Joseph Ponthus, dernière ligne L’auteur d’À la ligne, feuillets d’usine est décédé le 24 février 2021

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C’est l’histoire d’un éducateur social qui a fait ses classes en prépa littéraire et entrepris une analyse lacanienne, qui déménage en Bretagne pour rejoindre la femme qu’il aime, son « épouse amour » comme il la nomme et qui, ne trouvant pas d’emploi dans son domaine, se retrouve à travailler à l’usine, dans plusieurs usines agroalimentaires.

C’est l’usine et ses longues heures pénibles desquelles il faut que l’esprit s’échappe qui pousse Joseph Ponthus à écrire, à écrire à la ligne. Son œuvre se présente sous la forme d’un long poème sans aucune ponctuation, faite de morceaux de phrases et de retours à la ligne. Comme il le racontait au micro de France Culture, le rythme de la ligne de production dans lequel il faut économiser chaque geste a enlevé « tout le gras » de son écriture. L’auteur y confie la dureté du travail physique, l’effet de l’usine sur le corps et sur l’esprit qui doit convoquer les poètes et les chansonniers – au premier rang desquels Charles Trenet – pour tenir les longues heures de labeur. Cette lecture permet de se rendre compte concrètement du travail éreintant nécessaire à la production d’aliments préparés et de la viande que nous consommons (Joseph Ponthus est passé par une usine de poissons et de crustacés avant de travailler dans un abattoir). Le récit décrit bien sûr la précarité de la condition d’intérimaire : les coups de fils deux heures avant de devoir pointer, l’incertitude d’être réembauché et l’impossibilité de faire grève (« Je prie saint Karl pour que je jaune que je / puisse sembler être ne soit pas condamné sur / l’autel de la révolution industrielle » écrit-il avec humour). On y retrouve aussi certaines réalités du monde du travail ouvrier (les accidents, les atteintes au droit du travail), mais c’est un exposé de la vie ouvrière sans misérabilisme ni héroïsation. À la ligne est un témoignage rare et sans doute unique en sous genre en France : ce n’est pas celui d’un ouvrier de métier, ce n’est pas celui d’un établi ou d’un journaliste infiltré, c’est celui d’un intellectuel déclassé obligé d’aller à l’usine « pour les sous » : « Je n’y allais pas pour faire un reportage / Encore moins pour préparer la révolution / Non / L’usine c’est pour les sous / Un boulot alimentaire / Comme on dit / Parce que mon épouse en a marre de me voir traîner dans le canapé en attente d’une embauche dans mon secteur / Alors c’est / L’agroalimentaire »

Après la publication de son ouvrage en 2019 aux éditions de La Table ronde, la direction de l’usine n’a pas voulu réemployer Joseph Ponthus qui s’est dès lors consacré à la promotion de son livre qui a remporté au total huit prix ; il a également témoigné dans le documentaire d’Arte Le temps des ouvriers (voir notre précédente chronique). Diagnostiqué d’un cancer généralisé en novembre 2020, il est décédé mercredi dernier à l’âge de 42 ans. Si vous n’avez pas encore découvert À la ligne, nous vous encourageons à lire ce récit sensible et poétique.