Ecole publique

Vincent Peillon et les « républicains autoproclamés »

mercredi 5 décembre 2012
Par
Marie-Pierre Logelin a été professeur en lycée professionnel de 1969 à 2011.
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A l’Assemblée nationale le 7 novembre, Marie-Françoise Bechtel (député de l’Aisne MRC) adressait une question à Vincent Peillon. Question qui eut l’effet manifeste de faire perdre son sang-froid au ministre de l’Éducation nationale. Marie-Pierre Logelin revient ici sur cet échange et fait un compte rendu édifiant de la conférence publique « Refonder l’école » du 16 novembre au Grand Orient de France où le ministre était invité en qualité de Grand témoin.

Le 7 novembre dernier, le député Marie-Françoise Bechtel (Mouvement républicain et citoyen) adressait au ministre de l’Éducation nationale une question – applaudie sur plusieurs bancs – sur le sujet capital de la formation des maîtres, non sans saluer le discours que tient le ministre « sur les valeurs de l’école de la République ». La réaction de Vincent Peillon, tant par le ton, agacé et méprisant, que par le contenu – « Si nous alimentons encore des polémiques, soit d’un point de vue politique, soit à l’intérieur même du monde de l’éducation, entre des « pédagogistes » – je ne les connais pas – et des républicains autoproclamés, nous n’y arriverons pas » – suscita stupeur et consternation chez de nombreux téléspectateurs. En effet, les questions au gouvernement sont retransmises en direct sur France 3 et LCP, ce qui élimine l’hypothèse de la réaction épidermique d’un ministre passagèrement fatigué ! Un ministre qui ne s’adressait pas à un parlementaire de l’opposition mais à un député apparenté au groupe SRC ! Un ministre qui insultait un soutien naturel pour affronter les réticences prévisibles de nombreux parlementaires socialistes et écologistes à son projet de refonder l’école de la République !
Étrange !

1 – Désillusions et perplexités

Animée par un préjugé favorable à l’égard du ministre fraîchement nommé, qui me semblait intelligent et déterminé (et qui fut injustement « recadré » dès sa première initiative à propos des rythmes scolaires), je m’étais un peu intéressée à la concertation « Refondons l’école de la République » ouverte l’été dernier1 .

Première désillusion : la méthode, la liste des membres de la concertation  (un inventaire à la Prévert – allant du CRAN au Secours catholique en passant par le « Mouvement de lutte contre la constante macabre » sans oublier l’Association des élus de la montagne ou du littoral – qui ferait sourire si l’enjeu n’était pas aussi important) m’amenèrent à soupçonner la persistance de la confusion désastreuse entre bien commun, intérêt général, et somme des intérêts particuliers, confusion qui, dans le cadre scolaire comme dans d’autres domaines, sape les fondements de la République depuis des décennies.

Soupçon hélas confirmé par le Rapport de concertation publié à l’automne. Si les intentions sont louables, si le choix d’une loi d’orientation et de programmation « sanctuarise » les moyens dédiés à l’école, si le constat, le diagnostic posé dans la première partie semblent globalement justes, d’irréductibles contradictions apparaissent très vite : dans « L’école comme lieu de formation civique et éthique », un paragraphe est justement intitulé : « L’école pour instituer le lien civique », « un lieu où l’on se prépare, activement, à devenir des citoyens » pour « exercer de manière lucide et raisonnée la part de souveraineté qui lui est dévolue ». Rien à redire ! Mais, plus loin, la préconisation d’une « gouvernance rénovée » faisant la part belle à l’autonomie des établissements et à la place des collectivités territoriales ne cesse d’inquiéter. Tout comme l’injonction à « gérer les diversités » : irruption brutale de la société dans l’école où l’élève devrait avoir le droit de n’être qu’un élève, délié, au moins pendant le temps scolaire, des appartenances plus ou moins déterminantes ou discriminantes vécues au sein de sa famille ou de sa « communauté ».

Je ne vois pas, à cet égard, la moindre raison qui, aujourd’hui, pourrait amener les parents à préférer l’école dite  laïque à l’école confessionnelle dont l’œcuménisme (les écoles catholiques accueillent de nombreux élèves de confession ou de culture musulmane) n’est qu’une variante de la « diversité » érigée en modèle dans l’école publique
Il serait injuste d’imputer à Vincent Peillon et à sa concertation cette inféodation de l’école à la société. C’est hélas le fruit de décennies de renoncements successifs, assez bien illustrés par la place des parents dans l’école : l’intrusion des familles dans l’école est non seulement troublante pour les élèves (confusion des espaces) mais meurtrière pour l’égalité. Avec les parents, c’est l’inégalité qui entre dans l’école : il y a les « mamans » (pour satisfaire à la mièvrerie de mise) qui peuvent accompagner les sorties scolaires et il y a les autres ; il y a les parents qui s’investissent dans la vie de l’établissement (conseils d’administration, conseils de classes) et il y a les autres. Cette intrusion est d’une grande brutalité car elle interdit à l’élève d’apprendre à se construire un espace personnel, distinct de celui que le hasard de la naissance lui a imposé. Il me semble d’ailleurs que l’interdiction des devoirs à la maison – sur laquelle on peut discuter – est en contradiction absolue avec la présence des parents dans l’école.

Que dire à cet égard de l’occultation par l’institution éducative du passage à la majorité. Dans l’école – dont la mission fondamentale est de former le citoyen, donc d’instituer la République – le jour où l’élève, atteignant 18 ans, accède à la dignité et à la responsabilité de citoyen actif détenteur d’une part de la souveraineté, est un non-événement ! Et ses parents restent les interlocuteurs « légitimes » de l’institution !

On s’étonne donc à peine en découvrant, dans le même rapport, l’ahurissante préconisation d’un « contrat » ( ! ! !) entre l’école et la nation. L’école de la République n’est pas un fournisseur de services, elle n’est même pas un service public, elle est l’institution fondatrice de la nation sous sa forme républicaine.
À mes élèves qui maugréaient parfois devant la contrainte d’aller à l’école, je rétorquais que l’instruction est un droit fondamental et un devoir impérieux auquel ils ne pouvaient se soustraire, sauf à abdiquer leur pouvoir souverain de futurs citoyens. Dans la France de l’Ancien régime, on ne demandait pas au dauphin s’il avait envie d’être formé à son futur métier de roi, ajoutais-je.

2 – « Grand témoin » de la conférence Refonder l’école (GODF 16 novembre), le ministre récidive

Sans doute, me dis-je, le ministre avait-il stratégiquement consenti à passer par l’inévitable case concertation… et se réservait d’imposer son choix politique, validé par les récentes élections, de refonder l’école de la République.
Je privilégiai cette hypothèse en découvrant qu’il avait accepté l’invitation du Grand Orient de France à participer, en qualité de Grand témoin à la conférence intitulée « Refonder l’École. Pourquoi ? Comment ? » organisée le 16 novembre dernier.
Acte de résipiscence devant ces républicains (« autoproclamés ») ?
Je voulus en avoir le cœur net et me rendis rue Cadet.

La Conférence débute par une intervention du Grand témoin :
S’il émaille son propos son propos de références à la « République » : « école de la République » « refonder la république par l’École », citant Macé, Buisson… et même … Claude Nicolet, il porte d’emblée le fer  contre « ceux-là même qui croient porter ces valeurs (de la République) mais sont pressés par le tout ou rien » […] « ceux qui s’opposent, les uns au nom de la République, les autres au nom du bien-être des élèves, ont affaibli leur propre camp, se constituant en chapelle, dans l’ignorance des doctrines véritables dont ils prétendent s’inspirer… ».
Il lui est arrivé, dit-il « de devoir séparer » ces belligérants.

On s’interroge sur cette extrême… sensibilité au sujet de l’opposition entre républicains et pédagogistes qui éclaire la violence de sa réaction à la question de M.-F. Bechtel à l’Assemblée nationale : la moindre allusion, même implicite ou soupçonnée, à cette opposition le fait sortir de ses gonds.

Sa méthode, martèle-t-il, est de « rassembler, non de diviser ».
Il enchaîne sur ses priorités :

  • l’enseignement primaire
  • la formation des maîtres
  • les rythmes scolaires

Samuël Tomei2 enchaîne avec une brillante intervention où, du point de vue de l’historien, il légitime l’opposition républicains/pédagogistes en la faisant remonter aux origines mêmes de la République (l’École qui éduque ou l’École qui instruit). Il défend l’idéal condorcetien (« Condorcet est moderne, les pédagogues sont des conservateurs »). Invoquant la connivence avec le ministre au nom de leur inspirateur commun (Ferdinand Buisson), il assure Vincent Peillon de son soutien : « Nous vous aiderons à braver ces conservatismes… ». Il insiste sur l’importance de l’effort, du travail (citant toujours Buisson), précisant que 1989 a « mis fin à cette exigence primordiale ».

Le visage du ministre pendant cette intervention révèle qu’il marque le coup – encore les usages du GODF lui épargnent-ils le tonnerre d’applaudissements qui n’aurait pas manqué de saluer cette intervention.

C’est alors que Charles Coutel3 se lance dans une ardente diatribe, que dis-je, une philippique !
« L’harmonie n’est pas forcément l’unisson », commence-t-il.
C’est aussi 1989 et la naissance du « pédagogisme d’État » qu’il dénonce avec insistance.
Il déplore le résultat (donc la méthode) de la « concertation » lancée au printemps : « Il faut avoir le courage de déconcerter la concertation : Vincent Peillon, soyez déconcertant ! » lance-t-il, appelant le ministre à « réinstituer » l’École.
L’expression « Projet éducatif local » est, montre-t-il, trois fois anticonstitutionnelle et antirépublicaine.
Il termine par huit préconisations opérationnelles
« L’Histoire vous attend ! » conclut-il « Soyez un Jaurès sinon de la droite surgira un Guizot ou un Duruy ! »

Si je passe sur les intéressantes interventions d’Elizabeth Altschull, Alain Seksig, Jean-Michel Quillardet, Patrick Kessel et Annick Drogou4, c’est parce que que notre « Grand témoin » les ignorera quasiment dans sa réponse finale, dans sa hâte d’en découdre avec les deux premiers orateurs qu’il accuse (en forme de prétérition : « Je ne vous reprocherai pas de raviver les oppositions entre instruction et éducation ».
« Si la République est seulement la sanction et la blouse grise, il se peut qu’elle ait moins d’adeptes… ».
Il évoque son « dialogue » avec son « ami Jean-Pierre Chevènement »  – étrange dans cet aréopage qui n’est pas spécialement chevènementiste… et incompréhensible quand on sait que J.-P. Chevènement fut en son temps reconnu et apprécié, toutes tendances confondues, comme un bon ministre de l’Éducation nationale, grand républicain… :
« Si la République ne comprend pas qu’elle n’est pas uniquement pure raison, ça finit à 5% [… cynisme politicien ?]. C’est une erreur de la raison […] c’est une petite église […] ne soyons pas ceux qui préparons les défaites […] » [! ! !] Il poursuit : « Il n’y a pas de pédagogisme d’État. Il y a à instruire, il y a aussi à éduquer. Vouloir opposer ces deux notions, c’est se tromper de combat ».

Se montre-t-il aussi … ferme à l’égard des pédagogistes qui mangent du républicain (« pédagogistes », il est vrai, qu’il « ne connaît pas ») ?
On peut s’interroger… Tout comme je m’interroge sur la violence de ses réactions.

C’est décevant et inquiétant : cette obsession anti « Républicains autoproclamés » ne va-t-elle pas l’empêcher de penser au moment de décider ?

Mais je ne veux pas désespérer de la République ni du ministre qui veut refonder l’école qui l’institue. Car s’il veut mener à bien cet ambitieux projet il aura besoin  du soutien de tous les Républicains pour surmonter les formidables obstacles qui se dresseront sur son chemin. La société n’abandonnera pas volontiers à la République l’espace de l’école qu’elle a usurpé.

© Marie-Pierre Logelin et Mezetulle, 2012

  1. [NdE] Sur le site de la Concertation, on trouve notamment le Rapport qui en est issu et que Marie-Pierre Logelin cite un peu plus loin. Voir aussi la contribution de C. Kintzler publiée sur Mezetulle (contribution expressément sollicitée par le cabinet du ministre, mais qui à ce jour n’a pas été publiée dans la rubrique du site de la concertation où de nombreuses contributions ont été mises en ligne). Voir le compte rendu analytique de Guy Desbiens sur le Rapport de la concertation. []
  2. Docteur en histoire, auteur de Ferdinand Buisson, protestantisme libéral, foi laïque et radical-socialisme, éd. ANRT), Samuël Tomei a publié sur Mezetulle un texte qui donne une idée susbtantielle des propos tenus le 16 novembre. Ferdinand Buisson est une référence familière à Vincent Peillon, lui même auteur de Une religion pour la République : la foi laïque de Ferdinand Buisson, Paris : Seuil, 2010. []
  3. Professeur de philosophie à l’Université d’Artois, auteur de Que vive l’école républicaine, éd. Textuel, et deCondorcet, instituer le citoyen, éd. Michalon, Charles Coutel a récemment publié un texte sur Mezetulle où l’on peut entre autres prendre connaissance des huit propositions abordées dans cette conférence du 16 nov. []
  4. Elizabeth Altschull, professeur d’histoire-géographie, auteur de L’école des ego, éd. Albin Michel et de Le voile contre l’école, éd. Seuil. Alain Seksig, inspecteur de l’éducation nationale, chargé de la mission « Laïcité » au Haut Conseil à l’intégration. Jean-Michel Quillardet, chargé d’enseignement de la laïcité Université d’Evry, membre de la Concertation pour la refondation de l’école de la République. Patrick Kessel, journaliste, président du Comité Laïcité République, auteur de Ils ont volé la laïcité, éd. Balland-Gawsewitch. Annick Drogou, Conseiller national de la Fédération française du Droit Humain. []
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Marie-Pierre Logelin a été professeur en lycée professionnel de 1969 à 2011.

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