Y-a-t-il une alternative à la mondialisation malheureuse ? Nous répondons par l’affirmative.

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Proverbe wolof du Sénégal : « L’Homme est le remède de l’homme. »

Tout le monde se souvient de l’affirmation péremptoire de Margaret Thatcher avec l’acronyme « TINA » « There is no alternative ! » traduit par « Il n’y a pas d’alternative », « Il n’y a pas d’autres choix » ou encore « Il n’y a pas de plan B. »

Le propos est de démonter cette affirmation qui, à force d’être répétée, apparaît comme une évidence. Pour cela, il est essentiel de préciser ce que recouvre le terme de « mondialisation », d’analyser la mondialisation actuelle et ses dégâts soit, de 1992 à nos jours, 400 millions de morts et d’explorer d’autres voies.

Cet exercice participe de l’envie de construire un monde dans lequel l’universalité des droits et devoirs devient une réalité en concrétisant les droits formels, la devise républicaine de Liberté, d’Égalité et de Fraternité au sens au Victor Hugo évoquait la République universelle tout en souhaitant les États-Unis d’Europe, un souhait qui est aux antipodes de l’Union européenne actuelle et de ses principes essentiellement marchands, libre-échangistes, de mise en concurrence des travailleurs…

Comme l’affirmait Henri Lefebvre en 1970, nous revendiquons « la qualité d’être » des « utopistes… Ceux qui pensent arrêter leur regard sur l’horizon et se bornent à regarder ce qu’on voit, ceux qui revendiquent le pragmatisme et tentent de faire seulement avec ce qu’on a, n’ont aucune chance de changer le monde… Seuls ceux qui regardent vers ce qu’on ne voit pas, ceux qui regardent au-delà de l’horizon sont réalistes. Ceux-là ont une chance de changer le monde… L’utopie c’est ce qui est au-delà de l’horizon… Notre raison analytique sait avec précision ce que nous ne voulons pas, ce qu’il faut absolument changer… Mais ce qui doit venir, ce que nous voulons, le monde totalement autre, nouveau, seul notre regard intérieur, seule l’utopie en nous, nous le montrent… »

Les cinq piliers de la mondialisation

La mondialisation actuelle comme les deux précédentes présentent les mêmes cinq caractéristiques fondamentales :

  • Un réseau commercial planétaire intégré qui inclut de gré ou de force la quasi-totalité de l’humanité.

  • Une superpuissance qui impose les règles.

  • Un courant de pensée économique dominant qui correspond aux intérêts de la superpuissance du moment.

  • Prédation des ressources matérielles des territoires du plus faible.

  • Asservissement des populations de ces territoires faibles.

Bilan de cette troisième mondialisation de l’année 1992 à l’année 2017 incluse

L’hégémonie globale exercée par les États-Unis est au service des grandes fortunes et des multinationales du pays en raison non d’un complot secret ou d’une conspiration occulte mais du fait que ces grandes fortunes et ces multinationales contrôlent la vie politique américaine (autorisation sans limite des dépenses de communications des entreprises, des syndicats, des ONG et des associations au profit de tel ou tel candidat). Le cadre de pensée de cette mondialisation, comme pour la précédente, est le libre-échange élevé en dogme tel un mantra.

Le libre-échange apparaît comme la cause principale des immenses inégalités de développement entre pays riches et pays pauvres et conduit, dans les pays riches les mieux dotés en travail hautement qualifié à l’aggravation des inégalités de revenus et l’appauvrissement de la population la plus pauvre.

Le système financier actuel depuis 1971 et Richard Nixon a eu pour conséquences voulues, au travers d’une féroce concurrence pour être le plus « attractif » possible, un nivellement par le bas dans les pays riches.

Mais aussi dans les pays pauvres pour accueillir les activités des multinationales ou de leurs sous-traitants :

  • Renoncement à renforcer leur système fiscal insuffisant,

  • Renoncement à renforcer leur droit social pourtant indigent,

  • Renoncement à renforcer les règles environnementales souvent inexistantes,

  • Existence des « ateliers de la sueur » et du néoesclavage.

Économie guerrière : 600 000 morts

Parmi les dix plus grandes puissances militaires mondiales, les États-Unis dépensent à eux seuls autant que l’intégralité des neuf suivants du classement. La conséquence est la dépendance de tout un pan de l’économie américaine qui vit de la guerre et la tendance forte à surévaluer les menaces des puissances rivales et à pousser à de vastes opérations militaires. Ce « complexe militaro-industriel » a été ciblé par le président Eisenhower qui a conjuré ses concitoyens au sein des cercles du pouvoir « d’empêcher ce complexe d’acquérir une influence injustifiée… Nous devons ne jamais laisser la puissance de cette alliance mettre en péril nos libertés ou nos processus démocratiques. »

Guerres de pillages : 6,5 millions de morts

En lien avec l’économie guerrière, les guerres de pillages ont pour enjeu la mainmise sur une ou plusieurs ressources : cobalt, tantale, or, diamants, niobium, gaz, pétrole. Ces ressources sont soit pillées soit exploitées dans des conditions infâmes qui maintiennent les populations des territoires concernés dans l’extrême pauvreté.

Famines et malnutritions : 11 millions de morts malgré l’abondance de nourriture

Les proportions atteintes par l’insécurité alimentaire sous le règne de la mondialisation donnent le vertige. Un cliché est souvent répandu : c’est parce l’humanité ne produit pas assez de nourriture que la famine existe, nous serions donc trop nombreux sur Terre. En réalité, depuis plus d’un demi-siècle, l’humanité produit plus de nourriture qu’elle n’en a besoin. Ainsi, en 1992, nous étions 5,5 milliards de Terriens et produisions suffisamment pour 6,5 milliards d’habitants, en 6,2 milliards pour 7,8 milliards, en 2012, 7,1 milliards pour 9,3 milliards. L’écrasante majorité de la population affamée souffre d’une sous-alimentation non pas du fait de guerre ou de sécheresse mais pour des raisons structurelles dues à une répartition inéquitable des ressources sous le règne de la mondialisation. Les multinationales accaparent des terres cultivables pour l’exportation qui devraient servir à produire de la nourriture.

Conditions de travail infâmes : 56 millions de morts

Les pays pauvres qui ont aspiré l’industrie textile ont en commun de pratiquer des conditions de protection sociale, de sécurité et santé au travail beaucoup plus basses que les pays riches : travail des enfants, plus de 48 heures de travail hebdomadaire.

L’industrie de l’informatique et du smartphone est également édifiante : 200 000 personnes travaillent et dorment sur place dans l’usine Foxconn en Chine à 100 par dortoirs, station debout exigée durant des heures, journées de 15 heures…

Le néo-esclavage : 25 millions d’êtres humains

L’esclavage moderne, les camps de travail ne sont pas un reliquat des temps plus anciens mais sont inhérents au modèle de maximalisation des profits des industries les plus à la pointe de la technologie comme la production de matériel informatique, mais aussi dans l’industrie de la mode. Ainsi, en 2015, 430 000 êtres humains sont décédés d’accidents du travail ou de maladies professionnelles dans les pays riches, 2,3 millions dans le reste du monde.

Catastrophes écologiques : 69 millions de morts

L’actuel réchauffement climatique a débuté plusieurs décennies avant la mondialisation ultralibérale dominante depuis 1992 mais cette dernière est sans conteste responsable de son aggravation sans commune mesure.

Éradication des autres espèces par les activités de l’être humain

L’extinction contemporaine en cours pour cause humaine, 100 fois plus rapide que celles qui ont eu lieu avant que l’espèce humaine devienne dominante (anthropocène).

Cette extinction actuelle est éminemment dangereuse pour l’humanité pour deux raisons :

  • certaines espèces sont directement indispensables à la survie de l’espèce humaine comme les abeilles compte tenu de leur rôle dans pollinisation,

  • la complexité des interdépendances entre toutes les espèces végétales et animales non encore comprise par la science, complexité qui interroge sur l’impact de la disparition d’une espèce quant à la survie de l’humanité.

Consommation de masse et publicité

L’économie-monde repose sur la consommation effrénée de masse. Celle-ci exige la manipulation des consommateurs au travers de la publicité qui revient à nous abreuver de spots publicitaires pour nous pousser à acheter tel ou tel produit de telle ou telle marque même si nous n’en avons ni l’utilité ni l’usage.

Le « jour du dépassement »

Ce jour où l’humanité dans le cadre de l’économie-monde a consommé intégralement les ressources que la Terre procure sans fragiliser leur renouvellement au cours de l’année ne cesse d’arriver de plus en plus tôt : en 1980, le 3 novembre, en 1990, le 4 octobre, en 2010, le 28 août, en 2019, le 29 juillet (source : Global Footprint Network).

Les problèmes d’approvisionnement en eau, les émissions de GES se démultiplient. Les conséquences du réchauffement climatique induit par ces rejets en sont l’expansion des zones arides, la contraction des zones polaires impactant massivement la répartition, la démographie et les activités saisonnières de nombreuses espèces végétales et animales et donc, à terme, les migrations humaines. L’acidification des Océans et la montée des eaux entraînent la disparition des récifs coralliens, l’extinction progressive d’écosystèmes marins, la diminution des réserves alimentaires dans les eaux tropicales peu profondes de 40 % et de la biodiversité marine de 17 %. La fonte du pergélisol riche en CO2 et méthane libérera dans l’atmosphère également des GES.

La pollution de l’air : 3 millions de morts par an soit 69 millions de 1992 à 2017

Les destinations privilégiées des délocalisations d’usines correspondent aux zones concernées par les problèmes liés à la pollution atmosphérique : Inde, Chine et Égypte sont aux dix premiers rangs mondiaux d’attractivité et aux dix premières places de la mortalité due à la pollution atmosphérique.

L’économie-monde s’illustre par un pacte mortifère : des pays pauvres sont devenus émergents en se substituant aux pays riches dans les activités industrielles les plus polluantes pour l’air avec pour conséquence l’empoisonnement de leur population.

256 millions de morts de maladies soignables

Est imputable à la mondialisation malheureuse la mortalité due aux maladies dont on peut guérir facilement. Les dix principales causes de décès dans les pays pauvres concernent à 90 % des morts évitables par défaut d’accès aux soins qui existent : pneumonie, morts néonatales, diarrhée, tuberculose, sida, paludisme…

Rôle des multinationales pharmaceutiques

La protection de médicaments par un brevet confère aux multinationales pharmaceutiques un monopole sur leur fabrication, vente et exportation. Les prix étant fixés sur la base de la profitabilité des pays riches, ils se révèlent inabordables pour les systèmes de santé des États pauvres.

Il y a une alternative

La conscience collective mondiale a progressé sur la nécessité d’agir tout de suite.

Grands arguments pro-mondialisation :

  • Des centaines de millions d’êtres humains sont sortis de la pauvreté : vrai en partie mais une réalité qui contredit cette affirmation avec les 11 millions de morts de faim et 256 millions de morts de maladies par défaut d’accès à la nourriture et aux médicaments.

  • Baisse des prix des produits de consommation courante les rendant accessibles à des centaines de millions d’êtres humains : vrai mais la réalité indique que cela se fait au prix du chômage de masse des travailleurs non qualifiés et peu qualifiés des pays riches et de conditions de travail dégradantes.

  • Il n’y a pas d’alternative : vrai en apparence car il n’existe, à ce jour, aucun modèle économique alternatif. Les exemples des Révolutions américaines et françaises montrent que ce n’est pas parce qu’il n’y avait que des régimes monarchiques que l’émergence de régimes républicains étaient impossibles.

De la démondialisation et du protectionnisme

Comme aucun système, comme cela s’est vérifié dans toute l’histoire humaine, n’est éternel, une autre voie peut exister. Cette autre voie porte un nom : la démondialisation. Elle s’articule autour d’une proposition centrale : le protectionnisme solidaire qui permet :

  • de protéger la production locale contre la concurrence des produits importés,

  • de protéger l’écosystème contre la pollution provoquée par les conditions de production et de transports des marchandises importées,

  • de jouer sur les prix au travers des tarifs douaniers,

  • de jouer sur les quotas d’importations,

  • d’imposer des réglementations normatives au travers de normes sociales, sanitaires, environnementales.

Taxe pigouvienne contre les externalités négatives pour l’être humain et l’environnement

Une taxe, la taxe pigouvienne semble efficace. Comme les producteurs et investisseurs sont obnubilés par la satisfaction de leurs intérêts privés Arthur Cécil Pigou propose que l’État taxe systématiquement les activités économiques ayant un impact négatif sur la société. De manière générale est considérée comme taxe pigouvienne toutes mesures qui taxent les externalités négatives et subventionnent les externalités positives. Cette logique pigouvienne pour fonctionner doit imposer que l’intégralité de l’argent collecté par les taxes sur les activités négatives soit affectée au subventionnement des activités dont les effets sont positifs pour la société.

Protectionnisme et règles internationales

Le protectionnisme est permis par l’article VI du traité fondamental de l’OMC qui autorise les États à surtaxer les produits importés dont la compétitivité-prix résulte d’une concurrence déloyale. Il est également autorisé à l’intérieur de l’Union européenne dans les cas concernant la protection de la santé, des consommateurs et de l’environnement. De grandes puissances l’ont pratiqué avec succès pour développer et maintenir une base industrielle.

Le protectionnisme serait vecteur de nationalisme, de conflits guerriers, de crises économiques

Des exemples indiquent qu’il n’y pas forcément de relation de cause à effet.

  • dictature de Pinochet au Chili : nationaliste et partisane du libre-échange mondialisé,

  • l’Union européenne : n’est pas une nation, n’est pas nationaliste et peut pratiquer le protectionnisme notamment sur le plan réglementaire,

  • Première Guerre mondiale et Seconde Guerre mondiale : les volumes des échanges ont crû de 1901 à 1913 et de 1934 à 1937, année où la marche du conflit planétaire était très avancée,

  • Sept ans d’augmentation du libre-échange ont précédé le krach de 1929, quatorze ans pour la double crise de 1974 et 1979, quatre ans pour la krach de 1987, quatorze ans pour la crise asiatique de 1997, vingt ans pour l’éclatement de la bulle Internet boursière de 2000 et cinq ans pour la crise des subprimes de 2007à 2009.

Certes le protectionnisme a pour effet une hausse des prix due à la taxation des produits importés, à la hausse du revenu moyen de la population en raison du plein-emploi. Ainsi, le choix politique est le suivant :

  • soit le protectionnisme avec en corollaire des prix plus élevés et le plein-emploi,

  • soit le libre-échange avec des prix plus bas, un chômage de masse et la pression à la baisse des salaires dans les pays riches, le néo-esclavagisme dans les territoires pauvres.

Hormis les pays pauvres disposant de ressources indispensables au monde entier et qui peuvent en tirer une rente qu’ils peuvent consacrer à leur développement humain, les autres pays pauvres sans ressources rares sont privés de débouchés. L’actuel système de libre-échange ne parvient pas à les sortir de la pauvreté. Pour eux aucun des deux systèmes n’est avantageux.

Alternative humaniste et écologique : substituer à l’actuel FMI, un « Fonds de développement humain » (FDH)

La création d’une nouvelle organisation mondiale, le FDH, en commençant par les pays du G20, alimentée par une taxe commune dite Tobin sur les transactions boursières spéculatives, déstabilisantes pour le système financier pourrait servir à améliorer le bien-être général des populations des pays pauvres en favorisant l’accès à un toit, à une nourriture suffisante, à l’éducation, à la santé, à la culture.

Pour éviter l’obstacle endémique du clientélisme, de la corruption, des détournements de fonds, les fonds alloués à la mise en œuvre de grands programmes de développement humain devraient être gérés par les agences spécialisées des Nations unies en lien avec des ONG sous-traitantes agréées.

Ainsi pourrait être mis un terme au TINA, pas d’alternative à la mondialisation malheureuse, et pourrait émerger un nouveau monde plus juste associant progrès scientifique, technique et progrès humain tout en préservant les grands équilibres écologiques planétaires.

Recommencer la Révolution : exemple de la Révolution française de 1789 pour Emmanuel Kant (Königsberg) :

« Un tel phénomène dans l’histoire du monde ne s’oubliera jamais car il a ouvert au fond de la nature humaine une possibilité de progrès moral qu’aucun homme n’avait jusqu’à présent soupçonné. Même si le but poursuivi ne fut pas atteint… ces premières heures de liberté ne perdent rien de leur valeur. Car cet événement est trop immense, trop mêlé aux intérêts de l’humanité et d’une trop grande influence sur toutes les parties du monde pour que les peuples, en d’autres circonstances, ne s’en souviennent pas et ne soient conduits à en recommencer l’expérience. »

Entre la justice planétaire et le pouvoir féodal des cosmocrates, des entreprises multinationales ou transnationales et de la finance spéculative la guerre est permanente et l’antinomie radicale.

La seule issue ainsi que nous y invite Emmanuel Kant est de recommencer la révolution.

Bibliographie :

  • L’Empire de la honte, Jean ZIEGLER, Fayard, 2005.

  • Le Livre noir de la mondialisation, 400 millions de morts, Thomas GUENOLE, Plon, 2020.