La civilisation judéo-chrétienne : anatomie d’une imposture

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C’est le titre d’un livre édité par « Les liens qui libèrent », écrit par l’historienne et chercheuse à l’IRIS, Sophie Bessis. ReSPUBLICA a décidé de le recenser, car nous souhaitons promouvoir un discours contre-hégémonique face au monde tel qu’il va. Ce pseudo-concept « judéo-chrétien » du capitalisme occidental nord-américain et européen n’existe que pour occulter le réel historique « de deux millénaires de persécutions antijuives, à nier l’apport de l’Orient dans son passé et à exclure l’islam de ses références culturelles ».

Persécution des Juifs par le christianisme

Son introduction démarre sur une citation universaliste de Frantz Fanon que nous aimons bien : « Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi malade que celui qui les exècre ». Phrase qui devrait être relue de nombreuses fois par les gauches identitaires et essentialistes de ce début de 21ème siècle.

Aujourd’hui, ce binôme « judéo-chrétien » semble naturel et évident, alors qu’il est une imposture. Comme le disait l’intellectuel Castoriadis, un binôme est fait pour que le deuxième membre étouffe le réel du premier, comme dans « gréco-latin » ou « judéo-chrétien ». En fait, le judéo-christianisme a existé jusqu’à la fin du 2ème siècle de notre ère avant la rupture entre le judaïsme et le christianisme, avec un surcroit de persécutions dès que le christianisme devient religion d’État de l’Empire romain au début du 4ème siècle. Après l’élimination des Quartodeciman(1)Qui a lieu le quatorzième jour du mois juif de nisan, en parlant de la fête pascale chrétienne. au 9ème siècle, on ne peut plus parler de judéo-christianisme quand se développe l’antijudaïsme chrétien à une grande échelle, aussi bien catholique qu’ensuite protestant. Cet antijudaïsme chrétien « alimenté par la construction chrétienne du peuple déicide… Qui a alimenté à son tour un antisémitisme moderne, que le délire nazi a rendu honteux mais n’a pas fait disparaître ».

Le nazisme, enfant de la tradition antijuive chrétienne

Et cela touche aussi les pays de l’Empire russe, notamment lorsque les juifs sont assignés dans la « Zone de résidence » en Pologne, en Ukraine et dans les pays baltes. « Au 19e siècle, les intellectuels organiques de l’expansion coloniale firent de l’exceptionnalité européenne… un attribut central de sa puissance et de sa vocation à dominer ».

Même après la Shoah, il a fallu attendre le procès d’Adolf Eichmann en 1962 pour commencer à penser une responsabilité collective des Européens quant au génocide juif perpétré par le nazisme. Avant, le fait de « vouloir renvoyer les juifs en Asie » comme le souhaitait entre autres Proudhon, ne gênait que très peu de monde. Et, « contrairement aux affirmations hâtives d’Hannah Arendt, qui a voulu voir une césure entre le vieil antijudaïsme et l’antisémitisme moderne, le paroxysme antisémite du nazisme n’aurait pu advenir sans ces siècles de tradition antijuive chrétienne ».

Sophie Bessis montre que l’utilisation du binôme « judéo-chrétien » a eu aussi comme conséquence de faire de l’Islam le tiers exclu de la révélation abrahamique, donc de cet universel monothéiste dont on a fait l’annonciateur des droits profanes et, par conséquent, de la modernité.

Proximité entre islam et judaïsme

Elle montre la plus grande proximité des rites religieux entre le judaïsme et l’Islam plutôt qu’entre le judaïsme et les différentes religions chrétiennes. Elle rappelle qu’Abraham est cité à 67 reprises dans 25 sourates du Coran, tandis que Mohamed n’est cité que 51 fois. Elle rappelle que c’est le philosophe andalou Ibn Rochd (Averroès) qui fut, en Europe, le plus grand commentateur médiéval d’Aristote. Elle rappelle que François 1er s’est allié avec le sultan ottoman Soliman contre Charles Quint.

Sophie Bessis esquisse dans son livre l’épisode de la Nahdha(2)Renaissance en arabe. Important mouvement intellectuel musulman qui a posé la question du rapport de la religion à la modernité à la fin du 19e siècle., où le sécularisme de certains penseurs musulmans a été battu par ceux qui prônaient le retour aux sources de l’Islam pour se protéger des impérialismes européens ! Réaction qui continue au 21ème siècle, quand une partie de la gauche décide de s’allier avec les forces les plus obscurantistes et réactionnaires.

Sophie Bessis montre aussi le racisme des grands érudits « républicains », tels Ernest Renan, qui déclara : « Toute personne un peu instruite des choses de notre temps voit clairement l’infériorité actuelle des pays musulmans, la décadence des États gouvernés par l’Islam, la nullité intellectuelle des races qui tiennent uniquement de cette religion leur culture et leur éducation »(3)Ernest Renan, Jamaladdine Al Afghani, La Controverse sur l’islam et la science, Paris, Thierry Marchaisses, 2015..

Sophie Bessis critique également le président Macron pour avoir invité le Premier ministre israélien d’extrême droite Benyamin Netanyahou à venir commémorer avec lui le 75e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, comme si le Président israélien avait vocation à intervenir dans toute question concernant les Français juifs. Comme François Bayrou, qui a évoqué dans un dîner du CRIF « l’intimité » de « l’âme juive » avec l’« âme française », comme si elles ne pouvaient pas être les mêmes !

Diabolisation de l’Islam et sionisme chrétien et juif

Sophie Bessis montre qu’à l’occidentalisation du « judéo-christianisme » a répondu « sa diabolisation par un Islam cadenassé dans ses spécificités ». Diabolisation qui a été utilisée par les nationalistes arabes et par les islamistes. Sophie Bessis illustre avec justesse l’influence grandissante du sionisme chrétien, né d’après elle bien avant le sionisme juif. Ce sionisme chrétien est apparu dès le 17ème siècle avec l’arrivée des émigrés britanniques aux États-Unis, « la Bible dans une main et le fusil dans l’autre ».

Sionisme chrétien qui existe fortement jusqu’à aujourd’hui aux États-Unis via le développement de l’évangélisme protestant américain(4)Les racines théologico-politiques de l’extrême droite américaine du XXIe siècle – ReSPUBLICA.. Ce courant religieux « fonde [sa] rhétorique sur une lecture littérale des Écritures selon laquelle l’accomplissement des prophéties est subordonné à la réinstallation de tous les juifs en Terre sainte où ils seraient collectivement convertis au christianisme, préalable obligé à la seconde venue de Jésus sur terre ». Et aussi sur l’influence du sionisme des dirigeants chrétiens britanniques, comme Arthur Balfour et Joseph Chamberlain.

Nationalisme juif et arabe : des ennemis complémentaires

Le binôme « judéo-chrétien » a enseveli les relations des juifs avec les Arabes et les musulmans. Les deux nationalismes arabe et juif sont devenus des « ennemis complémentaires ».

Sophie Bessis développe aussi l’idée que le binôme « judéo-chrétien » a enseveli les relations des juifs avec les Arabes et les musulmans. Elle constate, comme Germaine Tillion, que les deux nationalismes arabe et juif sont devenus des « ennemis complémentaires ». Elle montre, par exemple, l’antisémitisme d’État de l’Algérie avec sa manifestation paroxystique d’octobre 2024 à l’occasion de la parution d’un ouvrage historique universitaire intitulé L’Algérie juive. L’autre moi que je connais si peu, qui traite de la présence juive à l’époque numide. L’auteur et l’éditeur ont été momentanément arrêtés et incarcérés pour apologie du sionisme, et un torrent d’injures antijuives s’est déversé dans une partie de la presse et sur les réseaux sociaux. « L’idée même que les juifs aient pu constituer une part de l’identité algérienne est proprement insupportable aux yeux d’une notable partie de sa classe politique et de larges pans de sa population éduquée dans ce négationnisme ». Sophie Bessis continue et remarque qu’« ainsi, puisque l’Occident est “judéo-chrétien”, l’Orient arabo-turc-iranien se doit d’être son inverse ». Les associés-rivaux sont nés.

Construction d’un « mur » contre l’Asie

Jusqu’à montrer que Théodore Herzl proposait déjà aux élites européennes dans son livre L’État des juifs de constituer « un élément du mur contre l’Asie ainsi que l’avant-poste de la civilisation contre la barbarie ». Sophie Bessis montre aussi que la façon dont ont été reçus en Israël les juifs issus des pays arabes n’a pas été pour rien dans leur soutien à l’extrême droite israélienne contre les « Ashkénazes socialistes ». Elle relate l’insurrection du mouvement des Panthères noires en Israël en 1971. Idem pour les juifs éthiopiens. Contrairement aux juifs russes, mieux reçus.

Sophie Bessis observe : « Ainsi, par un de ces paradoxes dont l’histoire a le secret, ceux qui auraient pu être des ponts ont aidé à édifier des murs ». Benyamin Netanyahou est allé jusqu’à dire, le 30 mai 2024 sur LCI, dont il était l’invité : « Notre victoire, c’est votre victoire ! C’est la victoire de la civilisation judéo-chrétienne contre la barbarie. C’est la victoire de la France ! ».

À partir du dernier quart du 20ème siècle, cette culpabilité (juive) a progressivement cédé la place (chez les élites occidentales) à un philosémitisme qui atteint son apogée après le massacre commis par le Hamas le 7 octobre 2023 et que l’effroyable riposte du pouvoir israélien n’a pas entamé, bien au contraire. 

La notion de « judéo-chrétien » contre un universel plus large

Nouvelle conclusion de Sophie Bessis à la suite de ce renversement des élites de l’antisémitisme au philosémitisme actuel : « Le problème réside dans le fait que ce renversement repose sur des bases tout aussi contestables et dangereuses que son opposé de naguère. Car il est assis sur le même postulat, celui du caractère exceptionnel de la personnalité juive. Jamais le juif n’est comme les autres, jamais il ne peut être un humain ordinaire, ayant droit à la salutaire indifférence de ses contemporains ».

Sophie Bessis fustige l’utilisation du faux concept « judéo-chrétien » qui « empêche de penser un universel plus large et plus englobant ».

Sophie Bessis fustige donc l’utilisation du faux concept « judéo-chrétien » qui « empêche de penser un universel plus large et plus englobant », mais prépare une nouvelle contradiction entre « la montée en puissance du côté israélien du fondamentalisme messianique désormais parvenu au pouvoir » et « le sentiment encore majoritaire en Occident du caractère précieux d’un régime séculier ».

Sophie Bessis laisse entrevoir l’idée que les nouveaux dirigeants israéliens priorisent aujourd’hui « la sacralité de la Terre » à « la sacralité du Livre ». Elle aurait pu, peut-être, évoquer la création d’une nouvelle contradiction au sein de l’arc arabo-turc-iranien entre le chiisme militant et le sunnisme, à la suite des accords d’Abraham, contradiction suscitée par l’impérialisme étasunien.

Le judéo-christianisme empêche les réconciliations

Pour elle, le pseudo-concept du binôme « judéo-chrétien » sert à « brouiller les pistes de réconciliations possibles » et à « empêcher de lire l’histoire, toute l’histoire, sans œillères ni constructions idéologiques n’ayant pour but que de rendre inguérissables les fractures d’aujourd’hui ».

Sophie Bessis explique que son essai a pour but de « retisser les liens rompus de toutes parts et de rebâtir du vivant et du réel à la place des exclusions mortifères que proposent à leurs peuples tous les entrepreneurs identitaires du Nord et du sud réunis dans leur refus de l’autre, du complexe et du divers, c’est-à-dire dans le refus de toute paix possible ».

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Qui a lieu le quatorzième jour du mois juif de nisan, en parlant de la fête pascale chrétienne.
2 Renaissance en arabe. Important mouvement intellectuel musulman qui a posé la question du rapport de la religion à la modernité à la fin du 19e siècle.
3 Ernest Renan, Jamaladdine Al Afghani, La Controverse sur l’islam et la science, Paris, Thierry Marchaisses, 2015.
4 Les racines théologico-politiques de l’extrême droite américaine du XXIe siècle – ReSPUBLICA.