Le syndicalisme à l’épreuve de l’époque – 1 sur 2

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Le mot Syndicats entouré de noms des principaux syndicats français

L’importance des congrès syndicaux quant à l’avenir et à l’ampleur du mouvement social, si tant est que les syndicats aient encore une influence en la matière, nous a incités à rédiger un compte rendu et à tenter une analyse complexe. De ce fait, l’article sera publié en deux parties :

  • une première partie, ce lundi 27 juin 2022, relative aux congrès de la CGT et de la CGT-FO, rédigée par Jean-Claude Boual,
  • une deuxième partie qui sera publiée le lundi 4 juillet 2022, relative au congrès de la CFDT, rédigée par Jean-Claude Boual et au congrès de la FSU-SNUipp rédigée par Philippe Duffau.

Ainsi, quatre événements syndicaux ont eu lieu ces dernières semaines : l’annonce le 31 mai de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT qu’il ne se représenterait pas lors du prochain congrès de son organisation l’an prochain — proposant pour lui succéder une femme, Marie Buisson —, le 25congrès de Force Ouvrière (FO) du lundi 30 mai au vendredi 3 juin, le congrès de la FSU-SNUipp, principal syndicat d’enseignants du 13 au 17 juin et le 50congrès de la CFDT du 13 au 17 juin.

Leur conjonction dans le temps nous incite à nous interroger sur le rôle et l’impact du mouvement syndical dans notre pays dans le contexte de crise économique avec le retour de l’inflation, la désindustrialisation du pays, les dérèglements climatiques, la limite des ressources naturelles qui se raréfient et accélèrent la course pour leur accaparement de la part des puissances impérialistes et l’accentuation des conflits, y compris armés. Les guerres qui en découlent perdurent et sont le summum du gaspillage de ressources naturelles par ailleurs si précieuses pour l’humanité et les générations futures. Cependant, force est de constater que ces conflits armés demeurent une source inégalée de profits pour tout le système capitaliste, quels que soient les pays belligérants.

Le congrès FO, la continuité d’une époque révolue

Le 25e congrès de Force ouvrière a élu un nouveau secrétaire général, Frédéric Souillot, seul candidat suite au désistement de son concurrent au cours du congrès. Il était, selon la presse, soutenu par le clan réformiste dont la Fédération de la métallurgie dont il est issu, et le clan des trotskistes (dont le POI, ex OCI). Son challenger Christian Grolier était lui soutenu par le clan anarcho-syndicaliste. FO est la 3e organisation syndicale du pays en termes de représentativité (en 2018, FO a recueilli 18,1 % des voix, moins 0,5 % par rapport au précédent décompte) dans le secteur public et 15,24 % (moins 0,36) pour le secteur privé) et 380 000 adhérents.

Le congrès réunissait 3000 participants, plus de 200 délégués sont intervenus dans les débats. Le rapport d’activité d’Yves Veyrier, secrétaire général sortant a été approuvé par plus de 98 % des congressistes. Le retrait de Ch. Grolier et le score du rapport d’activité marquent l’unité de la confédération selon l’organisation.

FO se revendique comme le syndicat de la « feuille de paie » et de la lutte contre le projet du recul de l’âge de départ à la retraite à 65 ans comme le souhaite le Medef et qu’Emmanuel Macron veut imposer. La résolution adoptée par le congrès FO affirme que le blocage de cette réforme « constituera une avancée pour revenir à la retraite à 60 ans à taux plein et dans la perspective du retour à 37,5 années de cotisations, en créant le rapport de force nécessaire quand les conditions seront réunies ».

FO a toujours été dominé par le courant réformiste en son sein. L’organisation a été créée pour cela en 1947 lors de sa séparation d’avec la majorité de la CGT, avec l’aide de l’argent des syndicats et du gouvernement des USA et de la CIA. Il s’agissait alors dans le cadre de la guerre contre le communisme (la Guerre froide) et de la mise en place du plan Marshall d’affaiblir le mouvement syndical français en affaiblissant le principal syndicat de l’époque, la CGT qui s’était réunifiée pendant la résistance et comptait plus de 4 500 000 adhérents, avec une influence dominante des militants communistes.

Aujourd’hui la situation a bien changé, le Parti communiste est très affaibli et son influence dans le mouvement syndical, au sein même de la CGT s’est diluée. L’Union soviétique a disparu et le capitalisme comme mode de production a étendu son hégémonie sur l’ensemble de la planète. Pourtant, FO persiste en demeurant sur les mêmes bases qu’en 1947.

Le paysage syndical de notre pays s’est considérablement diversifié et divisé obérant les possibilités de constituer un large mouvement populaire. Ainsi, nous comptons neuf confédérations ou quasi-confédérations : CGT, CFDT, CGT-FO, CFTC, CFE-CGC, UNSA, FSU, Solidaires, CNT(1)CGT : Confédération Générale du Travail ; CFDT : Confédération Française Démocratique du Travail ; CGT-FO Confédération Générale du Travail-Force Ouvrière ; CFTC : Confédération Française des Travailleurs Chrétiens ; CFE-CGC : Confédération Française de l’Encadrement-Confédération Générale des cadres ; UNSA : Union Nationale des Syndicats Autonomes ; FSU : Fédération Syndicale Unitaire ; CNT : Confédération Nationale du Travail. (sans compter les deux scissions de la CNT), plus une multitude de syndicats d’entreprise non affiliés à ces « confédérations ». Or FO, troisième organisation syndicale par sa représentativité affirme ne pas avoir « vocation à rester sur la dernière marche du podium »(2)Interview de Yves Veyrier dans Le Monde du mardi 31 mai 2022., comme si le maintien de l’organisation, de son appareil bureaucratique et le maintien de la multiplicité des organisations syndicales en concurrence régulièrement en raison des élections professionnelles était l’alpha et l’oméga du syndicalisme. Comment créer un rapport de force face à un patronat pour l’essentiel organisé de façon unitaire sur une « base revendicative » d’intérêts de classe fortement affirmés afin de dégager le maximum de profits ? Le patronat, sous prétexte de concurrence internationale, surexploite le travail des salariés à des fins de gain de productivité afin de ne pas sombrer face aux concurrents et à la pression du « marché » sans que l’on sache ce qu’est ce marché tout puissant.

La question des modes de production capitalistes fondés matériellement et idéologiquement sur la croissance infinie alors que les ressources de la planète sont limitées devrait être à la base de l’action syndicale de toute confédération.

Les enjeux demanderaient pourtant une vision plus vaste de l’action syndicale. Bien entendu les questions de salaires, de conditions de travail, de sens des métiers, de l’aliénation et de la répartition de la plus-value créée par le travail restent primordiales. Dans ce cadre, la question des modes de production capitalistes fondés matériellement et idéologiquement sur la croissance infinie alors que les ressources de la planète sont limitées devrait être à la base de l’action syndicale de toute confédération. FO semble loin de ces préoccupations, pourtant la Charte d’Amiens à laquelle se réfère FO (comme la CGT) vise à « l’émancipation intégrale » des salariés et plus largement de l’ensemble de la population par la « double besogne », la lutte pour les revendications immédiates des salariés, la lutte pour leur émancipation et la fin de l’exploitation capitaliste.

Le « pluralisme syndical » est une condition sine qua non de l’existence de FO, l’unité syndicale pourtant source de succès revendicatifs ne peut alors être que ponctuelle, sur des objectifs spécifiques et forcément limités dans le temps, toujours aléatoires et fragiles. C’est une source d’affaiblissement des syndicats face au patronat, c’est aussi une des principales causes de la crise actuelle des syndicats, toutes organisations confondues.

CGT – Philippe Martinez prépare sa succession et… l’abandon de la lutte de classe

Philippe Martinez a surpris les membres de la Commission exécutive confédérale de la CGT (CEC), mardi 31 mai, en annonçant qu’il ne postulerait pas à un nouveau mandat de secrétaire général et en proposant pour lui succéder, Marie Buisson, secrétaire générale de la fédération de l’éducation, de la recherche et de la culture (FERC).

Comme toute organisation humaine, la CGT est mortelle et comme chaque fois les causes de ces disparitions sont d’abord internes.

Cette proposition est-elle si surprenante ? Pas tant que cela. Depuis des années la CGT est dirigée de façon erratique, avec plusieurs lignes syndicales qui s’opposent, une unité interne inexistante qui se traduit par une perte d’adhérents et une perte d’influence au sein du monde du travail. Comme toute organisation humaine, la CGT est mortelle et comme chaque fois les causes de ces disparitions sont d’abord internes. C’est ce qu’on appelle l’entropie.

Philippe Martinez explique son choix dans son intervention devant la CEC, le 1er juin, essentiellement par des questions de forme, d’apparence, sans contenu politique : « Nous avons besoin d’une CGT toujours plus ouverte vers d’autres, à lécoute du monde qui change, qui bouge et notamment le monde du travail » rien de nouveau dans ces truismes, le monde change et bouge en permanence, c’est vrai aussi naturellement pour le monde du travail. Et comme tout change, « c’est pourquoi, je pense qu’il faut garder une certaine stabilité et une continuité dans la composition de la future direction confédérale », poursuit Philippe Martinez, bref tout doit changer pour que rien ne change pour donner à croire que tout change !

Et donc au nom de cette continuité dans la rupture, après les innovations et l’audace par lesquelles la CGT « a été à la hauteur des enjeux lorsque la CGT a décidé de faire de la parité, une règle pour notre direction nationale. Tout comme nous avons été précurseurs en mettant en place une cellule de veille interne contre les violences faites aux femmes » et qu’il faut rester vigilants sur le « combat féministe [qui] est confronté aux idées rétrogrades et réactionnaires et l’actualité en fait la démonstration chaque jour » et « qu’il nous faut donc franchir un nouveau cap, donner un signe fort à toutes les syndiquées, toutes les militantes en élisant pour la 1re fois une femme à la tête de notre organisation, non uniquement comme un symbole ou un alibi, mais véritablement une volonté politique de mettre en accord nos paroles et nos actes ». Philippe Martinez propose une camarade issue d’une organisation relativement marginale au sein de la CGT et marginale dans son secteur professionnel (6,14 % des voix aux élections au comité technique du ministère de l’Éducation nationale qui déterminent la représentativité de chaque organisation syndicale).

C’est l’Humanité, journal peu hostile à la CGT qui en donne l’explication dans son édition du mercredi 1er juin. Marie Buisson « est surtout connue pour son rôle au nom de la centrale de Montreuil au sein du collectif “Plus jamais ça”, rassemblant des organisations environnementales, citoyennes ou syndicales comme Greenpeace, Oxfam, ATTAC, Solidaires ou la FSU ». Rien de déshonorant certes, mais la CGT n’est pas une ONG ; c’est une organisation syndicale dont se sont dotés les salariés pour défendre leurs intérêts matériels et moraux en luttant pour leurs revendications contre l’aliénation et l’exploitation capitaliste, ce que semble avoir oublié Philippe Martinez. Même si le monde change, la réalité de la lutte de classe subsiste et fonde nos sociétés quoiqu’on en dise. Que les organisations syndicales travaillent avec les associations et les ONG est une bonne chose, l’isolement conduit à la sclérose, mais cette nécessité doit-elle conduire à ce qu’elle prenne le dessus sur l’activité constituant la raison d’être d’une organisation syndicale pour justifier le choix d’un dirigeant ou d’une dirigeante ? Il semble que Philippe Martinez soit allé chercher le plus petit dénominateur commun en utilisant l’argument féministe pour faire accepter sa proposition. Il n’est pas sûr dans ces conditions qu’il ait fait un cadeau à sa camarade et l’ait placée dans les meilleures dispositions pour tenir sa future responsabilité si elle est élue.

En effet comme l’analyse Baptiste Giraud, universitaire spécialiste du syndicalisme dans l’Humanité :

Cette initiative risque de raviver le débat entre deux lignes qui se sont fait jour ces derniers mois au sein de la Confédération. Celle autour de Philippe Martinez, qui estime que le syndicalisme doit se rapprocher des ONG et des associations citoyennes pour combattre efficacement le capitalisme en portant les problématiques sociales au cœur des enjeux environnementaux et économiques. Et celle portée par certaines fédérations et unions départementales de poids, qui appellent au contraire à un renforcement du syndicat comme mouvement de masse en assurant un ancrage revendicatif. 

De son côté, Stéphane Sirot, historien du syndicalisme, dans le même numéro de l’Humanité, rappelle : « Sa candidature ne semble pas être celle qui mettra en œuvre un droit d’inventaire. Ses potentiels concurrents se trouvent face à un double défi : formuler une contre-proposition politique vis-à-vis de l’orientation de la Confédération, tout en s’opposant à la candidature d’une femme. Il y a dix ans, Bernard Thibault avait tenté en vain de faire de même en proposant la candidature de Nadine Prigent. Mais, aujourd’hui, la question de la place des femmes au sein de la CGT est devenue un enjeu majeur ». Un imbroglio très machiavélique que les adhérents de la CGT devront résoudre. Le pourront-ils ?

Avec cette proposition acceptée par 32 voix, 3 contre, 3 abstentions et refus de vote par la CEC, Philippe Martinez espère-t-il estomper les débats internes qui traversent (secouent) son organisation :

  • débats sur les relations avec la Fédération syndicale mondiale (FSM) que certaines Fédérations CGT et Unions départementales souhaitent rejoindre, alors que la confédération l’a quitté en 1995 et que la FSM regroupe aujourd’hui essentiellement les « syndicats » chinois, égyptiens, saoudiens…, adhésion qui représenterait une régression mortifère ;
  • débats sur la transition écologique et climatique au-delà de la participation au collectif « Plus jamais ça » qui ne fait qu’effleurer les mutations qu’impliquent ces transitions qui bouleversent les modes de vie et de travail ;
  • les mutations « anthropologique des cerveaux » en cours qu’induisent la numérisation et l’aliénation sous la coupe des multinationales (les GAFAM) et l’emprise qu’elles exercent sur nos cerveaux ;
  • la syndicalisation qui est devenue un point aveugle dans les organisations syndicales qui, compte tenu des modes de financement par la puissance publique et le patronat, n’ont plus besoin d’adhérents pour exister sauf pour renouveler l’appareil syndical, ce qui pose aussi le problème de leur indépendance ;
  • l’unité d’action et plus fondamentalement l’unification syndicale ; la démocratie interne qui pose question dans l’ensemble du monde syndical et qui est liée aux questions précédentes ; la question du féminisme, etc.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 CGT : Confédération Générale du Travail ; CFDT : Confédération Française Démocratique du Travail ; CGT-FO Confédération Générale du Travail-Force Ouvrière ; CFTC : Confédération Française des Travailleurs Chrétiens ; CFE-CGC : Confédération Française de l’Encadrement-Confédération Générale des cadres ; UNSA : Union Nationale des Syndicats Autonomes ; FSU : Fédération Syndicale Unitaire ; CNT : Confédération Nationale du Travail.
2 Interview de Yves Veyrier dans Le Monde du mardi 31 mai 2022.