certaines femmes adhèrent à cette misogynie au nom de l’égalité et des droits des femmes. Aujourd’hui, malheureusement, les porteuses de burqa ont pu convaincre beaucoup de féministes que si une femme choisit d’être une personne de seconde classe, on devrait respecter ce choix. « Des pratiques qui incitent et forcent des femmes à se mettre en retrait dans les lieux de prière, poursuit Tarek Fatah, qui les confinent à des sous-sols obscurs ou les isolent dans des endroits murés ne devraient jamais obtenir l’appui de quel que groupe de lutte pour l’égalité que ce soit, encore moins d’un groupe de femmes. Quand Raheel Raza a proposé la première prière musulmane animée par une femme à Toronto, elle a été menacée et traitée d’apostate, pourtant peu de féministes se sont levées pour défendre les droits des femmes musulmanes à diriger une prière musulmane. Maintenant, on parle avec sympathie et empathie des mêmes groupes qui condamnent les femmes musulmanes à la régression. (…). Les femmes du Pakistan, de l’Arabie Saoudite, d’Iran et d’Indonésie se battent contre les conservateurs fondamentalistes qui ont obtenu l’appui de la gauche libérale au Canada ! Les féministes canadiennes devraient s’inspirer de la féministe égyptienne Nawal Saadawi et de la féministe pakistanaise Asma Jahangir et non de la mascarade des “hijabs roses”… », conclut Tarek Fatah.6

On n’a pas entendu de tels porte-parole musulmans à la Commission Bouchard-Taylor. S’il y en avait eus, le co-président Gérard Bouchard, qui a affiché sa naïveté, feinte ou réelle, devant les critiques adressées au port du foulard islamique en tant que véhicule idéologique, aurait été mieux instruit d’un phénomène que connaît quiconque suit l’actualité depuis quelques années, et que doit connaître a fortiori un sociologue et historien.

La condescendance peut être du racisme

Une attitude condescendante à l’égard des symboles religieux imposés aux femmes musulmanes (comme envers tout symbole religieux dans l’espace public) ne peut en rien aider ces dernières à affirmer leurs droits. Certaines diront peut-être qu’il revient aux femmes musulmanes elles-mêmes de mener leurs propres luttes, un argument qui relève du je-m’en-foutisme, non de la solidarité et du respect de la liberté d’autrui. À tout le moins ne leur rendons pas la tâche plus difficile en banalisant les signes de leur oppression. Quelle serait aujourd’hui, par exemple, la situation des femmes victimes de viol et de violence conjugale si le mouvement féministe ne les avait pas soutenues dans leur combat pour la reconnaissance de leur situation et le respect de leurs droits ?

Le véritable racisme ne réside-t-il pas dans le fait d’accepter pour des femmes d’autres cultures ce qu’on a combattu pour soi-même pendant des décennies, c’est-à-dire l’oppression religieuse et politique ? C’est ce que laissent entendre deux intellectuelles ontariennes musulmanes, Haideh Moghissi et Shahrzad Mojab : « Tergiverser devant des pratiques culturelles nuisibles, comme le font des gens de la gauche et des féministes, c’est tolérer pour les autres ce qui est intolérable pour “nous”. Cette attitude encourage le contrôle patriarcal des femmes qui n’ont pas eu la chance d’être nées blanches et occidentales. »7

Dans Internet, une Québécoise musulmane a posé le problème de cette façon : « […] si l’on est d’accord sur l’universalité des droits des femmes, alors je ne comprends pas cette frilosité à l’attaquer (le voile) au nom d’un relativisme culturel ou de pluralité de points de vue. » Les déclarations de principe ne sont pas toujours suivies d’actions conséquentes. Comme la liberté de choix, l’universalité a connu au fil du temps bien des accommodements.

La deuxième partie de cet article peut être lue ci-dessous ou à la page : “Un féminisme non interventionnisme face à l’extrémisme religieux”.

  1. Le syndrome de Stockholm désigne la propension des otages partageant longtemps la vie de leurs geôliers à adopter un peu ou tous les points de vue de ceux-ci. []
  2. “Un défilé de solidarité pour le port du voile“, Le Devoir, 31 décembre 2007. []
  3. “Le Réseau international de solidarité avec les femmes iraniennes appelle à l’aide“, Sisyphe, le 24 novembre 2007. []
  4. “The sanctification of the burka“, October 21, 2007. []
  5. Henry Aubin, dans The Gazette, le 19 avril dernier. []
  6. PAR-L, Octobre 2007, traduction libre de M. Carrier. []
  7. Haideh Moghissi and Shahrzad Mojab, Of “Cultural” Crimes and Denials Aqsa Pervez, Znet, January 08, 2008. []