Luxemburg, Lénine et Kautsky
C’est ici que le débat avec Lénine et Kautsky prend toute son importance. Lénine développera quelques années plus tard une théorie de l’impérialisme centrée sur la concentration du capital, les monopoles, le capital financier, l’exportation des capitaux et la lutte pour le partage du monde. Son chemin théorique n’est pas celui de Luxemburg : chez Luxemburg, il part de la difficulté de la reproduction élargie, alors que Lénine décrit comme une évolution dialectique la transformation du capitalisme principalement industriel en capitalisme monopoliste et financier.
Mais les deux analyses convergent sur un point essentiel : le capitalisme arrivé à un certain degré de développement ne devient pas pacifique. La concurrence économique se transforme en rivalité entre puissances.
Kautsky prend une direction différente. Dans sa théorie de l’« ultra-impérialisme », formulée à la veille de la Première Guerre mondiale, il envisage la possibilité que les grandes puissances capitalistes finissent par comprendre qu’elles ont intérêt à dépasser leur concurrence militaire et à organiser une entente durable. La divergence est fondamentale. Pour Luxemburg et Lénine, l’interdépendance entre les capitaux n’abolit pas la concurrence. Elle peut même l’exacerber lorsque les espaces disponibles deviennent plus rares et que les rapports de force entre puissances changent. Pour Kautsky, une coopération supérieure entre les puissances capitalistes reste envisageable. L’histoire allait donner à cette controverse une portée immense.
Pourquoi la guerre est au centre de la pensée de Luxemburg
Luxemburg ne s’intéresse pas à l’impérialisme comme à un phénomène exotique de politique extérieure. Elle y voit une contradiction interne du capitalisme développé.
Le capital cherche à s’étendre ; les grandes puissances cherchent à garantir à leurs propres capitaux les conditions de cette expansion ; les territoires et les marchés ne sont pas illimités. Dès lors, la concurrence peut devenir une lutte pour le partage du monde. Le militarisme prend dans cette dynamique une place particulière. Les États financent les armées, les infrastructures militaires et l’industrie d’armement ; le capital trouve dans la dépense militaire un débouché et les États un instrument de puissance. La guerre n’est donc pas simplement un accident politique extérieur à l’économie. Elle peut devenir l’expression militaire d’une concurrence économique et impérialiste devenue mondiale.
Luxemburg comprend surtout que les travailleurs risquent d’être placés devant une contradiction terrible : appartenant à une même classe internationale, ils peuvent être appelés à s’entretuer au nom des intérêts de leurs États respectifs. C’est cette contradiction qui explique sa bataille acharnée contre le militarisme et contre la politique de guerre de la social-démocratie.
En 1914, cette question cesse d’être théorique. La social-démocratie allemande vote les crédits de guerre. La Deuxième Internationale s’effondre. Le mouvement ouvrier européen se fracture entre ceux qui acceptent l’Union sacrée et ceux qui refusent de soutenir la guerre impérialiste. Luxemburg avait compris que la question de l’accumulation ne peut pas être séparée de celle de la guerre.
Une théorie qui oblige à regarder le « dehors »
C’est finalement la grande force de sa démarche. Elle part d’une difficulté très précise dans la théorie de la reproduction élargie et en tire une conception historique beaucoup plus vaste : le capitalisme ne se développe jamais dans un monde qui lui serait entièrement homogène. Il rencontre constamment des formes sociales différentes, qu’il cherche à transformer et à intégrer. Cette dynamique est inséparable de la lutte de classes et de la concurrence entre capitaux. Lorsque cette dernière devient internationale, elle entraîne les États dans la rivalité impérialiste.
La « frontière » du capital n’est donc pas seulement une ligne sur une carte. Elle peut être une terre, une communauté, une activité économique, une ressource ou une population qui n’est pas encore entièrement soumise à la logique de la valorisation.
Et cette frontière, une fois conquise, doit être remplacée par une autre. Plus d’un siècle après Luxemburg, une question s’impose : que se passe-t-il lorsque les grandes frontières territoriales de l’expansion capitaliste semblent avoir été largement intégrées ?
Pour répondre, il faut revenir à 1991, à l’effondrement de l’Union soviétique, puis à la crise de 2007-2008… Et finalement à une « nouvelle frontière », beaucoup moins visible que les précédentes : celle de la connaissance avec sa machinerie : l’IA.
1991 : l’ouverture d’un immense espace
L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 constitue un tournant historique majeur.
Il serait évidemment absurde de réduire la disparition de l’URSS à une opération économique destinée à ouvrir de nouveaux marchés. Le système soviétique était traversé de contradictions politiques, économiques et sociales profondes. Mais sa disparition modifie radicalement les conditions de l’accumulation mondiale.
Un immense espace qui avait fonctionné pendant plusieurs décennies selon des rapports de propriété et d’organisation économique différents de ceux du capitalisme occidental s’ouvre aux privatisations, aux capitaux étrangers, au commerce international et à l’intégration financière. En Russie, une partie considérable du patrimoine économique public est transférée dans des conditions extrêmement brutales vers la propriété privée. L’espérance de vie baisse de sept ans en Russie. En Europe centrale et orientale, les économies sont progressivement intégrées aux marchés occidentaux. Dans le même temps, la Chine accélère son insertion dans le commerce mondial.
Dans une perspective inspirée de Luxemburg, on peut voir dans cette période l’ouverture d’un immense « dehors ». Des ressources, des infrastructures, des entreprises et des millions de travailleurs entrent dans les circuits mondiaux de l’accumulation. La frontière n’est évidemment pas seulement géographique. Elle correspond au passage de formes sociales et économiques différentes sous la domination croissante du capital. Pendant quelques années, le capitalisme semble avoir trouvé un nouvel horizon. Les marchés s’étendent, les chaînes de production se mondialisent, les capitaux circulent et de nouveaux consommateurs apparaissent. La mondialisation semble pouvoir produire une interdépendance économique telle que les anciennes rivalités géopolitiques deviendraient secondaires… Mais une frontière conquise cesse d’être une frontière.
La mondialisation n’abolit pas la concurrence
La mondialisation des années 1990 et 2000 ne supprime donc pas la concurrence. Elle la déplace. Les entreprises occidentales accèdent à de nouveaux marchés, mais rencontrent également de nouveaux concurrents. Les chaînes de production sont fragmentées entre plusieurs continents. Les travailleurs des anciens pays industriels découvrent que leur emploi peut être mis en concurrence avec celui de travailleurs situés à des milliers de kilomètres. La lutte des classes ne disparaît pas. Elle change d’échelle. Les capitaux gagnent en mobilité, tandis que les salariés disposent souvent de moins de moyens pour leur opposer une résistance coordonnée. Les gains de productivité et la mondialisation produisent des richesses considérables, mais leur répartition devient de plus en plus conflictuelle. Puis vient 2007-2008.
2008 : la crise du modèle
La crise financière étasunienne révèle brutalement les fragilités accumulées par le capitalisme mondialisé. Le système bancaire menace de s’effondrer. Les États interviennent massivement pour éviter une catastrophe financière. Le capitalisme est sauvé, mais la crise ne disparaît pas. Elle se prolonge sous la forme de politiques d’austérité, de stagnation des revenus pour une partie des populations, d’aggravation des inégalités et de défiance croissante envers les institutions. La crise financière devient progressivement une crise sociale et politique. C’est cette dimension générale qui est au centre de la série de ReSPUBLICA depuis 2009 et qui s’intitule « Dans quelle crise sommes-nous ? ». Car la crise financière n’est pas seulement une crise des banques, mais le symptôme d’une crise beaucoup plus large du système économique, social et politique. La grande expansion ouverte dans les années 1990 ne suffit donc plus à donner au capitalisme un horizon illimité. Une nouvelle période commence.
Le retour des puissances
Après 2008, les États redécouvrent que l’économie est aussi une affaire de puissance. L’énergie, les matières premières, les infrastructures, les chaînes logistiques et les technologies deviennent des enjeux stratégiques. La montée de la Chine transforme les rapports de force. Les États-Unis cherchent à préserver leur avance technologique et industrielle. L’Europe découvre ses dépendances structurelles. Les sanctions économiques deviennent des instruments de politique internationale. Les chaînes d’approvisionnement sont réexaminées au nom de la sécurité nationale. Les investissements étrangers sont davantage contrôlés. Le marché mondial reste profondément intégré, mais cette intégration ne supprime pas les rivalités, mieux, il les exacerbe !
Elle produit même de nouvelles dépendances. Nous retrouvons ici une intuition essentielle de Luxemburg : le développement des échanges n’abolit pas les rapports de puissance. Les capitaux coopèrent, mais ils se concurrencent. Les États commercent, mais ils se préparent aussi à l’affrontement. Et la guerre revient au premier plan.
La dernière partie de cet article paraîtra la semaine prochaine.
