Ecole publique

Vers une disparition des notes à l’école justifiée par la science ?

mercredi 6 avril 2016

Si l’on en croyait la grande majorité des quotidiens et hebdomadaires du début du mois de mars 2016, avant que l’actualité ne devienne tragique et fasse oublier cet attrape-nigaud, une étude du CNRS, menée en 2014-2015 dans 70 collèges et lycées de l’académie d’Orléans-Tours, aurait montré que le remplacement de la notation traditionnelle par une évaluation, plus encourageante pour les élèves, de l’évolution de leurs compétences, tend à améliorer leurs résultats et surtout à réduire les inégalités sociales de la réussite scolaire. C’est plus précisément en mathématiques que cet effet positif serait notable. Il n’y aurait, en revanche, aucune différence sensible en français et en histoire et géographie, les deux autres matières prises en compte dans l’étude.

J’utilise le conditionnel, car cette étude n’a pas été publiée, il est donc impossible de la critiquer scientifiquement et d’apprécier ainsi avec précision le degré de confiance que l’on peut accorder à des conclusions aussi catégoriques que surprenantes : a-t-on jamais entendu dire que la suppression du thermomètre améliorait l’état d’un malade ? Mais cela n’a pas empêché le responsable de l’étude, Pascal Huguet, directeur de recherche au CNRS, de se répandre sans aucune prudence dans les médias, cautionnant ainsi implicitement des titres dithyrambiques dont l’exemple le plus saisissant est donné dans Le Point, qui affirme que, « selon le CNRS », la suppression des notes est « un vrai ascenseur social »1.
Rappelons que l’enseignement par compétences a émergé en France dans les années 1980 sous l’influence (néolibérale) de l’OCDE avec le soutien actif de partisans des pédagogies dites actives inspirées de Piaget. Il s’est progressivement imposé dans les textes officiels2 jusqu’à justifier la caricature des futurs programmes d’enseignement de l’école élémentaire et du collège (publiés au BO en novembre 2015) et du socle commun de connaissances, de compétences et de culture associé. On chercherait vainement une définition précise de ces compétences scolaires que l’on est censé exiger des élèves, il faut se contenter de l’idée qu’il s’agit en principe non seulement de leur enseigner des connaissances, mais aussi et surtout comment les utiliser, ce qui doit théoriquement élever le niveau d’ensemble des élèves et rendre le système éducatif plus égalitaire. Il y a malheureusement loin de la théorie à la pratique. Si les textes officiels sont comme Pascal Huguet et débordent de confiance dans l’efficacité des méthodes d’enseignement par compétences3, toutes les enquêtes montrent qu’il n’en résulte qu’une baisse générale du niveau et une augmentation des inégalités sociales4

Malgré cette absence persistante de réussite, la pédagogie par compétences continue de s’imposer dans notre système éducatif. Une des clefs de son succès réside dans l’idée, simpliste mais séduisante, qu’avec cette méthode, l’élève acquiert progressivement des compétences, facilement évaluables grâce à la qualité de réalisation de certaines tâches. Mais il y a malheureusement loin, ici aussi, de la théorie à la pratique et ce couple est en réalité un couple infernal, qui oblige les professeurs à multiplier les évaluations en classe au détriment de l’efficacité de leur enseignement et rend les bulletins scolaires proprement illisibles pour les parents non initiés. Ceci explique que la notation traditionnelle existe toujours, au grand dam des promoteurs de la méthode. Il était donc temps que la science s’en mêle et enfonce le clou. C’est le rôle qu’a endossé Pascal Huguet, pour qui il n’y a aucun doute, même si, surtout en l’absence de publication, il ne s’agirait que du doute scientifique le plus élémentaire, « l’évaluation par compétences doit s’imposer pour faire reculer les inégalités sociales à l’école »5. Pourtant, même en se contentant des conclusions officielles de l’étude6, il est facile de voir que cette affirmation péremptoire mériterait pour le moins d’être fortement nuancée.

Tout d’abord, il n’est question, dans ces conclusions qui sont des « premiers résultats », que des mathématiques en troisième. Si l’expérimentation académique a porté sur toutes les disciplines au collège et au lycée7, les chercheurs se sont penchés uniquement sur la classe de troisième et plus précisément dans cette classe, si l’on en croit les médias, sur l’évaluation dans trois matières : les mathématiques, le français et l’histoire-géographie. Or, les seuls résultats pris en compte sont ceux qui ont été obtenus en mathématiques alors que pour la démocratisation de la réussite scolaire le français est au moins aussi important, sinon plus, que les mathématiques. Et il faudrait bien plus qu’une modification de l’évaluation, si positive soit-elle, pour compenser l’influence du milieu familial dans la maîtrise de la langue. L’évaluation par compétences n’est donc certainement pas la panacée annoncée !

Mais même en mathématiques, on peut avoir quelques doutes sur la validité de l’étude. Dans sa chronique du Café pédagogique citée plus haut, François Jarraud, que l’on ne peut pas soupçonner d’être réactionnaire, fait lui-même remarquer que « les professeurs qui se sont engagés dans le protocole sont des enseignants volontaires qui ont aussi décidé de travailler ensemble. Ce sont de facto des militants pédagogiques ». Quant aux élèves, qui n’ignoraient certainement pas qu’ils étaient impliqués dans une expérimentation, il est extrêmement probable qu’ils se soient sentis particulièrement motivés. Autant de conditions favorables à de meilleurs résultats qui disparaîtraient dans le cadre de l’enseignement de masse. Il n’y a pas qu’en médecine qu’il faut se méfier de l’effet placebo.

D’ailleurs, comme le fait aussi remarquer François Jarraud, « l’évaluation par compétences [ainsi d’ailleurs que l’allégement corrélatif des notes] est déjà largement répandue au primaire, un niveau éducatif où les inégalités sociales sont bien là et où le niveau scolaire des élèves ne s’améliore pas ». Conclure que « l’expérience montre que tous les élèves tirent bénéfice d’une introduction de l’évaluation par compétences et d’un usage raisonné, et plus restrictif, de la note »8 ne relève donc pas de la raison mais de la croyance. Les médias auraient dû se montrer plus méfiants : même estampillé CNRS, un chercheur peut leur livrer des résultats d’étude qui ne présentent aucune garantie de scientificité.

  1. http://www.lepoint.fr/societe/suppression-des-notes-un-vrai-ascenseur-social-selon-le-cnrs-04-03-2016-2023057_23.php []
  2. Pour une critique détaillée de cette évolution, voir Alain Planche, L’imposture scolaire – La destruction organisée de notre système éducatif pa la doctrine des (in)compétences, Presses Universitaires de Bordeaux, 2012. []
  3. On pourra lire avec intérêt Simon Perrier, « Démocratisation, « socle commun », et miracle des compétences » Revue Skholé, http://skhole.fr/democratisation-socle-commun-et-miracle-des-competences-par-simon-perrier []
  4. Voir L’imposture scolaire, op.cit. []
  5. http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2016/03/09032016Article635931027011308054.aspx []
  6. http://www.ac-orleans-tours.fr/actualites/detail/article/conclusions-de-lexperimentation-academique-sur-levaluation-positive/ []
  7. http://eps.ac-orleans-tours.fr/evaluation_experimentation_academique/ []
  8. http://www.ac-orleans-tours.fr/actualites/detail/article/conclusions-de-lexperimentation-academique-sur-levaluation-positive/ []
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