La liquidation de la résistance laïque
Tout commence par un crime originel du Hezbollah. Dans les années 1970, le Liban disposait d’un tissu militant progressiste d’une richesse exceptionnelle. Le Front de la Résistance Nationale Libanaise (Jammoul), fondé en 1982 par le secrétaire général du Parti Communiste libanais (PCL), Georges Hawi, en était le fer de lance. C’était une résistance laïque, multiconfessionnelle et patriotique.
Pourtant, dès le milieu des années 1980, le Hezbollah, sous l’impulsion de Téhéran, a entrepris de monopoliser la lutte. Ce ne fut pas une douce transition politique, mais une véritable épuration. Pour imposer son hégémonie, le « Parti de Dieu » (traduction du mot Hezbollah) a méthodiquement éliminé les cerveaux de la gauche. L’exécution de Hussein Mroué, philosophe marxiste de 77 ans tué dans son lit, et celle de Mehdi Amel, le « Gramsci arabe », ont marqué la fin de l’alternative laïque. En interdisant physiquement aux progressistes de combattre et en liquidant ses leaders, le Hezbollah a substitué le dogme religieux à la libération nationale.
L’intelligentsia au service des Mollahs
Face à cet écrasement, le ralliement d’une partie de l’intelligentsia relève de la trahison et de la servitude volontaire. L’exemple de Ziad Rahbani est tragique : icône de la gauche sarcastique, il a fini par sacraliser Hassan Nasrallah, rendant le Hezbollah « fréquentable » aux yeux d’une jeunesse éduquée. Sur le front médiatique, Joseph Samaha, ancien du PCL, a théorisé avec le journal Al-Akhbar la « convergence » nécessaire entre gauche radicale et islamisme au nom de la « dignité arabe ». Même des technocrates comme Charbel Nahas ont fini par évacuer la question du désarmement de la milice, pensant qu’on pouvait construire une économie moderne à l’ombre des missiles des mollahs.
Le tournant de 2006 et la vassalisation du PCL
Au cours des années 1990 et 2000, le PCL a achevé sa mutation d’une organisation militante pour la cause du peuple libanais en simple supplétif des islamistes chiites. Les progressistes ont feint de voir dans le Hezbollah le « parti des pauvres » pour justifier leur silence, par exemple sur l’enterrement du mariage civil ou des droits des femmes. Lors de la guerre de 2006, le reniement fut total : les drapeaux rouges flottaient à la traîne des bannières jaunes du « Parti de Dieu ». La gauche libanaise est devenue la caution « laïque » d’un projet qui est la négation même de la laïcité.
Une leçon pour les progressistes de tous les pays
S’il est erroné de prétendre que la France de 2026 est le Liban de 1990 — tant nos structures républicaines diffèrent du système confessionnel beyrouthin — l’exemple libanais constitue tout de même une matrice stratégique que nous aurions tort d’ignorer. Les situations ne sont pas identiques, mais les mécanismes de capitulation, eux, sont les mêmes.
Ce qui se joue aujourd’hui avec une partie de la gauche radicale française, notamment La France Insoumise (LFI), n’est pas une répétition de l’histoire, mais l’application d’une stratégie de « convergence » similaire :
1. Le glissement sémantique : on ne parle plus de citoyenneté universelle, mais d’une alliance avec des forces cléricales au nom de la protection des « opprimés ». Comme au Liban, on essentialise une partie de la population en la réduisant à son appartenance religieuse.
2. L’ennemi commun comme alibi : à Beyrouth, c’était l’« entité sioniste » qui justifiait de s’allier avec des obscurantistes. En France, un nouvel antisionisme radical sert parfois de passerelle pour tolérer des discours incompatibles avec les valeurs féministes et laïques de la gauche historique. Certains « clins d’œil » de son leader Mélenchon, par exemple en déformant en plein meeting des noms juifs, sont un très mauvais signal pour l’avenir. Ce leader a 74 ans et a usé ses fonds de culottes sur les bancs de classes dans les années 50 et 60, il sait parfaitement ce que veut dire déformer un nom de famille « pas très français et un peu juif » !
3. L’aveuglement électoral : les intellectuels libanais pensaient « utiliser » le Hezbollah pour atteindre les masses. Ils finirent assassinés ou asservis. En France, croire que l’on peut domestiquer l’islamisme politique par pur calcul électoral est une illusion qui mène à la même impasse.
Le cléricalisme politique est tout simplement l’antithèse du combat populaire
L’histoire nous enseigne que, lorsqu’une force progressiste renonce à la clarté de ses principes pour se fondre dans un mouvement confessionnel, elle n’en prend jamais la direction. L’assassinat de Georges Hawi en 2005 rappelle que même les « alliés » finissent par être éliminés lorsqu’ils tentent de retrouver un tant soit peu leur autonomie.
Aujourd’hui, le Hezbollah conduit le Liban à la catastrophe. La gauche libanaise, muette, contemple le désastre qu’elle a facilité par sa complaisance. En France, le danger n’est pas encore l’éclatement de l’État, mais l’effritement de l’esprit républicain chez ceux qui « gobent comme des mouches » des idéologies religieuses islamistes par stratégie politicienne.
Le Liban est un signal d’alarme : une nation qui laisse les fanatiques dicter l’agenda politique, sous l’œil bienveillant de progressistes égarés, finit toujours par sacrifier ses citoyens sur l’autel du dogme religieux. Il est temps de réaffirmer que la laïcité ne se négocie pas. Sans quoi, le réveil sera peut-être différent, mais aussi brutal à Paris qu’il l’est aujourd’hui à Beyrouth.
