Communardes !, une série de BD de W. Lupano

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Cela fait 151 ans que les Communes insurrectionnelles se sont déroulées et cette BD publiée en 2015-2016 est très pédagogique pour éclairer les enjeux de l’époque qui font écho, toutes proportions gardées, à la situation actuelle. Il reste bon de lire, relire ou faire lire cette série en trois tomes intitulés « Les éléphants rouges » (Wilfrid Lupano et Lucy Mazel), « L’Aristocrate fantôme » (Wilfrid Lupano et Anthony Jean), « Nous ne dirons rien de leurs femelles » (Wilfrid Lupano et Xavier Fourquemin), publiés chez Vents d’Ouest.

« Je suis franc et sans souci. Ma foi, je m’en flatte ! Le drapeau que j’ai choisi est rouge écarlate. De mon sang, c’est la couleur qui circule dans mon cœur. Vive la Commune ! Enfants, vive la Commune ! »

chantaient les communards de 1871… mais aussi les communardes !

« La Révolution n’est pas qu’une affaire d’hommes », indique la dernière de couverture du 3e tome. C’est une œuvre utile pour contribuer à sortir les femmes d’une sorte d’invisibilité dans leur combat universel et universaliste pour leur émancipation et, par là, de toute l’humanité comme le chantait Jean Ferrat « La femme est l’avenir de l’homme. » faisant référence à Louis Aragon.

Le 1er tome, « Les éléphants rouges », démarre par la publication en pleine guerre civile de la formation du 1er bataillon des Amazones de la Seine. Dans les débats apparaît le fait positif que pour la première fois, les femmes se rendant « au casse-pipe » seraient payées au même niveau que les « bonshommes ». Des divisions apparaissent provenant notamment d’autres femmes et des bourgeois pour qui la place de la gent féminine est à la maison. Lors des réunions publiques, des dissensions existent avec des représentants de Proudhon à qui il est reproché d’avoir déclaré : « Une femme ne peut plus faire d’enfants quand son esprit, son imagination et son cœur se préoccupent des choses de la politique, de la société, de la littérature ». Le mouvement ouvrier semble, en partie, traversé par des travers phallocrates. La situation à Paris assiégé par les Versaillais soutenus par les Prussiens est diverse : la misère pour le peuple et la goinfrerie des nantis.

Dans le 2e tome, « L’aristocrate fantôme », apparaît une héroïne, Elisabeth Dmitrieff(1)Elizaveta Tomanovskaïa, dite Élisabeth Dmitrieff, est une révolutionnaire et militante féministe russe, née le 1er novembre de l’année 1850 — ou de l’année 1851 — à Volok, village de l’ouïezd de Toropets (gouvernement de Pskov, Empire russe), et morte entre 1910 et 1918, selon des sources divergentes. Elle est issue d’une famille aristocratique russe, ce qui lui donne accès à une éducation privilégiée, mais son statut de fille, et d’enfant née hors mariage, ainsi que la nationalité allemande de sa mère la marginalisent au sein de cette aristocratie, provoquant son intérêt pour la philosophie du marxisme. envoyée à Paris par Karl Marx. Ce dernier, même s’il en est solidaire, n’est pas très favorable à la Commune, la jugeant prématurée même si, par la suite, il corrige et rectifie son analyse de départ(2)Analyse de Henri Peña-Ruiz in Marx, penseur de l’écologie : « Les expérimentations sociales et politiques de la Commune de Paris ont donné matière à réflexion à Karl Marx. En 1848, Karl Marx insistait sur les nouvelles finalités sociales de l’État que le prolétariat aurait conquis en laissant de côté son organisation interne. Il s’agissait de s’emparer de l’État et de l’utiliser à d’autres fins. Vingt-trois ans après, à la lumière de la Commune de Paris, il affirma que c’était insuffisant et qu’il fallait briser la machine d’État et la remplacer par d’autres modalités de régulation. Une telle rectification en forme d’autocritique condamnait par avance la dérive technocratique et autoritaire et même totalitaire du stalinisme. ».
Dans un passage, les auteurs font apparaître les contradictions internes des Communards. Ainsi, l’avoué du gouvernement de Versailles qui combat l’insurrection parisienne entre, chaque semaine dans Paris, pour négocier un nouveau prêt avec la Banque de France. Tout cela se fait avec la bénédiction des dirigeants de la Commune. Ces dirigeants font preuve d’une naïveté extrême estimant donner ainsi des gages de valeurs démocratiques. L’absurdité de la situation est à son paroxysme : la Commune permet de financer l’armement de ceux qui veulent la détruire et de payer leur soldatesque. Ainsi la Banque de France, entre mars et mai 1871, prête 9 millions de francs à la Commune de Paris, et, dans le même temps, 313 millions aux Versaillais et à son chef Adolphe Thiers(3)Ma France de Jean Ferrat : « Celle dont monsieur Thiers a dit qu’on la fusille » .

Le 3e tome, « Nous ne dirons rien de leurs femelles », illustre parfaitement la condition féminine de manière universelle : fille du peuple ou fille de nantis, elles sont soumises à la même emprise patriarcale, aux mêmes préjugés visant à limiter leur émancipation, et ce, souvent, avec la collaboration de trop nombreuses mères et femmes, parfaite illustration du propos d’Etienne de La Boétie dans son Discours de la Servitude volontaire(4)Le Discours de la servitude volontaire ou le Contr’un, court réquisitoire contre l’absolutisme, pose la question de la légitimité de toute autorité sur une population et essaie d’analyser les raisons de la soumission de celle-ci (rapport « domination-servitude »). L’originalité de la thèse de La Boétie est de soutenir que la servitude n’est pas imposée par la force, mais volontaire.. Il nous est donné de suivre toutes les aventures de l’héroïne, Marie Brébant, dans sa participation aux côtés des Communards jusqu’à son arrestation lors de la capitulation de Paris face aux Versaillais et à sa comparution devant un tribunal aux ordres qui déroulent les poncifs du type « Les Communards, des soudards, des prostituées qui jouent à la politique. » ou encore une analyse pseudo scientifique d’un professeur exerçant dans un asile d’aliénés témoignant à la barre et apportant sa caution morale à l’ordre moral « Ce sont des faibles d’esprit, des instinctifs entachés de défectuosités intellectuelles, sans instruction… chez lesquels les nobles sentiments… sont dominés par la prédominance des appétits grossiers… Ce sont… des imbéciles et, à un plus bas degré, des idiots… » Le programme de la Commune, pourtant, indique tout le contraire : mesures sociales, création de collectifs de travailleurs, école publique, gratuite et laïque pour les filles et les garçons…  La fureur extrême des tenants de l’ordre capitaliste versaillais qui ont, un moment, pensé que leur monde injuste chancelle est illustrée par le passage où l’on voit un soldat dire à son lieutenant que les Communards se rendent. A celui-ci le lieutenant réplique « Vous connaissez les ordres ! Tuez-les tous ! »

La répression versaillaise dans sa volonté d’« expiation complète de la Commune de Paris »(5)Discours d’Adolphe Thiers, chef de l’exécutif, à l’assemblée nationale le 22 mai 1871. aboutit à 24 conseils de guerre qui « jugent 34 952 hommes, 819 femmes, 568 enfants, prononcent 93 condamnations à mort, 251 condamnations aux travaux forcés, 5 000 décisions de déportations, 1 247 peines de réclusion à perpétuité et 3 359 peines de prison. » Cela est sans compter une dizaine de milliers de Communards qui se réfugient au Royaume-Uni, en Belgique ou encore en Suisse.

En guise, pourrions-nous dire, d’épitaphe, les auteurs égratignent quelque peu Alexandre Dumas fils en citant son propos dans le Figaro en tant que journaliste « Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes(6)C’est en contradiction avec une certaine ouverture d’esprit dont il fait preuve quand il écrit en 1872 La Question de la femme, publié par l’Association pour l’Émancipation progressive de la Femme, créée par Arlès-Dufour et Julie-Victoire Daubié. Préfacé par cette dernière, le texte, comme deux autres ouvrages édités par l’association, est interdit au colportage en 1873, à l’époque de l’ordre moral.

Les destins différents des femmes aux provenances sociales, géographiques, culturelles différentes s’entrecroisent pourtant, liées par le genre, dans leur volonté de s’organiser pour participer au projet émancipateur de la Commune et revendiquer des droits égaux à ceux des hommes ainsi que des avancées sociales et laïques, avancées qui s’épaulent l’une l’autre.

Lire aussi dans ReSPUBLICA « Les combats inachevés des Communardes« 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Elizaveta Tomanovskaïa, dite Élisabeth Dmitrieff, est une révolutionnaire et militante féministe russe, née le 1er novembre de l’année 1850 — ou de l’année 1851 — à Volok, village de l’ouïezd de Toropets (gouvernement de Pskov, Empire russe), et morte entre 1910 et 1918, selon des sources divergentes. Elle est issue d’une famille aristocratique russe, ce qui lui donne accès à une éducation privilégiée, mais son statut de fille, et d’enfant née hors mariage, ainsi que la nationalité allemande de sa mère la marginalisent au sein de cette aristocratie, provoquant son intérêt pour la philosophie du marxisme.
2 Analyse de Henri Peña-Ruiz in Marx, penseur de l’écologie : « Les expérimentations sociales et politiques de la Commune de Paris ont donné matière à réflexion à Karl Marx. En 1848, Karl Marx insistait sur les nouvelles finalités sociales de l’État que le prolétariat aurait conquis en laissant de côté son organisation interne. Il s’agissait de s’emparer de l’État et de l’utiliser à d’autres fins. Vingt-trois ans après, à la lumière de la Commune de Paris, il affirma que c’était insuffisant et qu’il fallait briser la machine d’État et la remplacer par d’autres modalités de régulation. Une telle rectification en forme d’autocritique condamnait par avance la dérive technocratique et autoritaire et même totalitaire du stalinisme. »
3 Ma France de Jean Ferrat : « Celle dont monsieur Thiers a dit qu’on la fusille »
4 Le Discours de la servitude volontaire ou le Contr’un, court réquisitoire contre l’absolutisme, pose la question de la légitimité de toute autorité sur une population et essaie d’analyser les raisons de la soumission de celle-ci (rapport « domination-servitude »). L’originalité de la thèse de La Boétie est de soutenir que la servitude n’est pas imposée par la force, mais volontaire.
5 Discours d’Adolphe Thiers, chef de l’exécutif, à l’assemblée nationale le 22 mai 1871.
6 C’est en contradiction avec une certaine ouverture d’esprit dont il fait preuve quand il écrit en 1872 La Question de la femme, publié par l’Association pour l’Émancipation progressive de la Femme, créée par Arlès-Dufour et Julie-Victoire Daubié. Préfacé par cette dernière, le texte, comme deux autres ouvrages édités par l’association, est interdit au colportage en 1873, à l’époque de l’ordre moral.