ROSA LUXEMBURG, L’ACCUMULATION DU CAPITAL ET LA NOUVELLE FRONTIÈRE DE L’IA – Article 1/3

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Rosa Luxemburg en 1915 - Par Bundesarchiv, Bild 183-14077-006 / Auteur inconnu / CC-BY-SA, CC BY-SA 3.0 de, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5421480.

Voici un article en trois épisodes consacré à l’impérialisme. Rosa Luxemburg prolonge la pensée de Karl Marx et n’en fait pas un dogme, rejoignant en cela la volonté de Karl Marx, qui n’aurait jamais voulu que sa pensée soit fossilisée. Au contraire, elle la nourrit et la rend vivante. Elle questionne notamment la réalisation de la plus-value, le produit social et le renouvellement du capital, ainsi que le rapport entre tous ces aspects.

Quand Rosa Luxemburg ose critiquer Marx

Il faut commencer par le courage de Rosa Luxemburg. En 1913, lorsqu’elle publie L’Accumulation du capital, elle ne cherche pas à ajouter un commentaire savant à l’œuvre de Marx. Elle affirme qu’une difficulté demeure dans son analyse de la reproduction élargie et entreprend de la résoudre. Elle fait ainsi ce que tout intellectuel doit toujours pouvoir faire : considérer Marx comme un immense penseur dont les catégories doivent être confrontées au mouvement réel de l’histoire, et non comme l’auteur d’une doctrine achevée.

Ce geste n’a rien d’anodin. Luxemburg intervient au cœur de la social-démocratie allemande, alors le plus puissant parti ouvrier du monde. Marx y est une référence politique et théorique majeure. Et Luxemburg est une femme dans un mouvement encore très largement dominé par des hommes. Elle doit conquérir son autorité intellectuelle dans un univers où celle-ci ne lui est pas spontanément reconnue.

Elle ose pourtant mettre en discussion Marx. Ce qui la pousse n’est pas le goût de l’hérésie. Sa question est politique : comment le capitalisme peut-il poursuivre indéfiniment son accumulation ? Comment réalise-t-il la plus-value nécessaire à cette accumulation ? Pourquoi cherche-t-il constamment à s’étendre au-delà de ses propres rapports sociaux ? Et pourquoi cette expansion conduit-elle à la concurrence impérialiste et au militarisme ?

Son livre paraît en 1913. Un an plus tard, l’Europe entre dans la Première Guerre mondiale. Elle n’est pas surprise, car, depuis longtemps, sa réflexion est déjà organisée autour du rapport entre accumulation, expansion du capital, impérialisme et menace de guerre.

La faille qu’elle découvre chez Marx

Le point de départ se trouve dans le livre II du Capital, consacré notamment à la circulation et à la reproduction du capital social. Marx y construit des schémas permettant de représenter la reproduction du capital à une échelle élargie. Une partie de la plus-value est consommée par les capitalistes ; une autre est transformée en capital supplémentaire. 

Marx construit ici un modèle abstrait. Il ne prétend pas décrire une économie réelle. Il cherche à isoler les conditions de reproduction du capital social total en supposant, pour les besoins de l’analyse, la domination générale du mode de production capitaliste. Dans cette construction, les deux grandes classes sont les capitalistes et les salariés ; les autres catégories sociales sont rapportées à ces deux pôles.

C’est précisément cette hypothèse que Luxemburg va interroger. Son problème peut être formulé simplement : si une partie de la plus-value n’est pas consommée par les capitalistes, mais doit être capitalisée, comment cette plus-value est-elle effectivement réalisée ? La distinction entre production et réalisation est ici décisive. Produire de la plus-value ne signifie pas encore l’avoir réalisée. Le capitaliste peut faire produire des marchandises contenant du travail non payé ; encore faut-il que ces marchandises soient vendues, c’est-à-dire qu’elles se réalisent en termes de prix. Luxemburg insiste sur cette séparation fondamentale entre la Valeur et sa réalisation en Prix.

Or, dans le schéma de la reproduction élargie, l’économie capitaliste semble pouvoir réaliser elle-même sa totalité : les capitalistes et les travailleurs constituent l’ensemble du marché, tandis que la partie de la plus-value destinée à l’accumulation apparaît déjà sous la forme matérielle nécessaire à l’expansion de la production.

Luxemburg demande alors : qui achète cette partie du produit social ? La question n’est pas celle, beaucoup plus simple, d’une prétendue incapacité des travailleurs à acheter les marchandises qu’ils produisent. Ce serait réduire son raisonnement à une théorie de la sous-consommation.

Son problème est plus précis et plus profond : le schéma abstrait montre comment les différents secteurs peuvent être proportionnés pour permettre la reproduction élargie ; mais il ne fournit pas, selon elle, l’explication historique de la réalisation de la plus-value lorsque le capitalisme est considéré dans son mouvement réel. Dans une société supposée entièrement capitaliste, les travailleurs achètent avec leurs salaires et les capitalistes consomment ou investissent une partie de leur revenu. Mais si une partie croissante de la plus-value doit précisément être transformée en capital nouveau, la question de sa réalisation demeure. Luxemburg estime que le schéma bute ici sur sa propre hypothèse : il suppose comme donné ce qu’il faudrait expliquer historiquement, à savoir une société entièrement dominée par le capital.

Le capitalisme n’existe jamais seul

C’est à partir de cette difficulté que Luxemburg fait intervenir ce qu’elle appelle le milieu non capitaliste. Le terme doit être compris avec précision. Il ne désigne pas simplement les pays étrangers. Le « marché extérieur » de Luxemburg est d’abord une réalité sociale. Un paysan indépendant situé à l’intérieur d’un État capitaliste peut appartenir à ce milieu non capitaliste ; inversement, une grande entreprise située à l’étranger appartient pleinement au monde capitaliste. Le dehors n’est donc pas d’abord géographique. Il est social.

Luxemburg observe que le capitalisme historique s’est toujours développé au milieu de formes de production qui ne reposaient pas encore sur le rapport capital-travail : économies paysannes, artisanat, communautés rurales, économies domestiques, formes de propriété collective ou économies précapitalistes. Le capital cherche à pénétrer ces espaces, à y vendre ses marchandises, à y acheter des matières premières, à y trouver de la force de travail et à y réaliser une partie de sa plus-value.

C’est ici que sa théorie de l’accumulation prend toute sa portée. Le capitalisme ne se contente pas de reproduire ses propres rapports sociaux. Il se développe en entrant en contact avec ce qui n’est pas encore entièrement capitaliste. Cette idée permet de comprendre pourquoi Luxemburg refuse de réduire l’accumulation à une simple relation entre deux secteurs de l’économie capitaliste. Le mouvement réel du capital implique également son rapport avec un environnement social qui lui est extérieur.

Une frontière qui recule

Cette relation est nécessairement conflictuelle. Le capital ne rencontre pas seulement des consommateurs. Il rencontre des formes de propriété, des organisations sociales, des usages de la terre, des rapports communautaires et des modes de production qui peuvent faire obstacle à son expansion. Pour s’étendre, il transforme ces rapports. Des terres collectives peuvent devenir des propriétés privées ; des producteurs indépendants peuvent devenir salariés ; une production destinée à l’autoconsommation peut être transformée en production marchande ; des ressources auparavant soustraites au marché peuvent devenir des marchandises.

La violence n’est donc pas, pour Luxemburg, un simple accident de l’histoire du capitalisme. Elle peut être un moyen de détruire les conditions sociales qui empêchent l’extension du rapport capitaliste. C’est pourquoi elle refuse de cantonner cette violence à la seule « accumulation primitive » décrite par Marx comme moment historique de la genèse du capitalisme. Dans le capitalisme développé, le processus se poursuit sous d’autres formes : colonisation, expropriation, endettement, conquête de marchés, destruction des économies traditionnelles et militarisation.

Le capital rencontre donc toujours une frontière. Mais cette frontière possède une particularité : lorsqu’elle est intégrée, elle cesse d’être une frontière. Le capital doit alors en trouver une autre.

Accumulation, lutte de classes, concurrence, impérialisme

Il serait cependant dangereux de faire de Luxemburg une théoricienne de l’expansion du capital qui aurait oublié la lutte de classes. C’est exactement l’inverse. L’accumulation est d’abord un rapport social. Le capital cherche à extraire de la plus-value ; les travailleurs cherchent à défendre leur salaire, leur temps, leur emploi et leur capacité collective de résistance. Le développement du capital est donc inséparable de la lutte entre les classes. Mais cette lutte se combine avec une seconde contradiction : celle qui oppose les capitaux entre eux. Chaque capital doit accumuler pour survivre face aux autres. L’entreprise qui ne renouvelle pas ses équipements, ne réduit pas ses coûts ou ne conquiert pas de nouveaux marchés risque d’être éliminée. La concurrence pousse donc chaque capital à rechercher sans cesse de nouvelles possibilités d’expansion.

Et lorsque cette concurrence devient internationale, elle implique les États.

Les capitaux ont besoin de marchés, de ressources, de voies commerciales, de matières premières et de territoires où investir. Les États cherchent alors à garantir à leurs propres capitaux les conditions de leur expansion. La concurrence entre capitaux devient ainsi une concurrence entre puissances. Et l’impérialisme apparaît.

La deuxième partie de cet article paraîtra dans le prochain numéro.