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Chili : la revanche de Salvador Allende Élection historique pour une Constituante paritaire – Entretien avec Luis

dimanche 23 mai 2021
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Le vote pour une assemblée constituante n’est pas une formalité, il n’arrive que rarement dans la vie d’un électeur. Pour les Chiliens, c’était les 15 et 16 mai dernier qu’ils étaient appelés à élire ceux qui rédigeront la nouvelle constitution, celle qui remplacera celle qu’avait élaborée à l’époque l’équipe du dictateur Augusto Pinochet. Les Chiliens votaient simultanément pour les municipales et régionales.

Luis a accepté de faire l’analyse de la période qui a mené à cette élection historique. Qui est Luis ? Un militant chilien. Arrêté pendant la dictature de Pinochet car professeur d’université et militant communiste, frappé, torturé, emprisonné deux ans, il est chassé de son pays. Il vivra 40 ans d’exil. Il ne retrouvera le droit d’obtenir un passeport chilien pour rentrer chez lui qu’en 2015 ! Entre temps, il aura trouvé asile et refuge au Venezuela, en passant par Cuba et le Nicaragua où lui, l’immigré, a continué à réfléchir et à penser le monde.

Il revient pour nous sur l’ensemble de la période et donne son point de vue sur un Chili, qui tente aujourd’hui de se reconstruire et de tourner définitivement l’atroce page de d’une dictature. Signe des temps : le procureur général Fernando Torres, le “préféré” de Pinochet, vient de décéder le 12 mai, quelques jours avant le scrutin pour la constituante.

Lucho

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Vous m’avez demandé de vous parler de ces années noires du Chili jusqu’au moment, attendu depuis des décennies, de voter pour une nouvelle constitution. Car pour avoir une vision concrète, et la plus rationnelle possible, du Chili d’aujourd’hui, il est nécessaire de faire une brève rétrospective de l’histoire politique et sociale du pays au cours du XXe siècle.

Luttes sociales et syndicales au XXe siècle

Le début de ce siècle est marqué par un homme, Luis Emilio Recabarren. Père de la classe ouvrière chilienne, cet homme de gauche va l’organiser. Il va former des militants au niveau politique, social, culturel. En créant des écoles de formation politique et syndicale, des écoles pour l’éducation et la culture, il parvient à éliminer l’analphabétisme dans les zones où il intervient.

À ce moment, les manifestations sont nombreuses au nord du Chili : des milliers de travailleurs suivent Recabarren, malgré la brutale répression des Forces armées chiliennes. Recabarren qui, en fondant le parti socialiste des travailleurs (à l’origine du parti communiste chilien) réussit à envoyer les premiers députés et sénateurs ouvriers dans les assemblées respectives.

Recabarren arrive à cette époque à former une conscience d’organisation et de lutte sociale et politique qui aura transcendé le Chili jusqu’à aujourd’hui.

Gouvernement du Front populaire de Pedro Aguirre
Cerda (années 40-50)

Une grande coalition appelée « Front populaire » arrive alors au pouvoir. Elle se compose de plusieurs partis politiques (parti radical – parti communiste – parti socialiste) et des secteurs de la maçonnerie. Un jeune médecin est nommé ministre de la Santé : il s’appelle Salvador Allende. Pour résumer, on peut dire que le gouvernement de Pedro Aguirre Cerda a impulsé la modernisation et l’industrialisation du Chili, et il a surement donné plus de force encore à la capacité de la classe ouvrière à s’organiser tant au niveau politique que syndical.

Ce gouvernement met au centre des priorités l’éducation publique et gratuite. Des milliers d’écoles voient le jour partout dans le pays, des écoles normales, des instituts pédagogiques, des écoles d’art, des écoles techniques… Le secteur de la santé avec à sa tête Salvador Allende voit la création de dizaines d’hôpitaux et de centre de soins. Le secteur de la construction prévoit l’octroi d’un toit pour les classes moyenne et les ouvriers. Le secteur industriel se construit dans les domaines de l’acier, du charbon, du cuivre. De grandes sociétés de services publics (électricité et transports) voient le jour.

Gouvernement d’unité populaire de Salvador Allende
(1970 -1973)

En 1970, Salvador Allende triomphe à l’élection présidentielle à la tête d’une coalition d’union populaire qui rassemble les partis de centre gauche et quelques secteurs de la maçonnerie ainsi que des catholiques progressistes (parti radical – parti communiste – parti socialiste – le mouvement d’action populaire unitaire (Mapu) – gauche chrétienne). Le programme politique et économique de l’union populaire prévoit le développement d’un pays socialiste et démocratique, tel qu’il a été initié par le gouvernement Aguirre (accent sur la santé, l’éducation, le logement, l’industrie), avec en plus la nationalisation des secteurs du charbon et du cuivre, celle de la banque privée, et une réforme agraire.

Lorsqu’Allende arrive, c’est la guerre froide et les États-Unis ont tout fait pour empêcher cette victoire. Malgré leur échec, les services d’intelligence chiliens ont pris le relais avec un appui total des Etats-Unis qui cherchent par tous les moyens à boycotter le gouvernement Allende et provoquer sa chute. Le problème pour les Américains, c’est que, malgré le boycott, malgré les problèmes politiques, économiques et sociaux qu’il rencontre, Allende remporte tout de même les élections législatives de 1973. Le compte à rebours commence donc pour la mise en place d’un coup d’état militaire.

Salvador Allende – DR

Pourquoi ? Parce que l’opposition et ses alliés américains ont bien compris que malgré les problèmes économiques occasionnés par les différents boycotts, la population était consciente, formée et organisée, et cela depuis l’époque du gouvernement Aguirre. Or, à l’intérieur de la coalition de gouvernement, des dissensions voient le jour ; certains accusent Salvador Allende d’être un bourgeois qui ne voudrait pas radicaliser la lutte. L’extrême droite, la démocratie chrétienne et la droite s’emparent de ces dissensions pour tenter affaiblir le gouvernement d’union populaire. Et le 11 septembre, c’est le coup d’État. Entouré d’une vingtaine de proches, Allende succombe dans un palais présidentiel assiégé et bombardé. Gracia Marquez dira de lui : « Il tombe dignement au combat, en défendant fusil à la main l’héritage de la constitution démocratique du Chili ».

Dans son dernier discours, prophétique, Allende avait dit : « Sachez que tôt ou tard, les grandes avenues s’ouvriront pour laisser passer l’homme libre ».

Coup d’État militaire – Dictature Pinochet
(1973 – 1990)

Le 11 septembre 1973, Les forces armées chiliennes, les Carabiniers chiliens appuyés par la droite politique, la démocratie chrétienne, les patrons, les médias, l’église, la CIA, et le gouvernement des Etats-Unis arrivent à renverser le gouvernement de Salvador Allende dans le feu et le sang. Un coup d’État qui commence par l’assassinat et l’arrestation de milliers de Chiliens de tous les âges, de tous les secteurs de la société, et qui a pour objectif d’en terminer avec la gauche chilienne, et de faire disparaître tous ses appuis politiques, sociaux et culturels.

Ce jour fatidique du 11 septembre 1973, Salvador Allende avait prévu une grande manifestation sur le campus de l’université technique de l’Etat (UTE). Il voulait s’adresser au peuple chilien, lors d’un discours relayé en direct par les médias, et l’inviter à un référendum qui déterminerait la poursuite, ou non, de son mandat présidentiel dans cette période de graves dissensions politiques.

Informés de ce projet, la CIA, la droite chilienne et les États-Unis décident alors d’avancer le jour du coup d’État et d’intervenir le 11 septembre. À deux heures du matin, un commando de l’infanterie de marine, armé de fusils M16 et d’explosifs, prennent les installations de la radio de l’Université, coupent les antennes de diffusion. C’est la première action de ce coup d’Etat, qui a été mis en place pour, non seulement faire disparaitre physiquement Allende et les membres de l’union populaire, mais également tous les dirigeants des mouvements étudiants et des syndicats en particulier, avant de s’en prendre au peuple chilien. L’idée est d’en finir pour toujours avec ce Chili de Luis Emilio Recabarren, de Pedro Aguirre Cerda et de Salvador Allende.

Les premières mesures de Pinochet, vous les connaissez certainement : persécutions, disparitions, tortures. Des milliers de chiliens ont disparu à cette époque, principalement des militants et sympathisants des mouvements étudiants, des membres d’organisations sociales proches de la gauche chilienne. La dictature de Pinochet a transformé le Chili en camp de concentration et cela jusqu’au premier gouvernement de la concertation. Il fallait « débarrasser » le Chili de tout élément marxiste révolutionnaire, faire disparaître toute trace du Chili « d’avant » et développer un nouveau modèle.

Augusto Pinochet et Henry Kissinger – DR

C’est là que le sénateur Jaime Guzman, l’idéologue de la dictature, entre en scène. Il va changer la constitution.

Constitution de Pinochet

Pour donner à ce plan fasciste une figure démocratique, il était en effet fondamental de changer en profondeur la constitution. Le sénateur Guzman est aidé dans cette tâche par un groupe de jeunes d’extrême droite, très liés à l’Opus dei, ainsi que par des adeptes de l’école de Chicago, laboratoire du néolibéralisme. Ensemble, ils créent les fondations d’un nouveau Chili sur les bases d’un néolibéralisme économique mais avec à sa tête un dictateur. Guzman a un plan machiavélique : blinder le modèle néolibéral pour qu’il résiste en cas de défaite politique. Il disait : « si un jour nos adversaires venaient à gouverner, ils seraient contraints de suivre un modèle économique très proche du nôtre ».

Guzman inclut donc dans la constitution plusieurs sécurités : le conseil de sécurité nationale, les sénateurs désignés, le système binominal, les quorums qualifiés et le tribunal constitutionnel. Mais aussi le veto de l’Église catholique et des grands pouvoirs économiques.  Concrètement cela doit permettre d’éviter toute altération des préceptes constitutionnels d’un Chili néolibéral.

Certains de ces préceptes ont été éliminées lors des premiers gouvernements de concertation, comme les sénateurs désignés, le système binominal et le pouvoir de l’Église catholique. Mais malgré cela, la constitution de Pinochet a fonctionné et fonctionne encore. Le vote des 15 et 16 mai devrait cependant permettre de mettre un terme à cette histoire.

Le Chili actuel

Le néolibéralisme a conduit le Chili à une « oligarchisation» de la société avec dix grandes familles qui contrôlent les richesses du pays. Cette évolution vers l’oligarchie a créé des inégalités et des déséquilibres gigantesques dans la société chilienne, produits du modèle néolibéral « absolu » depuis la dictature de Pinochet. Toutes les avancées sur l’éducation, la santé, le logement, le travail, la sécurité sociale, le bien-être du peuple qui avaient été mises en place jusqu’à Allende se sont évaporées.

Avec leur pouvoir absolu, les tenants de cette politique néo libérale ont laissé s’installer la corruption, le lobbying, les monopoles dans les médias, la concentration de la richesse entre ces dix familles (dont celle du président en exercice, Sébastian Pinera). Lorsque je parle d’« oligarchie », je parle d’un régime politique dans lequel les riches utilisent leur influence (que leur permet leur richesse) pour servir des intérêts privés contre les intérêts publics. Je sais que « l’oligarchisation » n’est pas l’apanage de sociétés « retardataires », la démocratie libérale, elle aussi se montre impuissante face au pouvoir de la richesse. Le résultat pratique de ces régimes politiques, c’est qu’ils sont toujours favorables au capital.

Au Chili, l’oligarchie est arrivée à pénétrer la classe politique, à tel point que malgré toutes les réformes exigées par les manifestions d’étudiants et des syndicats, qui auraient pu apporter un petit changement au modèle, les oligarques sont toujours arrivés à manœuvrer auprès des organisations politiques, des parlementaires, des fonctionnaires du gouvernement pour que rien ne soit touché. Un seul exemple : le cas de trois réformes importantes du gouvernement socialiste de Michele Bachelet sur le travail, l’éducation et les impôts. Toutes trois ont échoué !

À partir de 2011, des manifestations importantes ont eu lieu, mais il aura fallu encore presqu’une décennie pour qu’en octobre 2019, la jeunesse chilienne se rebelle. Le déclic : l’augmentation du prix du ticket de métro. Depuis lors, et malgré la pandémie, tout est remis en cause. De nombreuses manifestions, violentes, prennent le relais de la rébellion estudiantine. D’autant que la police reprend ses comportements du bon vieux temps de la dictature, tue, éborgne, ou même viole dans ou en dehors des commissariats.

La pression de la rue réussit à imposer le vote pour une nouvelle constituante, que le pouvoir est contraint d’organiser. C’est vraiment le peuple qui exige ce vote face à un pouvoir, des élites, un pouvoir économique et une partie de la classe politique qui n’en veulent vraiment pas.

Un grand nombre de listes et de candidats les plus divers, de toutes les catégories, de tous les couleurs, se sont présentés comme pour défier les partis traditionnels. Certes, les organisations politiques traditionnelles (gauche – droite – centre droit) participent ; mais l’on peut voir également quantité de candidats indépendants, représentant par exemple les féministes ou la « gauche rebelle ».

Nous approchons du chapitre fin : la disparition de la constitution de Pinochet devrait sonner la fin du néolibéralisme au Chili. Un Chili plus égalitaire devrait naître, un Chili plus solidaire, comme celui qui se construisait au début du XXe siècle jusqu’au coup d’Etat contre Allende.

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Résultats de la consultation

Les 15 et 16 mai, les Chiliens étaient donc appelés à voter pour l’assemblée constituante, mais aussi pour les municipales et les régionales. Luis a regretté que la participation qui était de 50,90 % en 2019 lorsqu’il a fallu répondre oui ou non à l’organisation d’une constituante, passe à 42,50 % cette année. Mais la pandémie est passée par là.

Tout d’abord, on trouve dans le camp des perdants tous les partis qui ont participé au pouvoir avec ou après Pinochet :

  • Les partis de droite regroupés au sein de l’alliance « Vamos por Chile » obtiennent 37 postes sur les 155 de la prochaine assemblée constituante. Les héritiers de Pinochet, malgré leur unité, leurs finances et les moyens déployés, mais aussi leur enracinement depuis des décennies, n’ont pas obtenu les 30 % nécessaires pour pouvoir peser suffisamment sur les décisions qui seront prises. C’est un séisme pour le néolibéralisme chilien.
  • Arrivent ensuite les partis de la concertation, parti socialiste, parti pour la démocratie, radicaux, démocratie chrétienne. Ce sont les partis qui ont gouverné le pays depuis 1990, en alternance avec la droite depuis le départ de Pinochet. Ils obtiennent 25 sièges pour le compte de leur coalition Apruebo.

Iraci Hassler, nouvelle maire de la capitale chilienne

Ensuite les grands vainqueurs du scrutin : tous ceux qui n’ont jamais gouvernés depuis la prise de pouvoir par Pinochet, et qui totalisent 93 sièges. Parmi eux :

  • Les listes de gauche du Frente Amplio (partis de gauche et parti communiste) qui ont présenté un programme clairement antilibéral, et totalisent à eux seuls : 28 sièges.
  • Les indépendants qui l’emportent haut la main et totalisent 65 sièges en trois tendances différentes (Del Pueblo : 24 sièges, Nueva Constitucion : 11 sièges, autres listes : 30 dont 17 pour les communautés indigènes). Ils sont issus de différents milieux, travailleurs sociaux, enseignants, personnels soignants, syndicalistes, ingénieurs… Pendant des années, ils n’avaient aucune visibilité, mais ils se sont organisés et l’ont emporté.

Cette victoire de partis indépendants se réclamant du progrès et de la justice sociale se combine avec une défaite de la droite qui a perdu bon nombre de mairies et de régions (des résultats qui devraient se confirmer lors du second tour le 13 juin). Elle perd notamment la capitale Santiago du Chili, où Iraci Hassler a été élue pour le parti communiste.

Cette jeune femme de 30 ans, membre du parti communiste chilien, incarne bien la nouvelle donne du pays. En effet, parmi les nouveaux élus, 60 % sont des femmes, la plupart jeunes, animées par une envie de militer et de transformer une société trop longtemps bâillonnée.

Cette nouvelle génération va maintenant exiger, au sein de l’assemblée constituante, tout ce que les partis qui se sont succédé au pouvoir lui ont refusé : une éducation gratuite, un système de santé et des transports publics – et non plus privés -, une société plus égalitaire pour en finir avec le dictat de ces dix familles qui se sont enrichies sans jamais cesser cette répression sauvage que l’on a revue jusque dans les manifestations de 2019.

À noter également : le nombre de femmes élues, plus important que celui des hommes. Si bien que pour respecter la parité, onze d’entre elles ont dû laisser leur poste à un homme tandis que cinq hommes laissaient leur siège à une femme. Les 155 membres de l’assemblée constituante seront ainsi 77 femmes et 78 hommes.

Les « grandes avenues pour les hommes libres »  vont s’ouvrir à Santiago et dans tout le pays, comme le voulait Salvador Allende. Une étape nouvelle commence, mais les démocrates ont déjà mis à genoux les héritiers de la dictature !

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