Tensions identitaires et régionalismes mortifères
Comme à son habitude, Jean-Luc Mélenchon surfe sur ce qu’il pense être profitable en termes de gains électoraux.
Après avoir défini une ligne complaisante – euphémisme – avec l’intégrisme de l’Islam politique et avoir tourné le dos à une laïcité non adjectivée, à savoir ni « ouverte » ou « accommodante », ni « fermée » ou potentiellement « dogmatique », il en vient à proposer une déconstruction de l’indivisibilité de notre République. Il rejoint en cela le Président Emmanuel Macron qui, pour sa dernière année, de concert avec son ministre de la Justice Gérald Darmanin, se démène en coulisse pour aggraver encore, en ajoutant des compétences, le statut particulier de la Corse.
Où est passé le mouvement LFI de 2017, le Jean-Luc Mélenchon, authentique républicain qui alliait le combat laïque et le combat social dans un universalisme, non pas hors-sol, mais bien ancré dans la réalité ?
Indépendance et/ou autonomie élargie
Nouvelle-Calédonie
En meeting à Saint-Denis, Jean-Luc Mélenchon a promis que la Nouvelle-Calédonie irait « vers l’indépendance » s’il accédait à la magistrature suprême. Son argumentation pêche par un biais sans doute électoraliste. Pour lui, « la prochaine présidence gouvernera [dans] le respect des populations et la volonté de les aider à se libérer de toutes les dépendances et dominations ». Il fait fi des citoyens, qu’ils soient caldoches ou Kanaks, qui souhaitent demeurer au sein de la République française tant ils ont conscience du caractère émancipateur du principe de laïcité et de son modèle social.
Autonomie étendue de la Corse
Il martèle que « nous accompagnerons spécifiquement la Corse vers l’autonomie étendue que demande ce peuple ». Il enfonce le clou en soutenant le principe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », qu’il veut appliquer aux territoires français. Le vocabulaire utilisé a son importance. Il parle de peuple corse ou des parties ultramarines. Or, il n’y a qu’un seul peuple dans la République, c’est le peuple français. Ce positionnement rejoint celui d’un Emmanuel Macron pour qui un statut d’autonomie de la Corse se justifie par les spécificités de sa « communauté historique, linguistique, culturelle, ayant développé un lien particulier à sa terre ». Là encore est entérinée la notion de « terre » corse distincte du reste du territoire de la République.
Le RN n’est pas en reste, qui s’est rapproché des nationalistes corses. Ainsi, la collectivité corse pourrait déroger aux lois et règlements nationaux dans plusieurs domaines. Nos aïeuls qui ont réalisé la prise de la Bastille en 1789 pour l’abolition des privilèges et des féodalités, qui ont rédigé la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen afin que tous bénéficient des mêmes droits humains sur tout le territoire de la République doivent se retourner dans leur tombe. C’est le prolongement du « statut Joxe », ministre socialiste en 1991, qui parlait de « peuple corse », notion, légitimement, censurée par le Conseil constitutionnel qui a rempli son rôle de garant de la République indivisible.
Territoires ultramarins
Pour les parties d’outre-mer de la République, Jean-Luc Mélenchon n’hésite pas à affirmer : « Aujourd’hui, l’avenir des territoires insulaires ou très éloignés de l’Hexagone comme la Guyane est en discussion. Les populations concernées exigent la clarté de ceux qui se proposent pour présider la patrie commune. » Il y a une contradiction à évoquer la « patrie commune » tout en envisageant l’autonomie, marchepied vers l’indépendance.
Quid de Conseil d’État ?
Le Conseil d’État se contente d’inviter à remplacer, dans le projet de réforme constitutionnelle qui concerne la Corse, le terme de « communauté » par « population ». Ce dernier mot flirte avec la notion de peuple. Il est étrange que le Conseil d’État ne s’indigne pas plus que cela d’un tel projet désintégrateur de la République française.
Article 72 concernant les collectivités territoriales à ce jour
Le projet pour la Corse nécessite une révision de la Constitution, révision qui exige un vote du Congrès (députés et sénateurs) qui devra réunir les 3/5 des voix des parlementaires. Il s’agit de revoir l’article 72(1)https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006527579/2022-06-04.. En voici quelques extraits qui font que la République est à la fois indivisible et, en partie, décentralisée :
- « Les collectivités territoriales ont vocation à prendre les décisions pour l’ensemble des compétences qui peuvent le mieux être mises en œuvre à leur échelon » ;
- « Dans les conditions prévues par la loi organique, et sauf lorsque sont en cause les conditions essentielles d’exercice d’une liberté publique ou d’un droit constitutionnellement garanti, les collectivités territoriales ou leurs groupements peuvent, lorsque, selon le cas, la loi ou le règlement l’a prévu, déroger, à titre expérimental et pour un objet et une durée limitée, aux dispositions législatives ou réglementaires qui régissent l’exercice de leurs compétences » ;
- « Dans les collectivités territoriales de la République, le représentant de l’État, représentant de chacun des membres du Gouvernement, a la charge des intérêts nationaux, du contrôle administratif et du respect des lois ».
Les tartuffes de la lutte contre le séparatisme
Gérald Darmanin et nombre de défenseurs des valeurs de la République et du principe de laïcité quand il s’agit de l’islamisme politique (et ce, à juste raison), qui se font les hérauts et donneurs de leçons de républicanisme, n’hésitent pas à soutenir ce séparatisme institutionnel qui infuse en filigrane ce projet de réforme de la Constitution. Quelle hypocrisie !
Les mêmes, souvent, n’hésitent pas à soutenir le séparatisme scolaire au travers du financement par l’argent public des écoles privées confessionnelles au détriment de l’école publique, gratuite et laïque dont la mission est, pourtant, de transmettre les connaissances avérées, de privilégier le discours argumenté et la pensée scientifique aux mythes et à la pensée thaumaturgique, de développer l’autonomie de jugement qui permet de distinguer la vérité du mensonge contre l’obéissance aveugle aux idéologies.
Les mêmes soutiennent les dérogations, en Alsace-Moselle, à la loi de séparation des Églises et de l’État définie par la loi du 9 décembre 1905.
Avec de tels amis de la République, ses ennemis communautaristes, autonomistes, régionalistes n’ont guère de souci à se faire pour voir se réaliser le démantèlement de la République indivisible, démocratique, laïque et sociale.
Le cas Mélenchon
Les régionalistes, les autonomistes bretons, basques, alsaciens, savoyards, occitans, catalans…, les communautaristes de tous bords, les racialistes indigénistes, décoloniaux, les tenants d’une pensée woke détournée de l’universalisme ne peuvent que se réjouir de cet alignement des planètes, de LFI au RN.
Il paraît inconcevable que Jean-Luc Mélenchon tourne le dos à tout ce qui constituait la ligne républicaine, sociale et laïque de LFI en 2017. Il jette allégrement aux orties la notion de communauté nationale composée de citoyens pour lesquels la garantie d’égalité de traitement est assurée, quelles que soient leurs options spirituelles, athées ou religieuses, leurs origines ethniques ou culturelles. La République indivisible, laïque et sociale s’abstient de porter un jugement de valeur sur telle ou telle culture ou conception métaphysique, du moment qu’elle respecte la dignité humaine.
Respect des cultures et de la diversité
Tous ces acteurs politiques qui veulent remettre en cause la République démocratique, sociale et laïque, son indivisibilité, se rendent-ils compte que, ce faisant, ils sapent la possibilité de vivre sa culture originale, ses traditions dans un cadre émancipateur qui n’assigne pas à résidence spirituelle, culturelle, dans un cadre qui permet beaucoup de liberté à condition de respecter ce qu’affirmait Ferdinand Buisson, « à tout individu liberté de conscience et de pensée sans autre limite que l’interdiction d’opprimer une autre pensée, une autre conscience » ? Tous ces statuts particuliers risquent fort de bafouer un tel principe. Ils portent en eux une potentielle oppression que la Constitution permet de combattre. De la boîte de Pandore de la révision constitutionnelle comme annoncé risquent de s’échapper des féodalités locales liberticides.
À terme, détruire l’universalisme et l’indivisibilité de la République française conduira inéluctablement à remettre en cause l’universalité des droits politiques et sociaux sur le territoire de la République, de même que le principe « une Nation, une loi » et la hiérarchie du droit : la loi commune au-dessus, puis les Conventions collectives, puis les accords d’entreprise. Chaque niveau « inférieur » doit respecter le niveau supérieur et ne pas aller en deçà.
Notes de bas de page
| ↑1 | https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006527579/2022-06-04. |
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