Les Communes de Paris : l’émancipation anticipée

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Réactiver la mémoire populaire

On célèbre souvent les grandes lois de la IIIe République de 1880 à 1910. Rappelons-nous cependant qu’elles ont été anticipées par les Communes insurrectionnelles de Paris. D’abord celle de de 1792, puis celle de 1871. Nous remercions notre ami Francis Daspe d’une part et Maurice Dommanget et l’Internationale des travailleurs de l’Enseignement (ITE) et leur document de 1928 (transmis par notre ami Robert Duguet) pour leur aide. Sans eux, nous n’aurions pas pu faire cette chronique tellement nous avons pioché dans leurs contributions !

Rappelons-nous aussi que ce sont toujours les classes dominées qui ouvrent la voie à l‘émancipation. Quelquefois avec le soutien de la petite bourgeoisie intellectuelle. C’est d’ailleurs pour cela que les classes dominantes aujourd’hui font de grands efforts pour faire oublier, dans la conscience du peuple, ceux qui ont ouvert la voie. Encenser les lois de la IIIe République de 1880 à 1910 en faisant tout pour faire oublier les Communes insurrectionnelles qui l’ont permise est une insulte à la mémoire. Voilà pourquoi nous devons combattre l’oligarchie capitaliste aujourd’hui mais aussi la petite bourgeoisie intellectuelle lorsqu’elle prête main-forte à l’oligarchie, soit en s’alliant directement avec elle soit en étant un soutien indirect. S’allier directement avec l’oligarchie capitaliste par exemple en nous faisant croire que l’on peut enrayer le recul de la laïcité ou de tout autre principe républicain en s’alliant avec Macron, Blanquer dans leurs différents comités Théodule visibles ou invisibles. S’allier indirectement avec l’oligarchie capitaliste en soutenant la gauche identitaire, communautariste, intersectionnelle, décoloniale, racialiste dont le seul but est de contraindre les classes populaires à remplacer le primat de la lutte des classes par le primat des identités sans apporter un plus au combat émancipateur.

Les républicains féministes, antiracistes et anticoloniaux n’ont pas attendu les années 1980 et la gauche « woke » étasunienne et leurs amis en France dans la cité et dans les universités pour mener les batailles féministes, antiracistes et anticoloniales. Même quand ils furent minoritaires dans le camp républicain. Rappelons à cette occasion que la première condamnation de l’esclavage date de la Révolution française, avant que Napoléon Ier ne revienne dessus, puis que la Révolution et la IIe République de 1848 ne l’abolissent à nouveau !

Rappelons le combat des républicains sociaux contre la colonisation en Algérie et en Indochine jusqu’à la Chambre des députés contre l’opportuniste Jules Ferry ; par exemple Camille Pelletan, l’ami de Rimbaud sur le célèbre tableau Un Coin de table  de Henri Fantin-Latour au Musée d’Orsay ou encore Georges Charles Frédéric Hyacinthe Périn, député de l’extrême gauche républicaine à l’Assemblée. D’où le surnom donné à Jules Ferry, « Ferry le tonkinois ».

Rappelons que la première organisation métropolitaine antiraciste fut la Société des amis des Noirs pendant la Révolution française.

ReSPUBLICA se situe dans cette lignée et voilà pourquoi nous estimons que la gauche « woke », et donc la gauche identitaire française sont des usurpateurs, tant dans la vie militante qu’à l’université. Nous devons les dénoncer uniquement par des débats argumentés et en utilisant la liberté d’expression car nous y sommes prêts même si ce sont eux qui refusent le débat argumenté préférant les invectives, les injures et le terrorisme intellectuel. Jamais, nous n’agirons comme eux dans des dénonciations placardées avec noms et adresses dans l’université ou dans les réseaux sociaux, surtout après la décapitation de notre martyr Samuel Paty, jamais en instituant comme à l’université et dans la société une police de la pensée (par exemple en interdisant physiquement et militairement la tenue théâtrale des Suppliantes d’Eschyle).

Voilà pourquoi, nous devons réactiver la mémoire populaire de la lutte de ceux d’en bas contre leur oligarchie dans une globalisation de toutes les luttes sociales, laïques, démocratiques, écologiques, féministes, antiracistes et anticolonialistes mais en surdéterminant cet ensemble par le primat de la lutte des classes sans lequel aucune émancipation n’est possible.
C’est ce que nous essaierons de faire par visioconférence le 31 mars 2021 à 18 h 30, en débattant sur les conditions nécessaires par nous mettre à la hauteur des enjeux, sur inscription préalable  sur les adresses banalisées de nos outils : ReSPUBLICA evariste@gaucherepublicaine.org ; Réseau Éducation Populaire reseaueducationpopulaire@gmail.com ; Combat laïque-Combat social, fédérer le peuple combatlaiquecombatsocial@gmail.com.

L’action émancipatrice des communes insurrectionnelles

En 1792, la commune insurrectionnelle de Paris alliée aux fédérés montés à Paris de toute la France engage le 10 août 1792, prélude à la création de la première République le 22 septembre 1792.

En 1871, les fédérés prennent le contrôle de la Commune de Paris par les urnes. Comme par hasard, ce ne sont pas les dates principales de commémoration de la majorité de l’actuelle petite bourgeoisie intellectuelle.

La loi de 1905 ? Rappelons qu’elle n’est que la troisième tentative pour séparer les églises et l’État. Les deux premières fois, ce fut par la Révolution française après l’action de la Commune insurrectionnelle et les fédérés de 1792 (décret du 18 septembre 1794 et du 21 février 1795) et par les fédérés de la Commune de Paris de 1871 (décret du 2 avril 1871). Voilà pour le combat laïque.

La démocratie, les libertés publiques, d’association, de réunion, de manifestation, de presse, de religion furent omniprésents en 1871. Là aussi, il va falloir se remettre à l’ouvrage tant ces droits sont devenus limités et avec une répression de plus en plus féroce. Ne prenons qu’un exemple relevant de la démocratie, un tiers des élus au Conseil communal de Paris sont des ouvriers. Sans commentaires puisque qu’aujourd’hui, la classe populaire ouvrière et employée majoritaire dans le pays n’a pratiquement plus d’élus, ce qui ne semble pas émouvoir la majorité de la petite bourgeoisie intellectuelle préférant les débats entre associés-rivaux tels Macron et Le Pen ou tels Mediapart et Valeurs actuelles !

Ce n’est qu’à partir de la Ière République que des mesures sociales sont prises pour les sans-culottes et les paysans pauvres. Idem pour les ouvriers et les employés sous la Commune de Paris de 1871. Durant cette dernière, Francis Daspe nous rappelle que la commission Travail animée par Léo Frankel jette les bases de la démocratie sociale. Par exemple, les fédérés, par le décret du 16 avril 1871, permettent la remise en exploitation par l’association coopérative des salariés des ateliers abandonnés par leurs patrons. Autre exemple, dans chaque mairie d’arrondissement un double registre est ouvert : un premier sur lequel les chômeurs inscrivent leurs demandes de travail, un second sur lequel les employeurs notent leurs besoins. Mais là, la Commission Travail engage une politique de développement des travailleurs associés (idée reprise ensuite par Jean Jaurès) et non de subordonner l’embauche aux nécessités du profit capitaliste ou des dividendes comme aujourd’hui. Les salaires sont augmentés. Par le décret du 27 avril 1871, la Commune met fin au système d’amendes et retenues sur salaires qui constituaient la forme la plus outrancière de l’arbitraire patronal. Francis Daspe fait la remarque suivante : à la demande des boulangers de Paris, la journée de travail ne peut plus commencer avant 5 heures du matin. Dans la même veine, un règlement dans l’atelier de réparation d’armes du Louvre réduit la journée de travail à 10 heures. Les délégués d’ouvriers sont par ailleurs associés aux décisions prises par la direction de l’entreprise. À la suite d’une enquête sur la confection des habits militaires confiée à des entreprises privées et qui avait révélé de nombreux abus, la Commune opte pour une révision des marchés conclus et les confie de préférence aux associations ouvrières. Un salaire minimal est également fixé.

La laïcisation de l’enseignement

La laïcisation de l’enseignement s’effectue par le décret du 9 avril 1871 sous la houlette du commissaire à l’Instruction publique, Edouard Vaillant, membre de l’Association internationale des travailleurs (AIT). Les crucifix sont retirés (le 11 mai d’après Maurice Dommanget et l’Internationale des Travailleurs de l’Enseignement/ITE en 1928), les écoles congréganistes mises à la disposition des communes, le personnel religieux remplacé par des maîtres laïques. Les bases d’une école publique, gratuite et laïque pour les deux sexes sont ainsi posées notamment grâce à l’Education nouvelle, société se réunissant à l’école Turgot. Les programmes sont refondus en développant l’enseignement des sciences et des techniques. Francis Daspe précise : il s’agit d’instaurer un enseignement intégral combinant à la fois l’esprit qui conçoit et la main qui exécute. À cet effet, deux écoles professionnelles sont créées (dont une pour les filles). Le 22 avril, déclenche un appel à proposition pour définir l’enseignement intégral et professionnel. De cet appel, est créé la commission dite d’organisation de l’enseignement » avec les citoyens André, Dacosta, Manier, Ilama et Sanglier. Malheureusement les instituteurs n’étaient pas organisés. Les membres qui composèrent la commission de l’enseignement : Verdure, Lefèvre, J.B. Clément, J. Miot, Urbain, Courbet, Vallès, Leroy, n’étaient pas tous, loin s’en faut, des professionnels de l’enseignement. L’arrêté du 28 avril organise l’enseignement primaire et professionnel de façon uniforme dans les arrondissements. Le 13 mai (d’après Maurice Dommanget et l’ITE), la Commission de l’enseignement est chargée de l’inspection des écoles. La section des Grandes Carrières de l’Internationale (18e arrondissement) s’impatiente et vote une motion pour un décret portant l’instruction laïque et professionnelle à tous les degrés. Sur impulsion des blanquistes, Vaillant notifie le 14 mai, aux municipalités, contresigné par le Comité de salut public, de briser toute résistance congréganiste et divers récalcitrants qui refuserait l’instruction laïque, obligatoire et gratuite. Toujours d’après Maurice Dommanget et l’ITE, dans le 3e arrondissement, Arnaud, Demay, Dupont et Pindy assurèrent la gratuité des fournitures dès le 18 avril et les maîtres laïques dès le 23 avril. On sait que dans le 12e, l’école du faubourg Saint-Martin fut ouverte pour tous les enfants, nationaux ou étrangers, dès le 24 avril. Son directeur, un licencié en droit faisait tous les jeudis un cours public de « morale rationnelle et de droits politiques » ! Le citoyen Rama, délégué à l’enseignement au 17e arrondissement, membre de la commission d’organisation de l’enseignement, élabore un manifeste contresigné par Benoît Malon, adressé aux instituteurs et institutrices. Rama développe les raisons qui militent selon lui, en faveur de la neutralité religieuse à l’école. Il admettait « que dans tous les temps et dans tous les pays on a abusé, même de la meilleure foi du monde, de l’ignorance et de l’innocence de l’enfant pour lui inoculer par exemple, par la contrainte, par l’habitude des préventions, des sentiments d’injustice et de haines qui aboutissent à des désordres sociaux et à des guerres ».

C’est reconnaître le caractère politique de l’école, c’est admettre qu’il a été jusque-là un instrument entre les mains des classes dominantes.
Rama recommande aux maîtres :

1- l’emploi exclusif de « la méthode expérimentale ou scientifique, celle qui part toujours de l’observation des faits quelles qu’en soit la nature : physique, morale, intellectuelle »

2- l’enseignement moral « dégagé de tout principe religieux ou dogmatique » est aussi éloigné de « l’esprit de domination »« l’esprit de servitude » ;

3- l’élimination des pratiques et images religieuses ;

4- la disparition de tout livre « contraire à la méthode scientifique et au sentiment de Concorde ». Cette dernière prescription rapprochée du considérant sur le rôle de l’école dans la préparation psychologique des guerres et des désordres sociaux nous permet d’insérer que Rama avait déjà en vue l’élimination des livres tendancieux, chauvin et autres.

Les journaux dévoués à la Commune reproduisirent tout au long le manifeste du citoyen Rama. Il fut inséré au Journal Officiel et La Sociale souligna la sympathie qui lui inspirait.
La municipalité du 17e ne se contente pas de fixer publiquement les principes sur lesquels devaient s’étayer l’école nouvelle, elle adopta l’orphelinat que dirigeait Ferdinand Buisson et qui transférée à Compuis, devait acquérir par la suite, grâce à Robin, une célébrité mondiale.
Dans le 20e, la municipalité entra dans une voie neuve en en habillant et en nourrissant les élèves.

Nouveaux droits pour les femmes

Les salaires des institutrices sont portés à hauteur de ceux des instituteurs. Comme on aurait aimé que tous les salaires des femmes soient égaux aux salaires des hommes à égalité de diplômes et de capacités. Question à la majorité de la petite bourgeoisie intellectuelle d’aujourd’hui quant à ses priorités?

Une statistique, dressée par Allix, nous apprend que dans le 8e arrondissement, sur 6 251 garçons et filles de 7 à 15 ans, les écoles communales ne recevaient que 3 030 élèves dont tous les 271 enfants des asiles à partir de 3 ans ! Ce qui en dit long sur le réel de l’époque !

En décidant de verser une pension aux veuves de fédérés, et ceci qu’elles soient mariées ou pas, la reconnaissance de l’union libre est de la sorte actée et le droit des enfants naturels pleinement reconnu. Aux antipodes du code napoléonien, la Commune prend résolument cause pour les droits des concubines, des « filles mères » et des enfants illégitimes. Un décret du 13 mai 1871 autorise le président du tribunal civil à allouer une pension alimentaire à la femme demandant la séparation de corps. La Commune favorise la création d’emplois féminins.

Réquisition des logements vacants et saisies, orphelinats, actions humanistes et de solidarité

Afin de contribuer à résoudre la crise du logement, la réquisition des appartements vacants est décidée pour y loger les sans domicile. Il est interdit d’expulser les locataires. Une remise générale des loyers d’octobre 1870, de janvier et avril 1871 est votée afin de soulager les nombreux parisiens confrontés à une situation intenable.

La mise en place de bureaux d’assistances publique entièrement laïcisés permet de distribuer des secours aux indigents, notamment en organisant des cantines, des fourneaux économiques et des boucheries municipales. Signalons la fondation d’orphelinats sous l’égide des municipalités. On doit, semble-t-il, à l’initiative privée la création de l’orphelinat de la garde nationale, boulevard Victor Hugo (ancien boulevard Haussmann), dans un local aéré et sain contenant 300 lits. Les enfants, garçons et filles, étaient admis tous les jours, de deux heures à quatre heures, sur la présentation d’un certificat« non motivé » du sergent major constatant que le père appartient à une compagnie de la garde nationale. Le directeur Raymond, désireux de secourir l’enfance malheureuse, faisait appel d’une part à toutes les mères de familles ayant des vêtements, chemises ou souliers d’enfants sans usage, et d’autre part à « toutes les citoyennes de cœur » qui voudrait lui apporter leur concours pour « soigner et instruire » les garçons et filles confiés à ses soins.

La suspension de la vente des objets mis en gage au mont-de-piété est également décidée.

Deux décrets en date des 9 et 10 avril octroient des pensions aux blessés et veuves. Le produit de la vente du mobilier saisi dans la maison de Thiers sera affecté aux pensions des veuves et orphelins.

La Commune instaure également toute une série de mesures marquées du sceau de l’humanisme.

La justice se situe au cœur des préoccupations visant à l’émergence d’un monde fraternel fondé sur de nouvelles bases. Pour une justice accessible à tous, la gratuité des actes judiciaires et la  suppression de la vénalité des offices sont votées. Une arrestation par la police supérieure à 24 heures, sans qu’elle soit validée par la décision d’un juge, est prohibée. C’est l’invention d’une période limitée de la garde à vue. Toute perquisition non autorisée par un juge est considérée hors la loi. Des efforts sont envisagés pour humaniser la prison.

D’autres actes concrets mais relevant davantage du champ du symbolique sont adoptés pour signifier l’ouverture d’une ère nouvelle. Le 6 avril 1871, deux guillotines entreposées à la prison de la Roquette sont brûlées devant la mairie du 11° arrondissement pour témoigner de l’horreur de la peine de mort. La colonne Vendôme, décrite comme un symbole du militarisme fondé sur la force brutale et de la négation du droit international, est détruite. Les conseils de guerre et de l’armée permanente sont abolis.

À suivre : Seconde partie – Action culturelle et éducation politique des masses