Une proximité avec l’extrême droite
Qu’il assume ses amitiés à droite, voire à la droite extrême, et notamment avec Philippe de Villiers, relève de sa liberté. Pour autant, nous ne sommes pas obligés de le suivre sur ce terrain. Quant à l’identité « chrétienne » que voudrait imposer son ami de Villiers, chaque individu est libre d’y adhérer ou non. La République laïque ne saurait définir, sur ce plan, une identité imposée à l’ensemble des membres de la société.
De « héros absolu », selon ses dires, il serait devenu « l’abominable », « l’ingrat ». Si son incarcération a suscité une réprobation totalement justifiée et indispensable, dont la nôtre, cette réprobation s’inscrit au-delà de ses opinions qui, comme toute expression d’un avis, sont susceptibles d’être débattues.
Une image brouillée
L’accusation de radicalisation identitaire sonne le glas d’une figure emblématique de la liberté d’expression du fait de son incarcération par le régime autocratique algérien.
Ses interventions répétées dans les médias proches de l’extrême droite, ses prises de position où il affirme de manière péremptoire que certains jeunes ne voudraient pas s’intégrer, notamment ceux issus de l’immigration, et qu’il y aurait deux France irréconciliables, dessinent une image ambiguë qui refroidit les soutiens de la première heure.
Il ne s’agit pas de nier une réalité qui se traduit par la diffusion, au sein de la société, du communautarisme, de l’indigénisme, du décolonialisme. Il ne s’agit pas non plus de produire une généralisation abusive, souvent biaisée par des intérêts politiques particuliers. La République n’est pas encore totalement archipellisée ou coupée en deux.
Choix controversé d’un éditeur
Boualem Sansal a décidé de quitter Gallimard pour rejoindre Grasset, qui appartient au groupe Bolloré. Ce transfert, fortement mis en scène, a été considéré comme une « prise de guerre ». Les raisons de l’écrivain relèvent-elles du ressentiment, du désir de renouveau, d’un opportunisme pécuniaire, de l’influence des réseaux sociaux les plus marqués à l’extrême droite ? Cela contribue à créer un certain malaise et met en évidence la complexité du personnage. A-t-il délibérément décidé de s’entourer d’individus issus de la droite radicale, s’est-il laissé piégé par des influenceurs de la toile qui l’utilisent contre son gré, agit-il par conviction ? Tout cela fait qu’il est tantôt encensé, tantôt décrié.
Des positions sources de malaises ou d’ambiguïtés
« Les islamistes ont conquis des territoires à Bruxelles »
Boualem Sansal dénonce la radicalisation dans certains quartiers où se concentrent pauvreté, chômage, décrochage scolaire et manque d’investissements publics. Il a tort s’il considère que cette situation n’est pas réversible. Il a raison s’il estime que cette radicalisation n’est pas automatique, mais la conséquence logique d’un contexte socio-économique favorable.
« L’islamisme est la menace suprême »
Boualem Sansal sonne l’alarme quant à la progression de l’islamisme. Sans doute est-il nécessaire de prendre conscience que l’islamisme intégriste se comporte tel un état souverain qui conteste la loi commune et les valeurs humanistes de liberté de conscience. Néanmoins, peut-on limiter cette menace au seul islamisme ? D’autres régions du monde sont menacées par les mouvements intégristes évangélistes.
Les religions n’acceptent pas facilement de se laisser déposséder de la direction des consciences de leurs fidèles. Elles peuvent jouer un rôle positif lorsqu’elles renoncent à imposer leurs dogmes, mais aussi nourrir un projet totalitaire visant à contrôler les comportements, les pensées et les esprits. L’islam est-il condamné à se transformer en islamisme radical et intégriste ? Nous espérons que non. Le christianisme, par l’influence de ses fidèles, a bien fini par reconnaître, bon gré, mal gré, la République et la démocratie.
« Il y a un islamisme qui étouffe, qui dévore l’Islam »
Avec cette affirmation, Boualem Sansal reconnaît une différence entre Islam modéré et Islam radical, tout en constatant que ce dernier submerge le premier. Si tel était le cas, si tous les musulmans se reconnaissaient dans l’Islam intégriste, cela ferait longtemps que la France serait en guerre civile. Sans doute la laïcité permet, pour l’instant, d’éviter la résurgence des guerres de religion. La vigilance s’impose, tout comme la nécessaire formation pour faire comprendre les valeurs de la République et la nécessité d’appliquer pleinement le principe de laïcité.
« Les islamistes avancent leurs pions en Europe »
Certainement, il y a une volonté des théocraties religieuses d’imposer leurs visions à l’Occident, de les exporter. Boualem Sansal reproche aux musulmans de France et d’Europe de ne pas exprimer leur réprobation face aux attentats. Ce mutisme de certains est-il une approbation des exactions commises au nom de l’Islam ? Le penser serait insulter les musulmans qui pratiquent un islam tranquille loin de ce djihadisme perverti et travesti par des imams intolérants et intégristes.
« Ma critique, elle est sur l’islam, l’islamisme et les islamistes »
Par ces mots, Boualem Sansal précise qu’il ne vise pas l’Islam en tant que religion, mais plutôt l’islamisme en tant qu’idéologie politique
« Je dénonce les religions lorsqu’elles prétendent gouverner la cité »
Nous ne pouvons qu’approuver une telle position, qui correspond en tout point au principe de laïcité.
Préservons-nous des anathèmes et souscrivons à la nuance
Boualem Sansal a vécu la décennie noire en Algérie avec le succès électoral des islamistes et la guerre civile qui s’en est suivie à partir de 1992. La défaite de l’islamisme face au pouvoir militaire algérien n’a pas empêché l’emprise sur la société algérienne de ce virus intégriste, bien au contraire.
Contre un tel virus, il n’y a qu’un vaccin : l’éducation libérale, qui apprend à penser par soi-même, qui nous montre qu’on ne doit foi et obéissance à personne, qu’on doit chercher la vérité et non pas la recevoir d’un chef, d’un maître, d’un directeur, d’un prêtre, d’un média(1)Selon les propos tenus par Ferdinand Buisson au Congrès du parti radical et radical socialiste en 1906, un an après la loi de Séparation..
Lorsque, de façon poétique, Boualem Sansal affirme que « l’homme est un oiseau libre, il peut aller partout sur terre et, par l’imagination, dans tout l’univers. Mais c’est un oiseau idiot. Depuis qu’il existe, il n’a jamais cessé de s’inventer des cages qui empêchent son humanité de s’envoler. […] Je propose qu’on détruise les cages qui nous divisent et nous empêchent de nous réaliser dans l’unité du monde, celles de l’argent et de la religion en premier, les plus dures de toutes », il condamne le pouvoir de l’argent, des financiers et des religions en tant qu’instruments de contraintes spirituelles et temporelles.
Partir des faits pour aller vers une société de justice immanente, vers la fraternité universelle
Au-delà des positions controversées de Boualem Sansal qui ont mis à mal son image, nous ne pouvons que constater que certaines affirmations relèvent de faits qui sont objectifs. Quant à leurs interprétations, elles relèvent de la politique et sont forcément subjectives.
Tout cela devrait figurer dans l’agenda politique des candidats à la présidentielle, et tout particulièrement dans l’agenda de celles et ceux qui se réclament de la gauche, et non de la « gôche ». La République française a besoin d’un président ou d’une présidente, non en tant que « sauveur suprême », mais en tant qu’incubateur, initiateur pour mettre la société en branle afin que le principe républicain qui affirme que la souveraineté du peuple ne se définit ni par la tribu, ni par l’ethnie, ni par l’argent ni par la religion(2)Lire La laïcité pour 2017 et au-delà, François COCG et Bernard TEPER, Éditions Penser et agir. devienne une réalité.
