Guerre du Vietnam et agent Orange

You are currently viewing Guerre du Vietnam et agent Orange

Nous publions la deuxième partie du texte de HO Hai Quang qui fait suite à la première partie consacrée au processus d’intégration et d’assimilation vécu par l’auteur. Cette deuxième partie est consacrée aux dégâts engendrés par l’usage de l’agent orange par l’armée étatsunienne et à la lutte menée pour obtenir la reconnaissance et l’indemnisation des victimes.

Vietnam et Orange DiHoxyn

Au début des années 1960, j’étais chanteur et guitariste de rock avec mon frère Thanh et nous étions en pleine ascension (L’Olympia, les disques Vogue…). La guerre du Vietnam s’intensifiant, j’ai abandonné la musique pour me tourner vers les sciences économiques en pensant que les autorités vietnamiennes feraient appel à moi pour participer à l’élaboration de plans de développement après la fin de la guerre.

Cela n’a pas été le cas. De façon paradoxale, mes compétences d’économiste ont été reconnues à La Réunion : j’ai fait partie de l’équipe d’experts chargée par le conseil Régional de construire le Plan régional de développement durable (PR2D). Quant aux autorités vietnamiennes, elles n’ont jamais fait appel à moi.

Cependant, mon projet d’aider le Vietnam ne m’a jamais quitté. Je n’imaginais pas qu’un jour, je pourrais le réaliser en empoignant de nouveau ma guitare et en convainquant d’autres musiciens de mettre leur talent au service des victimes de l’Agent Orange. C’est pour ces dernières que j’ai créé Orange DiHoxyn(1)ORANGE DIHOXYN est une association humanitaire créée en 2008 pour rassembler ceux qui se sentent concernés par les conséquences actuelles de la dioxine déversée sur le Vietnam., et, depuis qu’elle existe, notre association humanitaire leur apporte directement certaines aides.

Je suis parfaitement conscient qu’il est impossible que ces aides soient à la hauteur des besoins, car les victimes sont des millions tandis que nous, nous ne disposons que de moyens financiers et humains très limités. Il en est d’ailleurs de même pour toutes les autres associations. C’est en diffusant des informations et par nos actions de sensibilisation que nous pouvons le mieux agir, en faisant pression sur les firmes chimiques et le gouvernement américain afin qu’ils fassent le nécessaire pour décontaminer le Vietnam et indemniser les victimes de l’Agent Orange. Quelles sont les perspectives dans ces deux domaines ?

Décontaminer le Vietnam des armes chimiques employées par les États-Unis

Concernant la décontamination, des accords ont été conclus à partir de 2007 entre firmes privées (Ford), organisations internationales (PNUD), et gouvernements américain et vietnamien. Ils ont été possibles parce que l’État vietnamien souhaite conserver, au large des côtes du pays, les îles Paracels et une partie des îles Spratleys que la Chine revendique comme siennes. Pour cela, il a besoin des États-Unis. De son côté, le gouvernement américain a accepté de participer à des opérations de décontamination non pas par bonté d’âme, ni parce qu’il reconnaît ses responsabilités, mais parce qu’en acceptant de décontaminer, il peut revenir au Vietnam et, en s’y installant, il sera à même de contrer plus efficacement la montée en puissance de l’influence chinoise en Asie. Les relations internationales ne se tissent pas en fonction des sentiments et des valeurs morales, mais uniquement en tenant compte des intérêts matériels des États et de leurs dirigeants.

Bilan insuffisant de la décontamination

Commencées en 2011, les actions de terrain ont été poursuivies jusqu’à aujourd’hui. Mais le bilan est extrêmement maigre. Pour l’instant, un seul « hot spot » a été décontaminé : la base aérienne de Danang. En 2019, les travaux ont enfin commencé sur un second « hot spot », la base aérienne de Bien Hoa. Mais il en reste encore au moins vingt-six, sans compter les zones où les avions et hélicoptères transportant les défoliants ont été abattus. Les documents officiels américains reconnaissent qu’au moins 10 % du Vietnam méridional est contaminé.

Quant à l’indemnisation des victimes vietnamiennes, un projet de loi est à l’étude depuis 2013 aux États-Unis. Réactualisé en 2019, il prévoit que l’État américain devra appliquer des programmes destinés à améliorer les logements des personnes contaminées et à réduire leur pauvreté en leur accordant des subventions et des prêts. Il devra également aider les institutions vietnamiennes qui fournissent des soins de santé et former les soignants.

Quelles sont les chances pour que ce projet de loi soit adopté ? Remarquons que pour la seule année 2013, 21 milliards de dollars ont été versés à titre d’indemnisation aux vétérans américains de la guerre du Vietnam pour des maladies liées à l’Agent Orange. Le budget des États-Unis « exploserait » s’ils devaient verser des indemnités aux Vietnamiens selon les mêmes critères que ceux qui sont appliqués aux Américains ayant servi au Vietnam. On voit donc mal comment le projet de loi dont il est question pourrait être voté.

Indemnisation des victimes de la dioxine : injustice flagrante

Enfin, qu’en a-t-il été pour madame Tran To Nga dans le procès qui l’oppose aux firmes chimiques ? Parmi les maladies dont elle souffre, quatre sont officiellement reconnues aux États-Unis comme étant directement causées par la dioxine. Les militaires américains qui ont servi au Vietnam et sont affectés par ces maladies ont été indemnisés par les firmes chimiques et le sont actuellement par l’État américain. Alors, pourquoi To Nga ne pourrait-elle pas l’être aussi ? Il n’y a aucune raison logique. Mais, le 10 mai 2021, le tribunal d’Évry a décidé que sa demande était « irrecevable ».

To Nga a fait appel. L’issue du procès s’avère incertaine. Quand bien même le verdict final lui serait favorable, de quels moyens dispose-t-elle pour que la sentence soit appliquée ? Pendant la guerre du Vietnam, la Corée du Sud avait mobilisé 300 000 militaires pour combattre aux côtés des soldats américains. Seize mille d’entre eux, affectés par la dioxine, ont poursuivi les firmes américaines devant les tribunaux coréens, réclamant l’équivalent de 3,4 milliards d’euros à titre d’indemnisation. En 2013, la justice a condamné Monsanto et d’autres firmes chimiques à verser un total de 315 000 euros à 39 vétérans coréens contaminés par l’Agent Orange. Jusqu’à aujourd’hui, elles ont refusé de payer.

L’arme du boycott pour obliger les firmes chimiques à assumer leur responsabilité

Si, dans le procès qui les oppose actuellement à To Nga, elles étaient condamnées, comment les obliger à verser des indemnités si elles refusent ? Je ne vois guère qu’un seul moyen : le boycott de leurs produits à l’échelle mondiale. Malheureusement, il sera très difficile de le faire appliquer en France. Comme Le Monde l’a rappelé, deux arrêts de la Cour de cassation du 20 octobre 2015 ont fait de la France « l’un des rares pays du monde, et la seule démocratie, où l’appel au boycott par un mouvement associatif ou citoyen pour critiquer la politique d’un État tiers est interdit ». Pour organiser le boycott, il faudrait donc que l’appel parte de l’étranger, mais sans pouvoir être relayé en France.

Reconnaissance de l’écocide

Au-delà du cas personnel de To Nga et du Vietnam, le procès qu’elle intente pourrait avoir une importante répercussion juridique. Le 19 mars 2019, une proposition de loi a été déposée devant le parlement français visant à reconnaître un nouveau crime, celui d’écocide défini comme « le fait, en exécution d’une action concertée tendant à la destruction ou dégradation totale ou partielle d’un écosystème, en temps de paix comme en temps de guerre, de porter atteinte de façon grave et durable à l’environnement et aux conditions d’existence d’une population ».

Certes, le Sénat a rejeté cette proposition de loi. Mais, par son très large impact médiatique, le procès intenté depuis 2014 par To Nga contre les firmes chimiques a permis de faire progressivement avancer l’idée que la justice devrait punir ceux qui détruisent durablement l’environnement naturel et la biodiversité.

Une étape d’importance a été atteinte le 20 janvier 2021 quand le Parlement européen a adopté (340 voix pour, 323 contre et 17 abstentions) un amendement reconnaissant l’écocide comme crime contre l’humanité et visant à encourager « l’Union et les États membres à promouvoir la reconnaissance de l’écocide en tant que crime international, au titre du Statut de Rome, à la Cour pénale internationale ».

Il s’agit d’une avancée considérable, car, si la Cour pénale internationale inscrit l’écocide dans ses statuts et les États dans leur code pénal, ils pourront condamner les responsables de ce nouveau crime, qu’il soit perpétré pendant les guerres ou en temps de paix.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 ORANGE DIHOXYN est une association humanitaire créée en 2008 pour rassembler ceux qui se sentent concernés par les conséquences actuelles de la dioxine déversée sur le Vietnam.