Repenser le travail et la question sociale comme boussoles du clivage politique gauche-droite

You are currently viewing Repenser le travail et la question sociale comme boussoles du clivage politique gauche-droite

L’auteur de cet article s’attache à approfondir la question du clivage gauche-droite. Ce clivage, longtemps pertinent depuis la Révolution française, perd de sa réalité sur des sujets essentiels comme la laïcité, le capitalisme ultralibéral et financiarisé, sur le droit du travail et les conquis sociaux…

 

Avec son article « Repenser le travail et la question sociale comme boussoles du clivage politique gauche-droite », Olivier Nobile nous sort du piège tendu par les conformistes qui, prenant prétexte qu’une partie de la gauche a trahi son ancrage historique, déclare qu’il n’y a plus de clivage gauche-droite. Mais dans ce cas, cela veut dire qu’il ne reste que la droite. Avec une analyse fouillée, il montre au contraire que le clivage gauche-droite existe toujours, mais qu’il s’est déterminé, avant-hier, hier, qu’il se détermine aujourd’hui et se déterminera demain principalement par la capacité d’emprunter le chemin de l’émancipation en pensant le travail d’aujourd’hui pour le changer demain. L’auteur invite à globaliser tous les combats autour du primat de la question sociale. Cet article sera publié en trois épisodes.

 

À la vue du sujet traité, forcément long, nous publions l’article en trois parties pour le rendre facilement lisible.

 

Première partie : Une brève histoire du clivage gauche-droite et l’émergence des pensées socialistes « utopiques », « libertaires » et « marxistes ».

 

Deuxième partie : La Troisième république, la Commune de Paris, la scission du Congrès de Tour, le Front populaire, la Libération, l’influence prépondérante du mouvement ouvrier autour des syndicats ouvriers dont la CGT et du PCF jusque dans les années 1970.

 

Troisième partie : De la fin des années 1970 à aujourd’hui, l’abandon par la gauche dite, faussement, du cercle de raison, des classes populaires.

J’ai décidé de m’atteler à un travail vertigineux par son audace : expliquer la différence entre la droite et la gauche dans le paysage politique français. Exercice en théorie impossible à réaliser dans un format raisonnable tant le sujet requiert la mobilisation d’un matériau doctrinal et historique colossal. Distinguer la gauche et la droite nécessite en effet d’en revenir aux fondements historiques de cette ligne de partage idéologique apparue lors de Révolution française et qui a connu de profondes et complexes mutations au XIXe et au XXe siècle. De telle sorte que l’opposition entre la droite et la gauche implique d’appréhender une somme importante de nuances politiques et idéologiques, opérant comme autant de clivages et de sous-clivages politiques à l’intérieur même de chaque bloc.

Pourquoi une telle entreprise ? Tout simplement car nous vivons une période où les repères politiques et idéologiques se sont littéralement effondrés. Tout d’abord, les lignes de clivage qui quadrillaient l’espace électoral autour d’une opposition bicéphale entre deux partis hégémoniques de gauche et de droite ont progressivement laissé place à une redéfinition complète de l’espace politique dans laquelle les partis politiques ont progressivement abandonné toute référence explicite à l’appartenance à la gauche ou à la droite.

En réalité, seuls les deux partis d’alternance gouvernementale qui occupaient une place centrale dans le paysage politique (PS et LR) continuent de se réclamer du clivage traditionnel gauche-droite sans que cela ne se traduise par une véritable ligne de démarcation politique et programmatique sur le plan économique et social.

Comment dans ces conditions parvenir à caractériser le clivage politique ? Plus encore, cette ligne de clivage politique a-t-elle encore une signification dans le monde du XXIe siècle qui serait entré dans la fin de l’Histoire, selon les termes de Francis Fukuyama(1)Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier Homme, éd. Flammarion, collection Champs-Essais, 1992 (1998 pour la version française). ? Et plus largement, comment expliquer, dans un contexte de progression massive des inégalités, de pauvreté endémique et de crise des services publics qu’une frange majeure de l’électorat populaire se soit éloignée durablement de la gauche censée représenter ses intérêts de classe ? Autrement dit, « pourquoi les pauvres votent à droite ? » pour paraphraser l’article célèbre du journaliste américain Thomas Frank(2)Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, éd. Agone, Broché, 2013..

Une brève Histoire du clivage gauche-droite

Période révolutionnaire, Directoire, Bonaparte et Napoléon

C’est sous la Révolution française, en 1789, qu’apparaît pour la première fois la qualification de gauche et de droite pour départager politiquement les camps politiques en présence au sein de l’Assemblée nationale en référence à la disposition des députés au sein de l’hémicycle. Les députés hostiles au veto du Roi, et partisans du principe strict de liberté et d’égalité siègent à gauche du président de l’Assemblée (Robespierre, Barnave, Pétion) et les défenseurs du veto royal siègent à droite.

Malgré l’euphorie initiale marquée par l’abolition des privilèges d’Ancien régime et la Déclaration des droits de 1789, le camp révolutionnaire est traversé par d’importantes lignes de fracture : montagnards et girondins se combattent jusqu’à ce que les thermidoriens abattent Robespierre. La droite contre-révolutionnaire se déchire également entre partisans d’un retour à la monarchie absolue et ceux favorables à une monarchie constitutionnelle.

L’enjeu de l’égalité sociale, éclipsée jusqu’à présent sur l’autel de la proclamation des droits humains et politiques nouveaux en rupture avec l’ordre théologico-politique d’Ancien régime, émerge peu à peu comme un enjeu politique. Mais la chute de Robespierre (1794) met un coup d’arrêt brutal à l’espoir d’une révolution sociale et démocratique qu’aurait pu faire advenir la Constitution de 1793. Le camp de la Révolution « bourgeoise » l’emporte et instaure le Directoire qui éradique par ailleurs les aspirations « égalitaristes » des sans-culottes. Rompant avec l’esprit de 1793, la Constitution de 1795 proclame la propriété, restreint la liberté, ne maintient que l’égalité devant la loi, ne mentionne pas les droits à l’instruction, à l’assistance, au travail et à l’insurrection, mais impose aux citoyens des devoirs, dont le devoir militaire. Gravement menacé par l’insurrection monarchique, le camp révolutionnaire vacille avant que le coup d’État de Bonaparte (1799) ne referme définitivement l’épisode révolutionnaire.

Restauration, après 1815

C’est à la chute de l’Empire (1815), avec la Restauration, que le clivage gauche-droite renaît en France. Il se fixe sur une ligne de rupture fondée sur l’héritage de la grande Révolution. Les héritiers de la grande Révolution, essentiellement républicains, incarnent une gauche profondément désunie et largement persécutée. La gauche radicale et anticléricale est de plus en plus pénétrée d’un idéal socialiste inspiré par la révolution industrielle et la naissance d’un prolétariat urbain opprimé. L’émergence du mouvement socialiste va pointer les failles ou les impensés de l’héritage révolutionnaire ou plus précisément de son héritage bourgeois largement sanctuarisé dans le Code civil napoléonien.

La droite, quant à elle, se structure autour du retour à l’ordre monarchiste, mais est profondément divisée entre Orléanistes et Légitimistes, ces derniers restant fidèles à la tradition contre-révolutionnaire et souhaitant reconquérir le trône occupé par Louis-Philippe. Refusant toute évolution démocratique, la droite monarchique au pouvoir est finalement terrassée par la Révolution de 1848 provoquant l’abdication de Louis-Philippe.

Deuxième République et Second Empire : victoire du libéralisme économique

La révolution de 1848 modifie la donne grâce à l’avènement de la Deuxième République et du suffrage universel : le camp républicain s’affirme et fait apparaître des lignes de fracture importantes qui redessinent le paysage politique autour de la question ouvrière. La République tant souhaitée n’a pas le même visage pour tous ni nécessairement le même drapeau : les ouvriers parisiens la veulent « démocratique et sociale » là où les gouvernements successifs la veulent « conservatrice et libérale ». La droite se structure quant à elle en référence au conservatisme et au retour à l’ordre menacé par l’anarchie.

Le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte va mettre entre parenthèses ce clivage politique. Le Second Empire (1951-1870) suspend très largement les libertés publiques, mais poursuit la transition économique résolument libérale initiée par Louis-Philippe. Si le pays se modernise et poursuit l’aventure coloniale, l’opinion publique prend conscience des conditions de vie révoltantes de la classe ouvrière dans un contexte de mutation profonde du capitalisme.

La révolution industrielle impose le modèle de l’entreprise-usine et la généralisation du contrat de travail révolutionne le rapport au travail. La constitution d’une classe salariale paupérisée amène une partie de la gauche radicale à poser un regard critique sur le capitalisme, cause de la misère ouvrière. Le socialisme français dit « utopique », le mouvement mutuelliste ainsi que l’anarchisme se développent autour d’une critique du capitalisme sans pour autant remettre en cause les fondements de la liberté d’entreprendre ni envisager les conditions politiques d’un dépassement du capitalisme. C’est dans ce contexte que le mouvement socialiste va connaître une révolution doctrinale radicale sous l’influence des travaux de Marx et Engels.

L’apport doctrinal du marxisme

L’avènement de la doctrine marxiste consécutivement à la parution de La lutte des classes en France et Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, opère une rupture épistémologique radicale dans l’histoire des idées politiques modernes. Contrairement aux socialistes utopiques (Saint-Simon, Fourier) et libertaires (Proudhon), le marxisme pose les termes d’une véritable historicité des rapports sociaux inscrits dans une dynamique dialectique. Matérialisme historique, la théorie marxiste considère que le mode de production détermine les modalités de domination politique : l’économique prime sur le politique et amène mécaniquement à des renversements historiques des modalités de domination politique au profit des nouvelles classes dominantes.

Au cœur de la théorie économique marxiste développée notamment dans Le Capital, le travail occupe donc une place centrale en tant que fondement de la création de valeur, support de l’exploitation capitaliste du travail. Mais le travail devient la matrice de l’antagonisme de classe au cœur du mode de production capitaliste. Le rapport au travail façonne en conséquence les rapports sociaux de production et s’exprime au travers de la « lutte des classes » opposant deux classes objectives aux intérêts radicalement divergents : d’une part la bourgeoisie, propriétaire des moyens de production et vivant de la rente, et d’autre part la classe des travailleurs, détenteurs de la force de travail qu’ils doivent monnayer pour leur subsistance.

Marx pointe les contradictions intrinsèques du capitalisme qui expliquent ses crises récurrentes et qui seront le ferment de son effondrement. L’avènement d’un mouvement révolutionnaire rendu possible grâce à l’accumulation capitaliste et éveillé par l’action syndicale devait aboutir, automatiquement, à l’avènement du socialisme, autrement dit à la propriété collective des moyens de production placés entre mains des travailleurs eux-mêmes. Dans la théorie marxiste, le « communisme » n’est qu’un aboutissement ultime du socialisme, à savoir, une société sans classe au sein de laquelle on assisterait à un dépérissement de l’État, rejoignant dans une certaine mesure l’utopie anarchiste.

L’influence du marxisme est manifeste sur la gauche française ouvriériste qui se structure autour de la question sociale et du dépassement du capitalisme sans toutefois qu’elle se départisse de la participation au jeu démocratique et de son attachement à la République.

À suivre…

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier Homme, éd. Flammarion, collection Champs-Essais, 1992 (1998 pour la version française).
2 Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, éd. Agone, Broché, 2013.