Contexte
L’actuel président, Gustavo Petro, est un combattant de la politique, un vrai. Il s’enrôle à 17 ans dans le mouvement dit « du 19 avril » (guérilla bolivarienne et socialiste), et il en deviendra un des principaux commandants. Arrêté et torturé huit ans plus tard, il restera en prison jusqu’aux accords de paix en 1990. C’est un penseur et non un de ces « communicants » qui arrivent actuellement au pouvoir, dépourvus de fond.
À la tête de la Colombie, cet homme intelligent, de grande culture, et au caractère bien trempé, n’a pas déçu : au terme de son mandat, il rassemble encore 50 % d’approbations, fait assez exceptionnel pour être signalé. Et, de fait, Petro est l’un des rares à s’être opposé frontalement à Donald Trump depuis le retour de celui-ci à la Maison-Blanche.
Petro a ainsi dénoncé tour à tour les méthodes de l’« ICE »(1)ICE : agence fédérale américaine chargée de l’application des lois sur l’immigration et les douanes. et les renvois de Colombiens depuis les États-Unis, la destruction des embarcations dans les Caraïbes vénézuéliennes et la mort de leurs occupants qu’il a qualifiée (à juste titre) d’assassinats. Des positions, bien entendu, inacceptables pour le parrain de Mar-a-Lago, qui lui a promis le même sort que celui réservé à Maduro. Au début de l’année 2026, quatre mois avant les élections, les deux hommes se rencontrent pour un « cessez-le-feu » oratoire, mais le mal est fait.
Le candidat de Petro
Trump sait très bien que Petro ne se représente pas (impossibilité constitutionnelle), mais que son mandat a laissé une trace à laquelle le peuple colombien souhaite un prolongement… Le candidat que Petro souhaite comme successeur, Ivan Cepeda, et qui portera les couleurs du parti le « Pacte historique », n’est pas non plus du goût du parrain : fils d’un secrétaire général du parti communiste et sénateur assassiné à Bogota en 1994 par les paramilitaires, c’est avant tout un défenseur des droits de l’homme.
Élu sénateur en 2014, il devient tout naturellement l’un des négociateurs des accords de paix de 2016. Comme Petro, c’est un homme cultivé, très proche des syndicats, des milieux associatifs ou des communautés indigènes. Sa colistière, la sénatrice Aida Quilcué, est d’ailleurs porte-parole des mouvements indigènes ; son mari a été assassiné, comme beaucoup d’autres militants défenseurs de leurs droits.
Les candidats de droite et d’extrême droite
En face, on trouve le Parrain colombien Alvaro Uribe Velez, président de 2002 à 2010, fondateur des AUC (Auto-défense de Colombie) proches des paramilitaires, qui règne sur la droite colombienne depuis plus de 20 ans. Il ne se présente pas en personne, mais s’incarne en deux candidats. Son parti, le Centre démocratique, présente en effet Paloma Valencia, petite-fille d’un ancien président colombien (Guillermo Leon Valencia). Cette avocate, fille de bonne famille, représente parfaitement la droite conservatrice qui a longtemps régné sur la Colombie et se sent prise de nausée dès qu’elle entend les mots « gauche », « communisme », ou même seulement « droits sociaux ». C’est dire si Petro l’a rendue malade depuis juin 2022 !
L’autre option d’Alvaro Uribe, Abelardo de la Espriella, est d’un autre genre. Ce triple national (colombien, italien et étatsunien) se fait appeler « El Tigre », nouveau fauve depuis le lion de Milei, auquel il emprunte sa vision économique (il veut réduire les dépenses publiques de 40 %). Il copie Buckele, l’actuel président salvadorien, dans son combat contre les narcos (il veut construire une mégaprison dans l’Amazonie), tout comme dans sa tenue vestimentaire (casquette, barbe taillée de près).
Il singe aussi leur parrain commun tant dans ses thématiques (prêt à bombarder toutes les embarcations soupçonnées de transporter de la drogue), que dans son rapport aux médias et sa volonté d’y apparaître sans relâche. C’est un spectacle à lui tout seul. Le long de sa carrière d’avocat, il a défendu d’innommables trafiquants de drogue, mais leur promet aujourd’hui les pires ennuis. C’est l’un de ces « saltimbanques » en politique qui misent sur la profusion de fausses informations, avec un grand sens de l’improvisation et une redoutable efficacité dans les réseaux sociaux, un influenceur poussé par le capital, une bête de scène capable de captiver les spectateurs-électeurs toujours plus accrocs au sensationnel.
Deux candidats du centre
Sergio Fajardo, l’ancien maire de Medellín, participe pour la seconde fois à l’élection présidentielle. Candidat du mouvement « Dignidad y Compromiso » (Dignité et compromis), il est toujours à la recherche d’une troisième voie, jamais trop à gauche pour ne pas effaroucher un électorat qui serait également un peu à droite… Une position difficile à tenir, tant la polarisation fait rage.
Et, enfin, Claudia Lopez pour le mouvement « Con Claudia Imparables » (Avec Claudia, Imparables) : ancienne maire de Bogota de 2020 à 2024 et ancienne candidate à la présidence en 2018 qui s’est déjà ralliée à Fajardo. Elle entretient des relations tumultueuses avec Gustavo Petro, qui, comme d’autres d’ailleurs, a bien du mal à situer ses convictions profondes.
Une campagne de violence
La campagne a été violente, dans ce pays violent. En juin 2025 un possible candidat à l’élection présidentielle, Miguel Uribe Turbay, est victime d’un sicaire, et succombe deux mois plus tard. En avril 2026, 21 personnes sont tuées par un tir de mortier dans le département du Cauca. Près de 400 municipalités où se succèdent attentats, mesures d’intimidation, extorsions et autres enlèvements sont classées « à risque électoral ». Les candidats doivent faire campagne sous protection sécuritaire.
Des résultats bien tranchés
Au premier tour, contre tous les pronostics, c’est Abelardo de la Espriella, le candidat préféré de Trump, qui prend la tête, avec 43,74 % de voix, suivi de Ivan Cepeda (41 %) ; Paloma Valencia ne comptabilise que 6,90 % des voix (elle était créditée de 15 % dans les sondages) ; les deux candidats du centre totalisent 5 % à eux deux.
L’ex-président Alvaro Uribe Velez est prompt à la détente, et c’est en personne qu’il demande aux électeurs de se prononcer au second tour pour l’extrême droite.
Abelardo De La Espriella, grand vainqueur inattendu au premier tour, dispose d’une bonne réserve de voix : les siennes propres, soit 900 000 d’avance sur Cepeda, auxquels il convient d’ajouter les 1,6 million de Paloma Valencia offertes sur un plateau, soit un total de 2,5 millions. Il peut se payer le luxe d’annoncer qu’il ne négociera avec aucun parti avant le second tour.
Pour le candidat de gauche Cepeda, c’est plus compliqué : le centriste Fajardo lui présente dix conditions s’il veut de son million de voix et Claudia Lopez, toujours au centre – ou du moins on l’imagine –, pense voter blanc ! Il faut donc nécessairement une participation plus importante qu’au premier tour (57 %) pour que s’inverse la tendance.
La réaction de Trump n’a pas tardé : le « Tigre », « homme intelligent », va gagner la présidentielle, et ce sera « une chose fantastique » pour la Colombie, qui va retrouver croissance, plein emploi, richesses, va éradiquer le narcotrafic et se débarrasser à jamais des marxistes. C’est euphorique que le Parrain de Mar-a-Lago intervient une fois encore dans la campagne électorale d’un pays, en répétant bien le nom de son candidat qui n’est pas forcément facile à retenir : Abelardo de la Espriella.
Commentaires
Cette élection confirme la tendance lourde, mondiale, de l’emprise médiatique sur la politique. Jour après jour, les réseaux sociaux ont transformé l’invective en argument, la fausse nouvelle en information, la violence en raisonnement, le raccourci en doctrine. Ce n’est pas la gauche qui perd du terrain, c’est carrément l’être humain, puisque penser n’est plus que la coutume oubliée d’un autre temps.
Le grand capital met en avant des bateleurs médiatiques, ce qui lui permet de maintenir son emprise sur les masses, de les abrutir, de leur faire croire qu’elles sont actrices du système. Il propose à leurs suffrages des clowns qui les divertissent, en attendant l’avènement de robots dirigés par l’IA qui nous contrôlera mieux encore.
Notes de bas de page
| ↑1 | ICE : agence fédérale américaine chargée de l’application des lois sur l’immigration et les douanes. |
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