Les finances publiques de la France vont mal ?
L’information circule en boucle depuis le début du mois de septembre. La cause : la proximité de la date (fixée légalement au 1er octobre de l’année en cours) du dépôt du projet de loi de finances (PLF) pour 2027 sur le bureau de l’Assemblée nationale.
Que nous apprend cette information ? Que la dette publique française (celle qui conjugue l’endettement de l’État, des collectivités territoriales et de la Sécurité sociale) est à son plus haut niveau historique depuis 1946 (année au cours de laquelle, au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale, elle avoisinait les 300 % du Produit Intérieur Brut (PIB).
À combien s’élève cet endettement public hexagonal ? À 3 595,5 milliards €, soit 119 % du PIB fin juin. Ce montant est totalement inédit. Il représente 59,6 milliards € de plus qu’à la fin mars, soit une augmentation de 2 % en l’espace de trois mois. En 2026, au titre de la charge de la dette – c’est-à-dire ce qui est versé annuellement aux créanciers au titre des intérêts des emprunts levés sur les marchés – la France devra débourser 79 milliards € selon le dernier chiffrage en septembre (soit des sommes qui ne seront jamais versées ni dans l’éducation, ni dans la santé, ni encore dans la transition écologique). D’après les experts, si la trajectoire budgétaire n’est pas rectifiée, la dette publique devrait atteindre les 119,3 % du PIB à la fin de l’année, et 121,7 % à la fin 2027. Ces mêmes experts s’attendent, dans cette optique, à ce que la hausse de la dette se poursuive plusieurs années encore avant une hypothétique stabilisation à la fin du prochain quinquennat présidentiel. Aujourd’hui, pour prêter de l’argent à la France, les investisseurs exigent de percevoir des intérêts rémunérés à 4,8 % (auxquels est associée une prime de risque) sur les bons de trésor à dix ans.
Quels sont, ou plutôt quels seraient les ressorts de cet endettement ?
Les explications sont nombreuses. Que les Français vivent au-dessus de leurs moyens. Que le pays se serait inexorablement appauvri depuis les années 1970, passant d’un taux de croissance de 5 % du PIB à 0,5 % en 2026, donc moins de recettes issues de l’activité économique. Qu’inversement, les besoins de financement auraient considérablement augmenté, en particulier dans les domaines de la santé et des retraites en raison notamment du vieillissement de la population, donc plus de dépenses. C’est cette balance qui aurait conduit les autorités publiques à voter des budgets en déficit et à recourir à l’emprunt. Ainsi, de 1974 (première année de vote en France d’un budget en déficit) à 2020 (année au cours de laquelle la pandémie du Covid-19 était à son sommet), l’endettement public est passé graduellement de 14,5 % du PIB à plus de 100 %.
Le paradoxe de l’information grands médias
Le paradoxe dans cette information déversée en mainstream sur l’opinion par les grands médias depuis le début du mois de septembre est que cette dégradation des finances publiques serait le seul fait de la France. Certains évoquent à demi-mot un pays qui serait « l’Homme malade » de l’Europe, le comparant à la Grèce et à sa crise de 2008. D’autres prédisent le risque systémique que cet endettement pourrait faire courir à la zone Euro, pointant le cas extrême où l’évolution de la dette publique française deviendrait incontrôlable. Tout semble être organisé pour impressionner l’opinion.
À regarder de plus près, il est cependant indéniable que la France n’est pas la seule puissance économique au monde à subir un déficit public conséquent, à devoir recourir à l’emprunt pour le combler, et donc à contracter de la dette. Ainsi, pour les titres à dix ans, à la fin de l’été, le Royaume-Uni empruntait à 5,45 %, les USA à 4,79 %, l’Italie à 4,22 %, l’Allemagne (le bon élève en matière de maîtrise des déficits) à 3,37 %, le Japon à 3 %. La France, au même moment, empruntait à 4,25 %, se situant ainsi dans la moyenne des grandes puissances économiques du moment.
Les causes de ces taux d’intérêt élevés
Il est dès lors nécessaire de s’interroger sur le niveau relativement élevé des taux d’intérêt pratiqués sur les marchés vis-à-vis des États et non des moindres, puisque les plus solvables.
Certains économistes émettent l’idée selon laquelle il y a eu un avant et un après Covid-19, soit une césure dans notre histoire économique récente. De part et d’autre de l’année 2019, la masse des capitaux et les flux financiers se sont organisés différemment.
Avant la pandémie consécutive au Covid-19 (soit avant 2019), il y avait dans le monde profusion de liquidités issues de manière cumulative :
- des énormes dépenses consacrées par les États, notamment les USA, pour mener, à partir de 1967, leurs interventions militaires de courte et de longue durée ;
- des émissions importantes de ce que l’on a appelé les « Pétrodollars » pour rémunérer l’exploitation des gisements pétroliers et gaziers et l’acheminement de leurs productions vers les pays occidentaux ;
- surtout, des injections gigantesques de liquidités destinées à juguler les effets délétères provoqués sur l’économie mondiale en 2008 par la crise dite des « Subprimes » en Amérique.
À cet excès d’épargne disponible – circulant librement sur toute la surface de la planète – correspondait une faiblesse des besoins d’emprunts, d’où un équilibrage du prix de l’argent à la baisse. C’était l’époque bénie durant laquelle les États pouvaient s’endetter à taux zéro, voire à taux négatif.
Après 2019, le rapport s’est inversé : raréfaction des liquidités disponibles et accroissement de la demande d’emprunts. L’équilibrage du prix de l’argent est donc reparti à la hausse.
Ce retournement de la conjoncture financière est principalement dû aux banques centrales qui, au travers de programmes massifs d’achats d’actifs (« Quantitative easing »), ont purgé les marchés financiers.
Depuis, de nouveaux facteurs sont venus s’agréger à ce rééquilibrage à la hausse du prix de l’argent pour les États. Il s’agit en particulier :
- du retour de l’inflation avec le retour de la guerre au Proche-Orient et en Ukraine, associé aux difficultés qu’éprouvent les pays à se procurer de l’énergie fossile ;
- de la dépense nécessaire à l’adaptation à la crise environnementale et au vieillissement des populations ;
- du regain des besoins militaires au regard de l’instabilité géopolitique que connaît actuellement la planète et du désengagement des USA en Europe ;
- de la concurrence exercée sur les dettes souveraines par les géants de la « Tech », capables de lever, pour le développement de l’Intelligence artificielle (IA) précisément, des fonds relativement importants (ils ont déjà emprunté 500 milliards de dollars US en 2026) ;
- du fait que les banques centrales ont cessé d’aider les États (en achetant de la dette) ;
- de l’importance de la dette américaine (40 000 milliards de dollars US) dont le montant astronomique exerce une pression considérable sur les marchés financiers au détriment des autres États, induisant par la même un accroissement des taux pratiqués ;
- l’émergence de fonds spéculatifs (« Hedge funds ») – dont les établissements sont situés dans des paradis fiscaux – qui se sont substitués en grande partie aux banques comme préteurs des États (ils détiennent plus de 50 % des dettes souveraines européennes), dont la tendance est de réclamer des taux d’intérêt élevés avec primes de risque en raison de la baisse du niveau de « liquidité » des obligations d’État sur le marché secondaire de transaction des titres correspondants.
La particularité de la France dans ce contexte
Ce qui est frappant néanmoins dans le cas de la dette publique française est qu’elle croît plus vite que les autres dettes souveraines, notamment depuis la fin de l’été 2026. Pour illustrer cette particularité hexagonale, les commentateurs mettent en exergue l’écart des taux d’intérêt (le fameux « spread ») auxquels empruntent respectivement la France et l’Allemagne, qui s’est accru et s’établissait au 16 octobre 2026 à 1,37 %. Au 21 octobre 2026, cet écart a encore augmenté : il est de 1,575 %.
Au 21 octobre, le taux d’intérêt des bons du Trésor à dix ans était de 5,058 %. Donc un accroissement de près de 1 % depuis la fin de l’été.
Plusieurs pistes d’explications sont avancées pour justifier cette particularité : la proximité de l’élection présidentielle française qui rend incertain l’avenir politique du pays, les difficultés budgétaires du Gouvernement à tenir sa feuille de route de réduction de son déficit vis-à-vis de Bruxelles, les difficultés à faire adopter les PLF et PLFSS pour 2027 dans une ambiance politique et sociale tumultueuse.
Mais les difficultés financières du pays – qui se répercutent sur le niveau et la progression rapide de la dette publique – doivent être recherchées dans la manière dont le pouvoir politique a conçu sa politique budgétaire depuis 2017.
Eric Coquerel, député LFI, président de la commission des Finances, l’a très bien dit. Le niveau de dépenses publiques a faiblement augmenté en l’espace de dix ans. Ce qui n’est pas le cas des recettes, qui n’ont cessé de se détériorer.
En cause, le mantra fonctionnant autour de deux slogans développés par la majorité au pouvoir depuis 2017, à savoir celui du « Ruissellement » et celui des « Premiers de cordée », auquel sont accrochées deux idées : l’accumulation de richesses par les élites va ruisseler sur l’ensemble des couches basses de la société ; par conséquent, il faut que l’État favorise cette accumulation en liquidant tous les dispositifs susceptibles de l’entraver.
D’où la série de mesures adoptées dès son entrée en fonction par l’actuel hôte de l’Élysée :
- suppression à compter du 1er janvier 2018 de l’Impôt sur la fortune (ISF) et son remplacement par l’Impôt sur la fortune immobilière (IFI), qui réduit d’une part la pression fiscale sur les très riches et, d’autre part, favorise la concentration du patrimoine immobilier entre les mains des catégories sociales les plus aisées ;
- l’instauration du Prélèvement forfaitaire unique (ou « Flat tax ») – favorable aussi aux très riches – entré en vigueur le 1er janvier 2018, qui instaure un taux global de 30 % sur les revenus tirés du capital mobilier ;
- l’allègement pérenne de cotisations patronales à compter du 1er janvier 2019, baptisé « Réduction générale des charges », renommé au 1er janvier 2026 « Réduction générale dégressive unique » (RGDU), qui a coûté à l’État entre 62 et 65 milliards € annuels sans contrôle de la manière dont ce transfert financier important a été employé par les entreprises ;
- les exonérations de charges au profit des entreprises, dont la composition due par l’État aux organismes sociaux demeurée problématique et non totale ;
- la suppression de la taxe d’habitation, au 1er janvier 2023, qui n’est pas complètement compensée et, de ce fait, prive les collectivités territoriales d’une manne importante de ressources dont elles souffrent depuis cette date, même si elle est compensée à sa valeur de 2023 sans tenir compte de l’érosion monétaire due à l’inflation.
Cette politique a profondément déséquilibré les finances publiques nationales et obligé les administrations publiques à recourir massivement à l’emprunt. En tout état de cause, elle n’a pas amélioré le quotidien des populations, les inégalités sociales ayant explosé dans notre pays durant cette période et beaucoup de services publics demeurant en déshérence.
Un rétablissement des finances publiques, revenant sur les mesures fiscales et sociales décidées depuis 2017, est possible et souhaitable. Il permettrait de réduire le déficit public et le recours à un endettement dispendieux.
